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Les Joyaux de la sorcière [fr]

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Les Joyaux de la sorcière [fr]
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— C’est quoi ce truc ? demanda Ted. Une chapelle où l’on rend un culte à je ne sais quel démon ? À un quelconque dieu antique ?

— Un Moloch assoiffé de sang ? renchérit Aldo.

— Je ne sais pas et je n’ai jamais cherché à savoir. Ceux qui l’ont tenté ne sont plus là pour s’en vanter. Ils sont morts dans des conditions telles que l’envie d’en apprendre davantage ne dure guère. Tout ce que je peux dire est que le patron disparaît parfois durant la nuit et quand le matin revient, il déborde d’activité, de projets. Des ordres partent, des affaires sont lancées. Parfois aussi il se montre amer, abattu comme un gamin puni.

— Tu veux faire entendre qu’il ne serait pas le vrai patron de son organisation ? Que les murs du Palazzo renfermeraient un cerveau ?

Agostino baissa la tête et écarta les mains d’un geste d’impuissance :

— Je ne peux dire que ce que je sais et je ne sais pas grand-chose sinon que Ricci n’est pas tout à fait le maître. Les autres serviteurs ont été choisis parmi les hommes les plus sûrs, les plus durs et les plus obéissants comme je l’étais moi-même mais je ne peux plus… et je n’ai plus envie de percer le mystère parce que la peur s’est emparée de moi. Je voudrais vivre, vous comprenez ? Vivre loin de cet enfer quand il en est temps encore. Par pitié, aidez-moi à m’en aller ! Je ne veux pas devenir fou et c’est ce qu’il m’arrivera si je vois une autre femme, jeune et belle, franchir le seuil de la chambre.

— Une question encore ! fit Morosini. Tu as parlé des gardiens du Saint des Saints. Il y a d’autres serviteurs qui vivent en dehors de ceux dont tu fais partie ?

— Oui et nous ne les rencontrons jamais. Ils sont les prêtres du dieu caché…

— Tous les prêtres qui peuplent l’univers sont tout sauf de purs esprits. Ceux-là font exception ? Ils ne se nourrissent jamais ?

— C’est pourquoi il y a des cuisiniers à demeure au Palazzo. Les cuisines sont en sous-sol et les plats déposés dans un monte-charge particulier, différent de celui qui dessert les salons…

Il y eut un silence. Chacun des trois hommes pesait les paroles prononcées ou entendues. Aldo se redressa et consulta sa montre. Le temps passait vite et si l’on voulait conduire ce malheureux au Mandala il fallait se mettre en route sans tarder. Il dit encore :

— Est-ce uniquement à cause de ce mystère abominable que vous avez voulu sauver Jacqueline Auger ou y avait-il autre chose ?

— Vous voulez savoir si je l’aimais ? Je n’ai aucune raison de le cacher : oui je l’aimais et je me suis reproché de n’avoir pas fui avec elle mais elle ne m’aurait peut-être pas cru si elle supposait que j’agissais pour mon propre compte. Et puis je pensais aussi qu’en restant j’aurais, avec un peu de chance, la possibilité de retarder les recherches.

— Bien ! Si vous êtes d’accord, Ted, nous pourrions y aller ? Tenez, ajouta-t-il en tirant quelques billets de son portefeuille et en les offrant à Agostino qui les prit avec des larmes dans les yeux :

— Vous me sauvez, Monsieur, et j’espère que Dieu vous le rendra. Sachez encore que moi je n’ai jamais tué personne, sinon pendant la Guerre…

— Je l’espérais. À présent j’en suis sûr !

Quand on sortit de la Tavern c’était l’heure noire entre toutes qui précède l’aube. La pluie reprenait après avoir cessé un moment, activée par un vent froid venu du nord.

— La Season commence bien mal ! remarqua Ted Mawes. D’habitude à cette époque, on aurait plutôt tendance à avoir chaud.

— Vous craignez que la vie mondaine n’ait à en souffrir ?

— Pas vraiment. Les réceptions varieront un peu. On tendra des vélums sur les jardins et le champagne coulera quand même à flots…

— Le champagne ? Et la Prohibition alors ?

