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Les Joyaux de la sorcière [fr]

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Les Joyaux de la sorcière [fr]
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Agostino essuya à sa manche la larme qui coulait et renifla pour retenir les suivantes :

— Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne sais pas tant de choses que vous le croyez.

— Ça c’est à moi d’en juger. Vous êtes – ou vous étiez ! – valet de chambre chez Ricci ?

— Oui.

— Donc vous ne le quittiez pratiquement jamais. Depuis combien de temps le serviez-vous ?

— Une dizaine d’années. Je n’ai pas eu à m’en plaindre parce que j’étais généreusement payé et j’ai pu me faire une pelote que je pense en lieu sûr.

— Autrement dit, vous avez assisté à deux mariages au soir desquels il a été obligé de s’éloigner suffisamment pour éviter d’être accusé des meurtres qui les ont suivis. Vous êtes parti avec lui ?

— Oui et j’ai pu répondre sans mentir à la police qu’il était effectivement où il le prétendait. Il n’avait pas besoin, en outre, de ma caution : ses alibis soutenus par le personnel ferroviaire et hôtelier, les gens d’affaires qu’il rencontrait aussi étaient plus que solides.

— Et pourtant vous savez que le meurtrier c’est lui. Disons que c’est lui qui donne l’ordre de tuer ?

— Non.

— Comment ça, non ? intervint Ted Mawes qui suivait le dialogue avec une attention passionnée.

Agostino regarda tour à tour chacun des deux hommes penchés sur lui et la franchise de ce regard était indubitable.

— Je sais que c’est difficile à croire pourtant je ne peux que répéter : il ne tue pas et n’en donne pas non plus l’ordre. Il épouse, il ne consomme pas et il s’en va…

— Admettez que c’est difficile à avaler ! reprit Aldo. Vous n’avez pas la prétention d’essayer de nous faire croire à la culpabilité de ce malheureux Peter Bascombe ?

— Certainement pas. Il n’a même jamais eu, j’en suis sûr, l’occasion d’approcher les deux victimes.

— Si vous en étiez certain, pourquoi ne pas l’avoir dit aux juges ? gronda Ted.

L’ex-valet eut un rire sans gaieté :

— Vous croyez que l’on aurait admis que je fasse quoi que ce soit pour le disculper ? Je n’aurais pas vécu longtemps après. C’est l’omerta qui le veut. La loi du silence et elle règne sur la Mafia.

— Et Ricci est un mafioso de haut rang j’imagine… comme vous devez en être un moins important. En ce cas, pourquoi avoir choisi de fuir au lieu de vous tenir tranquille et de laisser faire ?

De la plus imprévisible façon, Agostino éclata en sanglots en bredouillant des paroles à peu près incompréhensibles à travers lesquelles on réussit à démêler le nom de Dieu. On le laissa pleurer un instant puis Morosini l’attrapa aux épaules et le secoua, si brusquement que l’homme s’arrêta net :

— La crainte du Dieu Tout-Puissant, hein ? La peur du Jugement et le feu éternel ? C’est ça qui s’est emparé de toi ?

La figure ravagée qu’Agostino leva sur lui était pitoyable :

— Oui ! J’ai quarante ans à présent et je voudrais pouvoir vivre en paix avec mon âme. En faisant fuir Jacqueline j’espérais avoir évité un nouveau drame, un nouveau crime et l’avoir évité pour longtemps puisque elle et les épouses précédentes se ressemblaient. Et puis en voilà une autre qui arrive…

— Tu veux parler de Mary Forsythe ? Mais elle ne ressemble guère à Jacqueline ?

— Ce n’est pas frappant mais un peu. Les cheveux, les yeux, la forme du visage…

Il n’avait pas tort et c’était à cause de cela qu’Aldo avait hésité un instant à reconnaître Hilary. Pour une raison connue d’elle seule, elle avait réussi à s’approcher du portrait de Bianca Capello. Et le mystère ne s’en épaississait que davantage.

— Où l’a-t-il connue celle-là ? Chez les Schwob ?

— Non. Les Schwob qui lui mangent dans la main, j’ignore pourquoi, ont accepté bien volontiers d’en faire une cousine. En réalité il l’a rencontrée sur le paquebot et il a eu le coup de foudre. Il faut avouer qu’elle a fait ce qu’il fallait pour y arriver. C’est une fille très forte, elle sait ce qu’elle veut et j’ai tout de suite compris que c’était lui qu’elle voulait. Ce qui est un mystère pour moi. À part son fric il n’a rien de séduisant…

— C’est plus que suffisant. Pour une femme comme elle, un homme couvert d’or est infiniment plus beau que l’Apollon du Belvédère !

— Ça la regarde ! Quoi qu’il arrive il va l’épouser et moi je ne supporterai pas un nouveau drame.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu ne seras pas là quand elle mourra mais à San Francisco, à Mexico ou au Pôle Nord puisque Ricci s’en va avant qu’elle ne soit mise à mort ?

Agostino se mit à trembler et réclama encore du café qu’il avala d’un trait.

— Peut-être mais j’ai vu les précédents cadavres et j’en ai eu des cauchemars. Je suis à bout ! Je préfère partir. Vous me conduisez au bateau ?

Il essaya de se lever mais Morosini le retint à sa chaise :

— Pas si vite ! Tout n’est pas dit ! Tu as prétendu que Ricci ne tue pas, ce qui est l’évidence, et qu’il ne donne pas non plus l’ordre de tuer ? Qui alors ?

— Je n’en sais rien ! Sur le salut de mon âme je l’ignore !

— C’est impossible, fulmina Ted qui était en train de perdre patience. Et moi ça ne me satisfait pas !… Mon garçon, ou tu parles ou je te jette dehors et tu feras ce que tu veux de ta carcasse.

— Entièrement d’accord, reprit Aldo. Revenons au soir des mariages ! La fête terminée, on conduit la mariée à sa chambre comme on faisait jadis pour les princesses. L’époux ne viendra qu’une fois la jeune femme au lit. Or, au lieu de se coucher il s’en va prendre le bateau, le train et Dieu sait quoi. Personne si j’ai bien compris ne revoit la jeune épousée avant que l’on ne retrouve son cadavre massacré sur un rocher à bonne distance du Palazzo et cela trois ou quatre jours après. C’est donc à partir de cette chambre qu’elle s’envole. Par la fenêtre selon ce que l’on veut faire accroire. Or la Police qui n’est tout de même pas idiote n’a retrouvé aucune trace ni le long du mur – sans un drap quelconque ça représente un joli saut ! – ni dans le parc. Alors ?… Pour assurer que Ricci n’est en rien coupable il faut que tu saches quelque chose.

— Et tu vas nous le dire immédiatement sinon je te jure que tu ne quitteras pas l’île…

Agostino n’avait pas le choix. La peur qui habitait ses traits était réelle et ne lui venait pas des deux hommes qui l’interrogeaient. Son regard anxieux allait de l’un à l’autre comme s’il cherchait à deviner lequel lui serait le plus favorable mais les deux visages étaient aussi tendus, attentifs et déterminés. En désespoir de cause, après un soupir, il avala sa salive et murmura :

— Je ne peux dire que ce que je sais… Il y a dans le Palazzo une partie du rez-de-chaussée où l’on ne pénètre jamais et dont la porte est toujours fermée. C’est celle qui se trouve sous l’appartement nuptial que l’on ouvre seulement le jour des noces.

— Ce n’est pas la chambre habituelle de Ricci ?

— Non. La sienne est à l’autre bout du palais. Elle est assez simple alors que l’autre est d’une incroyable somptuosité : une profusion d’or et de brocarts dignes d’une reine.

— Si on ne l’ouvre que pour les mariages, il doit y avoir un sacré ménage à faire la veille des noces ? fit l’aubergiste sarcastique.

— Non. Personne n’y va jamais faire le ménage et pourtant elle est parfaitement entretenue.

— Et qui s’en charge ? Un fantôme ? ricana Aldo.

— Ceux que l’on ne voit pas et dont on connaît cependant l’existence : les gardiens du Saint des Saints.

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