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La rédemption de Christophe Colomb [Pastwatch: The Redemption of Christopher Columbus - fr]

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Une ère nouvelle s’ouvre sur la Terre; après un siècle de guerre, de famine et de désespoir, l’humanité survivante a entrepris de soigner le monde. Et le dispose du chronoscope, qui lui montre le visage des hommes d’autrefois et lui fait entendre leur voix. L’Observatoire du temps scrute les siècles passés.
Ainsi du grand voyage qui conduisit Christophe Colomb le 12 octobre 1492 sur les rives du Nouveau Monde.
« J’ai rêvé, dit Putukam du peuple taïno d’Haïti, qu’un homme et une femme nous observaient, plus jeune que nous de quarante générations… Pourquoi n’empêchent-ils pas les Blancs de nous asservir ? »
Pour les chercheurs de l’Observatoire, n’y a-t-il pas une douleur insupportable à regarder l’Histoire dérouler son cours implacable ? Mais est-il possible d’intervenir ? Et le remède ne serait-il pas pire que le mal ?
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— C’est déjà fait : j’ai déjà pris la décision, dit-elle.

— J’ai posé la question à mes collègues et ils m’ont conseillé de vous montrer ces documents, tout en étant certains que vous n’y verriez pas seulement des terres desséchées, des statistiques ni rien d’inoffensif, de lointain ou de maîtrisable ; vous y verriez la mort de chaque personne, l’anéantissement des espoirs de tous ; vous entendriez la voix des enfants nés aujourd’hui qui grandiraient en maudissant leurs parents d’avoir eu la cruauté de ne pas les tuer dans le ventre de leur mère. Je regrette la souffrance que je vous ai infligée ; mais il fallait vous faire comprendre que, si Colomb est bel et bien un des pivots de l’Histoire et qu’en contrecarrant ses projets on ouvre la voie à un nouvel avenir pour l’humanité, nous n’avons pas le droit d’hésiter. »

Tagiri hocha lentement la tête. Puis elle essuya soudain ses larmes, regarda Manjam et dit avec violence : « Mais pas en secret ! »

Manjam eut un sourire triste. « Certains d’entre nous avaient prévu que vous auriez cette réaction.

— Les gens doivent donner leur accord pour qu’on envoie quelqu’un dans le passé abolir notre monde. Il faut leur accord !

— Dans ce cas, il va falloir attendre avant de leur en parler, répondit Manjam, parce qu’aujourd’hui ils diraient non.

— Quand, alors ? fit Diko.

— Vous le saurez, dit Manjam : quand les famines apparaîtront.

— Et si je suis trop vieux pour partir ? demanda Kemal.

— Nous enverrons quelqu’un d’autre, répliqua Hassan.

— Et moi ? Si je suis trop vieille ? s’enquit Diko.

— Ce ne sera pas le cas, fit Manjam. Aussi, tenez-vous prêts : quand la situation deviendra critique, que les gens verront leurs enfants affamés, leurs voisins mourants, ils donneront leur accord pour votre projet parce qu’alors ils auront l’angle de vue nécessaire.

— Quel angle de vue ? demanda Kemal.

— D’abord, on essaye de se sauver soi-même, et on s’aperçoit que c’est impossible ; alors, on essaye de sauver ses enfants, et c’est impossible ; ensuite, on s’efforce de sauver sa famille, puis son village ou sa tribu, et, quand on se rend compte que, même ça, c’est impossible, on fait en sorte de préserver sa mémoire. Si on ne le peut pas, que reste-t-il ? C’est à ce moment qu’on acquiert le point de vue qui incite à agir pour le bien de toute l’humanité.

— Ou à désespérer, dit Tagiri.

— En effet, c’est l’autre option. Mais je crois que personne ici ne penche pour elle. Et, lorsque nous proposerons notre plan à ces gens dont le monde sera en train de s’écrouler, je pense qu’ils décideront de vous donner le feu vert.

— Et s’ils ne sont pas d’accord, nous ne ferons rien », martela Tagiri d’un ton définitif.

Diko se garda d’intervenir, mais elle se rendait compte que la décision ne dépendait plus de sa mère. De quel droit les hommes d’une certaine génération refuseraient-ils à toute l’humanité la seule chance de sauver son avenir ? Mais le débat était oiseux : comme Manjam l’avait expliqué, les gens donneraient leur accord dès que se dresserait devant eux le spectre de la mort et de l’horreur. Après tout, qu’avaient demandé dans leur prière le vieillard et la femme du village d’Haïti ? Pas la délivrance, non : du fond de leur désespoir ils avaient appelé sur eux une mort rapide et miséricordieuse. S’il n’avait pas d’autre résultat, le projet Colomb exaucerait au moins leur vœu.

