Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
– Peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi. Je n’eusse jamais cru qu’un esprit qui paraissait si ferme, sombrerait avec tant de facilité.
– C’est qu’il s’est vu irrémissiblement perdu. Cet homme est un orgueilleux. Sa défaite a été un coup insupportable pour lui. Je commence à croire, princesse, que vous aviez raison quand vous disiez que nous ne pourrions l’abattre qu’en le faisant sombrer dans la folie.
– Et c’est lui qui m’a indiqué le seul point sur lequel il ne se sentait pas invulnérable.
– Comme Samson le fit à Dalila. N’importe, je confesse que j’eusse été curieux de voir si les différentes épreuves par lesquelles nous avions résolu de le faire passer eussent obtenu ce résultat que nous n’osions espérer et que, sans le vouloir, nous avons atteint si aisément.
– Silence! cardinal, gronda Fausta, qui étudiait passionnément les traits convulsés du chevalier. N’allez pas lui donner l’éveil par des paroles inconsidérées.
– Eh! madame, regardez-le donc! il ne nous entend même pas. C’en est fait de ce terrible fier-à-bras.
– Avec Pardaillan, on ne sait jamais. Il nous entend peut-être, si bas que nous parlions.
– En ce cas, fit dédaigneusement d’Espinosa, dans l’état où le voilà, il est incapable de nous comprendre.
Dans sa crise nerveuse poussée jusqu’à la frénésie, Pardaillan ne les voyait pas. Ils étaient assez loin de lui et ils parlaient bas, d’après le propre aveu de Fausta, et pourtant il perçut nettement toutes ces paroles. En lui-même, en faisant des efforts désespérés pour retrouver un peu de calme, il grommelait:
– Or ça, j’ai donc l’air d’un fou? Peut-être le suis-je en effet. Je sens ma tête qui semble vouloir éclater. Il me paraît que ma folie, si elle persistait, serait singulièrement agréable à la douce Fausta et à son digne ami d’Espinosa. Que signifient ces paroles qu’ils viennent de prononcer? Me donner l’éveil!… En quoi? Et moi qui les oubliais ces deux-là!
Il se secoua furieusement et grogna:
– Morbleu! je ne veux pas devenir fou, moi! Peste! ils seraient trop contents! Ah! c’est moi qui lui ai dit que…
Et par un effort de volonté surhumain, il réussi à se maîtriser, à retrouver, en partie, sa lucidité.
En même temps, il se mit en marche, allant droit à Bussi-Leclerc, impérieusement poussé par cette idée qui dominait en lui: châtier séance tenante le scélérat.
Et, chose singulière, dès. L’instant où il s’ébranla pour une action déterminée, tout le reste disparut et son calme lui revint peu à peu. En même temps, par un phénomène bizarre que nous ne nous chargeons pas d’expliquer, les paroles qu’il venait d’entendre et qui l’avaient amené à réagir, ces paroles il lui sembla les avoir perçues dans un songe, elles s’estompèrent, s’effacèrent, ne laissèrent aucune trace dans sa mémoire.
En le voyant se diriger vers Bussi avec cette résolution froide qu’il avait dans l’action, Fausta murmura en le désignant du coin de l’œil à d’Espinosa:
– Que vous disais-je? Avec lui on ne sait jamais. Il a surmonté la crise. Fasse le ciel qu’il n’ait pas entendu vos imprudentes paroles!
D’Espinosa ne répondit rien. Avec une attention soutenue il étudiait Pardaillan qui, tout son sang-froid revenu, venait de passer sans les regarder. Et le résultat de cet examen fut qu’il hocha la tête en disant:
– Non! Il n’a pas entendu.
– Je le crois aussi. Et c’est fort heureux. Sans quoi, c’en serait fait de nos projets, dit Fausta.