— Vous ne voudriez pas que l’élite de la société new-yorkaise s’en prive et se mette à la limonade ? On dit même qu’il existe un pipe-line de whisky avec le Canada. La Police sait trop bien de quel côté sa tartine est beurrée. Elle n’aura guère que six semaines à fermer les yeux…

Un moment plus tard Agostino dûment embarqué, les deux hommes revinrent l’un vers la Tavern l’autre vers sa chambre sous les roses trémières. Avant de se séparer, Ted avait dit :

— Vous je ne sais pas mais moi j’ai besoin de deux ou trois heures de sommeil pour me remettre les idées en place. Quelle histoire ! Vous y croyez ?

Devant eux les mâts des bateaux aux coques fraîchement repeintes dansaient dans le vent du matin. Sur les quais, les portes et les fenêtres pimpantes souvent habillées de lierre ou de fuchsias ouvraient sur les premiers balais du jour. En dépit du ciel gris et des bourrasques, l’image était plaisante, empreinte d’un charme ancien sur lequel l’agressive rougeur d’une pompe à essence ne pouvait pas grand-chose. Sous son imperméable mouillé, Aldo haussa les épaules :

— Difficile d’y croire quand on est devant un tel décor, n’est-ce pas ? Pourtant je suis persuadé que ce garçon a dit la vérité même si elle nous paraît abracadabrante. Derrière toutes les clartés il y a des ombres et il arrive que des vipères se glissent sous les roses.

— Il est beaucoup trop tôt pour la poésie, grogna Ted. Allez dormir ! Vous en avez besoin autant que moi !

Comme un rideau de théâtre qui se lève annoncé par les coups du brigadier, l’arrivée du Nour Mahal fit éclater le calme et le silence relatif où baignait encore l’île. Une série de yachts le suivirent cependant qu’apportés par les ferries, voitures de sport, coupés et limousines, tous dernier cri, se succédaient et rejoignaient les différents domaines dans des vrombissements de moteurs et les éclaboussures d’une poussière qui transformée en boue n’avait pas eu le temps de sécher. Un soleil rouge se montra pourtant en fin de journée, annonciateur d’un vent qui réjouit les coureurs de régates rassemblés sur la terrasse du Yacht-club frissonnante sous les fanions et les drapeaux. En même temps l’air s’emplit de musiques, fanfares ou jazz annonçant aux échos que la Season de Newport commençait et que, pour caser ces manifestations, il n’y avait pas de temps à perdre, six semaines étant vite passées.

Chassé par cette agitation débordante, Aldo décida de faire une nouvelle tentative d’approcher Betty Bascombe. Cette femme qui errait si souvent aux abords du Palazzo et qui avait une si puissante raison d’en haïr le propriétaire devrait en savoir plus long que les autres habitants de l’île. Ted étant introuvable ce matin-là, il choisit de tenter sa chance en se passant de recommandation, enfourcha son vélo et partit en prenant soin d’éviter Bellevue Avenue et les endroits trop fréquentés. Grâce à Ted et à la carte placardée à l’entrée de la Tavern il en savait assez sur la configuration de l’île pour ne pas se perdre.

Cette fois elle était là. Assise sur l’une des marches en bois menant à sa maison, ses bras entourant ses jambes repliées, elle regardait la mer et, perdue dans sa rêverie, ne le vit pas arriver mais se retourna au crissement des freins. S’attendant à ce qu’elle s’enfuie ou s’enferme chez elle, Aldo prit les devants tandis qu’il posait son engin contre le tronc d’un pin :

— Mrs Bascombe, voulez-vous me permettre de parler un moment avec vous ? Je suis venu récemment avec Ted Mawes chez qui je loge mais vous étiez en mer.

— Parler de quoi ?

— De l’homme qui vous a fait tant de mal. Le hasard m’a fait découvrir cette nuit certains faits susceptibles de vous intéresser.

— Si vous venez m’annoncer la mort de Ricci vous êtes le bienvenu. Sinon passez votre chemin !

— Mon chemin a rejoint le vôtre depuis un bon moment et, pour aujourd’hui, vous en êtes le but. Il faut que je vous parle. C’est important.

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