Cristoforo s’adossa dans son fauteuil et laissa le père Pérez et le père Antonio poursuivre leur analyse du message de la cour. Il avait entendu ce qu’il voulait entendre lorsque le père Pérez avait dit : « Naturellement, la reine se tient derrière tout cela ; croyez-vous, après toutes ces années, qu’elle permettrait de vous envoyer un message sans avoir vérifié qu’elle en approuvait les termes ? Cette missive évoque la possibilité de réexaminer votre demande à un moment "plus propice". C’est le genre de déclaration qu’un monarque ne fait pas à la légère : il n’a pas le temps de se laisser harceler par des gens dont les requêtes sont déjà quasiment closes. La reine vous invite à la harceler : par conséquent, votre affaire n’est pas close. »

L’affaire n’était pas close. Il le regrettait presque ; il regrettait presque que Dieu n’ait pas choisi quelqu’un d’autre.

Puis, d’un haussement d’épaules, il chassa ces réflexcoute

ions et laissa son esprit vagabonder tandis que les franciscains débattaient des diverses éventualités. Peu importaient désormais les raisonnements ; le seul élément qui comptait à ses yeux, c’était que Dieu, le Christ et la colombe du Saint-Esprit lui soient apparus sur la plage et lui aient commandé de naviguer vers l’ouest. Quant aux autres arguments… ils devaient être fondés, sans quoi Dieu ne lui aurait pas ordonné de se diriger vers l’occident. Mais ils ne le concernaient pas. Il était résolu à naviguer vers l’ouest à cause… à cause de Dieu, oui. Et pourquoi ? Pourquoi le Christ avait-Il pris une telle place dans sa vie ? Les autres – même les hommes d’Église – n’altéraient pas autant que lui le cours de leur existence ; ils suivaient leurs ambitions personnelles, ils faisaient carrière, ils prévoyaient leur avenir. Et, curieusement, Dieu semblait davantage sourire à ceux qui ne se souciaient guère de Lui, en tout cas moins que Cristoforo.

— Pourquoi donc est-ce si important pour moi ?

Son regard était fixé sur le mur d’en face mais il ne voyait pas le crucifix qui y était accroché : un souvenir lui était soudain revenu à l’esprit. L’image de sa mère tapie derrière une table, en train de lui murmurer des mots à l’oreille pendant que quelqu’un criait au loin. D’où venait ce souvenir ? Pourquoi maintenant ?

— J’avais une mère ; Diego, le pauvre, n’en a pas ; ni de père d’ailleurs, en vérité. Il m’écrit qu’il est las de vivre à La Râbida. Mais qu’y puis-je ? Si ma mission est couronnée de succès, sa fortune sera faite, il sera le fils d’un homme illustre et deviendra donc un personnage illustre à son tour ; et, si j’échoue, qu’il ait au moins une bonne éducation, ce que nul ne peut lui fournir mieux que ces bons prêtres de saint François. Rien de ce qu’il pourrait apprendre à Salamanque – ou toute autre ville où j’irai quémander auprès d’un roi ou d’une reine – ne le préparerait à l’existence qu’il mènera probablement.

Glissant peu à peu vers le sommeil, Cristoforo prit néanmoins conscience que sous le crucifix se tenait une jeune négresse vêtue d’habits simples mais aux couleurs vives, qui le regardait fixement. Elle n’était pas là en chair et en os, manifestement, puisqu’il distinguait le crucifix derrière elle. Elle devait être très grande car la croix était placée assez haut sur le mur. Qu’ai-je donc à rêver de négresses ? se demanda Cristoforo. Et d’abord, je ne rêve pas puisque je ne suis pas endormi. J’entends toujours le père Pérez et le père Antonio discuter entre eux. À propos de l’idée du père Pérez d’aller en personne voir la reine. Tiens, voilà une bonne idée. Pourquoi cette fille me dévisage-t-elle ainsi ?

Est-ce une vision ? songea-t-il distraitement. Elle n’est pas aussi nette que celle de la plage. Et il ne s’agit pas de Dieu, assurément. La vision d’une femme noire pourrait-elle être l’œuvre de Satan ? Est-ce cela que je vois : une créature de Satan ?

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