Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Maintenant que l’irréparable était accompli, Bussi avait honte de ce qu’il avait fait, Bussi croyait lire la réprobation sur tous les visages qui l’environnaient, Bussi avait conscience qu’il s’était dégradé et méritait d’être traité comme tel. Et c’est ce qui l’enrageait le plus de se juger lui-même indigne d’être traité en gentilhomme.
Sa terreur provenait surtout de ce qu’il voyait Pardaillan, sans arme, résolu néanmoins à le châtier. Que méditait-il? Quelle sanglante insulte allait-il lui infliger devant tous ces hommes rassemblés? Voilà ce qui le préoccupait le plus.
Et lui, lui Bussi-Leclerc, serait-il acculé à cette suprême honte de se servir de son épée contre un homme qui n’avait d’autres armes que ses mains? Et s’il avait le courage de se soustraire à cette dernière lâcheté, qu’arriverait-il? Il connaissait la force peu commune de son adversaire et savait qu’il ne pèserait pas lourd dans ses mains puissantes.
Pour lui, le dilemme se réduisait à ceci: se déshonorer en se laissant frapper par un homme désarmé, ou se déshonorer en se servant de son arme contre un homme qui n’en avait pas à lui opposer. Le résultat était toujours le même, et c’est cette pensée qui le faisait blêmir et trembler, qui lui faisait maudire l’inspiration qu’il avait eue de suivre les conseils de ce Centurion de malheur, de ce ruffian de bas étage, plus frocard que bravo, qui l’avait fait reculer au fur et à mesure que son adversaire avançait.
Maintenant, il ne pouvait aller plus loin. Il jetait autour de lui des regards sanglants, cherchant instinctivement dans quel trou il pourrait se terrer, ne voulant pas se laisser châtier ignominieusement – ah! cela surtout, jamais! – et ne pouvant se résoudre à faire usage de son fer pour se soustraire à la poigne de celui qu’il avait exaspéré.
Pardaillan, voyant qu’il ne pouvait plus reculer, s’était arrêté à deux pas de lui. Il était maintenant aussi froid qu’il s’était montré hors de lui l’instant d’avant. Il fit un pas de plus et leva lentement la main. Puis, se ravisant, il baissa brusquement cette main et dit d’une voix étrangement calme, qui cingla le spadassin:
– Non, par Dieu! je ne veux pas me salir la main sur cette face de coquin.
Et, avec la même lenteur souverainement méprisante, avec des gestes mesurés, comme s’il eût eu tout le temps devant lui, comme s’il eût été sûr que nulle puissance ne saurait soustraire au châtiment mérité le misérable qui le regardait avec des yeux hagards, il prit ses gants, passés à sa ceinture, et se ganta froidement, posément.
Alors, Bussi comprit enfin ce qu’il voulait faire. Si Pardaillan l’eût saisi à la gorge, il se fût sans doute laissé étrangler sans porter la main à la garde de son épée. C’eût été pour lui une manière comme une autre d’échapper au déshonneur. Tripes du diable! il avait bien voulu se suicider! Mais cela… ce geste, plus redoutable que la mort même, non, non, il ne pouvait le tolérer.
Il eut une suprême révolte et, dégainant dans un geste foudroyant, il hurla d’une voix qui n’avait plus rien d’humain:
– Crève donc comme un chien! puisque tu le veux!…
En même temps, il levait le bras pour frapper.
Mais il était dit qu’il n’échapperait pas à son sort.
Aussi prompt que lui, Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, saisit son poignet d’une main et de l’autre la lame par le milieu. Et tandis qu’il broyait le poignet dans un effort de ses muscles tendus comme des fils d’acier, d’un geste brusque il arrachait l’arme aux doigts engourdis du spadassin.
Ceci fut rapide comme un éclair. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les rôles se trouvèrent renversés, et c’était Pardaillan qui maintenant se dressait, l’épée à la main, devant Bussi désarmé.