D’Espinosa observait toujours Pardaillan et, le voyant se diriger vers Bussi-Leclerc, d’un pas rude, dans une attitude qui ne laissait aucun doute sur ses intentions, il eut un soupçon de sourire, et:
– Je crois, dit-il froidement, que tout désarmé qu’il est le chevalier de Pardaillan va faire passer un moment pénible à ce pauvre M. de Bussi-Leclerc. Quel dommage que cet homme extraordinaire soit contre nous! Que n’aurions-nous pu entreprendre s’il avait été à nous!
Fausta approuva gravement de la tête, avec un geste qui signifiait: ce n’est pas de notre faute s’il n’est pas à nous. Puis, curieusement, elle porta ses yeux sur Pardaillan avançant, l’air menaçant, sur Bussi-Leclerc qui reculait au fur et à mesure en jetant à Fausta des regards qui criaient:
– Qu’attendez-vous donc pour le faire saisir?
Mais elle n’eut pas l’air de voir le spadassin et, se tournant vers d’Espinosa, avec un sourire aigu, avec un accent aussi froid que le sien:
– En effet, je ne donnerais pas un denier de l’existence de M. de Bussi-Leclerc, dit-elle.
– Si vous le désirez, princesse, nous pouvons faire saisir M. de Pardaillan sans lui laisser le temps d’exécuter ce qu’il médite.
– Pourquoi? dit Fausta avec une indifférence dédaigneuse. C’est pour son propre compte et pour sa propre satisfaction que M. de Bussi-Leclerc a machiné de longue main son coup de traîtrise. Qu’il se débrouille tout seul.
– Pourtant, nous-mêmes…
– Ce n’est pas la même chose, interrompit vivement Fausta. Nous voulons la mort de Pardaillan. Ce n’est pas notre faute si, pour atteindre ce but, nous sommes obligés d’employer des moyens extraordinaires, tous les moyens humains ordinaires ayant échoué. Nous voulons le tuer, mais nous savons rendre un hommage mérité à sa valeur exceptionnelle. Nous reconnaissons royalement qu’il est digne de notre respect. La preuve en est que, au moment où votre main s’appesantit sur lui, vous ne lui marchandez pas l’admiration. Nous voulons le tuer, c’est vrai, mais nous ne cherchons pas à le déshonorer, à le ridiculiser. Fi! ce sont là procédés dignes d’un Leclerc, comme dit le sire de Pardaillan. Ce misérable spadassin a attiré sur sa tête la colère de cet homme redoutable; encore un coup, qu’il se débrouille comme il pourra. Pour moi, je n’esquisserai pas un geste pour détourner de lui le châtiment qu’il mérite.
D’Espinosa eut un geste d’indifférence qui signifiait que lui aussi il se désintéressait complètement du sort de Bussi.
Cependant, à force de reculer devant l’œil fulgurant du chevalier, il arriva un moment où Bussi se trouva dans l’impossibilité d’aller plus loin, arrêté qu’il était par la masse compacte des troupes qui assistaient à cette scène. Force lui fut donc d’entrer en contact avec celui qu’il redoutait.
Que craignait-il? À vrai dire il n’en savait rien.
S’il se fût agi d’échanger des coups mortels, quitte à rester lui-même sur le carreau, il n’eût éprouvé ni crainte ni hésitation. Il était brave, c’était indéniable.
Mais Bussi-Leclerc n’était pas non plus l’homme fourbe et tortueux que son dernier geste semblait dénoncer. Pour l’amener à accomplir ce geste qui le déshonorait à ses propres yeux, il avait fallu un concours de circonstance spécial. Il avait fallu que le tentateur apparût à l’instant précis où il se trouvait dans un état d’esprit voisin de la démence, pour lui faire agréer une proposition infamante. Or, il ne faut pas oublier que Bussi allait se suicider au moment où Centurion était intervenu.
Dans un état d’esprit normal, Bussi n’eût pas hésité à lui rentrer dans la gorge, à l’aide de sa dague, ses conseils insidieux. Encore ce n’avait pas été sans lutte, sans déchirements, et sans s’adresser à lui-même les injures les plus violentes qu’il avait accepté de jouer le rôle qu’on sait.