La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville
- Автор: Bretonne Nicolas-Edme Retif de la
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville». Краткое содержание книги:
Je vous salue.
Lettre 53. La même, à Laure.
[Origine de la corruption d’Ursule. Et voilà comme le premier mariage de mon pauvre frère fût aussi la perte de ma sœur!].
15 juin.
Je touche au terme craint et désiré. La belle dame vient de mettre au jour une fille, jolie, jolie,… il faut la voir! Elle en est folle. Je crois que je ferai de même, et pour ma satisfaction, je voudrais une fille; pour mon ambition, un fils. La sage-femme de Mme Parangon dit que j’aurai un fils. Je la prendrai plutôt qu’un accoucheur; car je pense comme la belle dame, qu’il faut avoir de la pudeur jusque dans ce moment-là. Passons à une autre chose. Je voudrais bien savoir quelle est ta politique avec tous les hommes? je tiens la mienne de ma feue belle-sœur Manon, qui m’a très bien endoctrinée pendant le peu de temps que j’ai vécu avec elle. Son principe était qu’il faut si rarement leur dire la vérité, qu’on pourrait employer jamais, au lieu de rarement; car il n’arrive presque jamais qu’elle nous soit avantageuse; qu’il faut les tromper pour leur bien autant que pour le nôtre; leur montrer toutes les vertus qu’il nous souhaitent, et si nous ne pouvons les avoir, en prendre le masque. Je commence à mettre ces maximes assez bien en usage. Je trompe Edmond, sur mes dispositions, je trompe le marquis, je trompe le conseiller; aide-moi un peu à tromper M. Gaudet, en me faisant confidence des moyens que tu emploies? Tu me demanderas qui m’a rendue si fine? Mon sexe et les exemples que j’ai devant les yeux. Il n’est pas jusqu’à ma belle-sœur Fanchon, qui ne trompe un peu son mari; car je suis bien sûre qu’elle ne lui montre pas toutes les lettres qu’elle reçoit de moi, et qu’elle va chercher elle-même à V***. La belle dame ne trompe-t-elle pas le sien? Et Manon, comme elle trompait ce pauvre frère, si vif, si emporté, pour des torts qui ne le touchent pas d’aussi près! Reste toi, cousine: comment trompes-tu? Les lumières que tu me donneras me seront très utiles! M. Gaudet me veut former; je me trouve bien comme je suis, mais je serais charmée de lui laisser la gloriole de croire qu’il m’a formée. Aide-moi donc à lui donner cette satisfaction, je t’en prie! Cependant, de peur que tes confidences ne soient perdues, attends que mon triste jour soit passé! Entre nous, je le redoute un peu! mourir avant vingt ans, parce qu’il a plu à un Ostrogoth de satisfaire la passion que nous lui avons inspirée, c’est un peu dommage! je ferai mon possible pour échapper. Tu étais plus jeune, et te voilà.
Je t’embrasse, ma Pouponne, et t’aime de tout mon cœur.
Lettre 54. Réponse.
[Tricherie! car cette lettre fut dictée en partie par Gaudet, plus fin que cette pauvre fine! Portrait de Gaudet.].
16 juin.
On dit que je suis fine; mais tu me dames le pion, mon aimable cousine! je suis pourtant charmée que tu m’aies écris comme tu l’as fait: cela me met à l’aise, et je vais te parler à cœur ouvert. Je suis de ton avis; et tu penses très juste, quand tu supposes que je trompe M. Gaudet, et que je le mène. Il faut te faire son portrait. Il est de lui; car il se connaît; mais j’y mettrai du mien quelques traits, que j’écrirai différemment; remarque-les. Il est pour l’esprit comme pour la figure; tu as vu dans ses traits! qui sont tous gracieux, quelque chose de dur, dont on ne peut se rendre raison: quoique très bien fait, il se ramasse quelquefois en peloton, dans son fauteuil, et alors il a l’air d’un ours. Son caractère est l’enjouement, l’aimable gaieté: mais au milieu des saillies de sa belle humeur, il lui échappe où une expression dure, où une ironie sanglante. Il est bon, et il est fin; deux qualités presque incompatibles. Il est bon ami; mais quelquefois sa conduite a toutes les apparences de la perfidie; il trahit pour servir; et semblable à ces somnambules qui marchent en sûreté sur le haut d’un toit, tant qu’on ne les éveille pas, il vous sert en effet, si vous ne vous apercevez pas de sa trahison; mais si vous le remarquez, et que vous le troubliez, tout est perdu, et la perfidie a son effet naturel. Il n’est pas vindicatif, à moins que ce ne soit pour venger un ami, une amie, et que cette vengeance ne leur soit réellement utile: alors, il a l’air du plus atroce des hommes, et il se comporte de même; car comme il est sans préjugés, rien ne peut l’arrêter, que la raison, dont il écoute toujours la voix: voilà l’homme. Conduis-toi avec lui en conséquence de ce portrait, le plus vrai qui fut jamais. Quant à moi, voici ma manière à son égard.
Je ne joute pas avec lui de finesse; il s’en apercevrait, et je serais sa dupe, comme bien d’autres: mais je lui dis clairement ce que je ne veux pas, ou ce que je veux: je le dis fermement. Ordinairement il cède au premier mot, et se conforme à mes volontés, comme à ces événements qui partent de causes supérieures, et qu’on ne saurait empêcher. Quelquefois, mais rarement, il forme des objections. Si je l’écoute, il me subjugue: mais si je l’arrête dès le premier mot, en répétant, je le veux, il me répond: «Cette raison-là vaut mieux que toutes les miennes, et cela sera…» Malgré ta finesse, cousine, je te conseille d’employer ma recette: c’est un conseil d’amie. Ce qui rend cette conduite sans inconvénients avec M. Gaudet, c’est qu’il ne connaît rien d’illicite que ce qui est contraire à l’avantage de la personne qu’il sert: mais aussi, comme il est fort éclairé, souvent on le croirait scrupuleux. Il faut alors l’écouter, et on a la satisfaction d’être convaincu; on est forcé de l’approuver, de vouloir et de penser comme lui. D’après cela, tu vois s’il a beaucoup de peine à conduire Edmond! Cent fois moins que toi et moi Ainsi, ma chère, que ce caractère décidé ne t’effraie pas c’est un guide sûr, que celui qui ne bronche jamais, et qui, s’il tombe quelquefois, ne le fait qu’en vous disant. Vous voulez que je tombe et tomber avec moi; je vais le faire pour vous complaire; prenons garde à nous faire mal! vous m’avertirez quand vous voudrez vous relever, et marcher plus fermement.» Adieu, chère cousine. Je te souhaite bien au-delà du triste jour (comme tu le nommes); qui ne sera cependant pas si triste; car il fera naître dans ton cœur la joie du danger passé, celle d’avoir un fils, et l’espoir d’un heureux mariage.
Lettre 55. Laure, à Gaudet.
[Ursule a un fils.].
30 juin.
C’est un fils. Elle est aussi bien qu’on peut l’être: je la garde, puisque l’absence de la belle dame me laisse une liberté entière. Edmond est venu. Je lui ai montré son neveu, en lui disant: «C’est un fils!» Il a paru transporté de joie. En vérité, j’en ai ri. Mais au fond, il a raison. Le marquis s’est présenté trois fois à la porte: elle a refusé de le voir. Elle en a envie, cependant, depuis que c’est un fils. Elle veut le nourrir. Je m’y oppose. Il faut ici le poids de votre autorité. J’ai fait prendre les précautions pour cacher ce que vous appelez, la valeur d’une négresse, la gloire d’une sauvage, et la honte d’une jolie Européenne. Nous avions là trois agneaux tout prêts, qui ont été inhumainement excoriés: je n’aurais pas été capable d’y consentir; mais le soin de notre beauté nous rend cruelles.