Tout autre que le chevalier eût profité de l’inappréciable force que lui donnait cette arme conquise pour tenter de se tirer du guêpier ou, tout au moins, de vendre chèrement sa vie. Mais Pardaillan, on le sait, n’avait pas les idées de tout le monde. Il avait décidé d’infliger à Bussi la leçon qu’il méritait, il s’était tracé une ligne de conduite sur ce point spécial, et il la suivait imperturbablement sans se soucier du reste, qui n’existait pas pour lui, tant qu’il n’aurait pas atteint son but.
Il verrait après.
Se voyant désarmé une fois de plus, mais pas de la même manière que les fois précédentes, Bussi-Leclerc croisa ses bras sur sa poitrine et, retrouvant sa bravoure accoutumée, d’une voix qu’il s’efforçait de rendre railleuse, il grinça:
– Tue-moi! Tue-moi donc!
De la tête, furieusement, Pardaillan fit: non! et d’une voix claironnante:
– Jean Leclerc, tonna-t-il, j’ai voulu t’amener à cette suprême lâcheté de tirer le fer contre un homme désarmé. Et tu y es venu, parce que tu as l’âme d’un faquin. Cette épée, avec laquelle tu menaçais de me souffleter, tu es indigne de la porter.
– Et d’un geste violent, il brisait sur son genou la lame en deux et en jetait les tronçons aux pieds de Bussi-Leclerc, livide, écumant.
Et ceci encore apparaissait comme une bravade si folle que d’Espinosa murmura:
– Orgueil! orgueil! Cet homme est tout orgueil!
– Non, fit doucement Fausta, qui avait entendu. C’est un fou qui ne raisonne pas ses impulsions.
Ils se trompaient tous les deux.
Pardaillan reprenait de sa voix toujours éclatante:
– Jean Leclerc, j’ai tenu ton soufflet pour reçu. Je pourrais t’étrangler, tu ne pèses pas lourd dans mes mains. Je te fais grâce de la vie, Leclerc. Mais pour qu’il ne soit pas dit qu’une fois dans ma vie je n’ai pas rendu coup pour coup, ce soufflet, que tu as eu l’intention de me donner, je te le rends!…
En disant ces mots, il happait Bussi à la ceinture, le tirait à lui malgré sa résistance désespérée, et sa main gantée, largement ouverte, s’abattit à toute volée sur la joue du misérable qui alla rouler à quelques pas, étourdi par la violence du coup, à moitié évanoui de honte et de rage plus encore que par la douleur.
Cette exécution sommaire achevée, Pardaillan s’ébroua comme quelqu’un qui vient d’achever sa tâche, et du bout des doigts, avec des airs profondément dégoûtés, il enleva ses gants et les jeta, comme il eût jeté une ordure répugnante.
Ceci fait avec ce flegme imperturbable qui ne l’avait pas quitté durant toute cette scène, il se tourna vers Fausta et d’Espinosa et, son sourire le plus ingénu aux lèvres, il se dirigea droit sur eux.
Mais sans doute ses yeux parlaient un langage très explicite, car d’Espinosa, qui ne se souciait pas de subir une avanie semblable à celle de Bussi qu’on emportait hurlant de désespoir, se hâta de faire le signal attendu par les officiers qui commandaient les troupes.
À ce signal, longtemps attendu, les soldats s’ébranlèrent en même temps, dans toutes les directions, resserrant autour du chevalier le cordon de fer et d’acier qui l’emprisonnait.
Il lui fut impossible d’approcher du groupe au milieu duquel se tenaient Fausta et le grand inquisiteur. Il renonça à les poursuivre pour faire face à ce nouveau danger. Il comprenait que si la manœuvre des troupes se prolongeait, il lui serait bientôt impossible de faire un mouvement, et si la poussée formidable persistait aussi méthodique et obstinée, il risquait fort d’être pressé, étouffé, sans avoir pu esquisser un geste de défense. Il grommela, s’en prenant à lui-même de ce qui lui arrivait, comme il avait l’habitude de faire: