Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Il lui racontait invariablement sa chasse. Il désignait les places où il avait rencontré les perdrix ; s’étonnait de n’avoir point trouvé de lièvre dans le trèfle de Joseph Ledentu, ou bien paraissait indigné du procédé de M. Lechapelier, du Havre, qui suivait sans cesse la lisière de ses terres pour tirer le gibier levé par lui, Henry de Parville.
Elle répondait :
« Oui, vraiment, ce n’est pas bien », en pensant à autre chose.
L’hiver vint, l’hiver normand, froid et pluvieux. Les interminables averses tombaient sur les ardoises du grand toit anguleux, dressé comme une lame vers le ciel. Les chemins semblaient des fleuves de boue ; la campagne, une plaine de boue ; et on n’entendait aucun bruit que celui de l’eau tombant ; on ne voyait aucun mouvement que le vol tourbillonnant des corbeaux qui se déroulait comme un nuage, s’abattait dans un champ, puis repartait.
Vers quatre heures, l’armée des bêtes sombres et volantes venait se percher dans les grands hêtres à gauche du château, en poussant des cris assourdissants. Pendant près d’une heure, ils voletaient de cime en cime, semblaient se battre, croassaient, mettaient dans le branchage grisâtre un mouvement noir.
Elle les regardait, chaque soir, le cœur serré, toute pénétrée par la lugubre mélancolie de la nuit tombant sur les terres désertes.
Puis elle sonnait pour qu’on apportât la lampe ; et elle se rapprochât du feu. Elle brûlait des monceaux de bois sans parvenir à échauffer les pièces immenses envahies par l’humidité. Elle avait froid tout le jour, partout, au salon, aux repas, dans sa chambre. Elle avait froid jusqu’aux os, lui semblait-il. Son mari ne rentrait que pour dîner, car il chassait sans cesse, ou bien s’occupait des semences, des labours, de toutes les choses de la campagne.
Il rentrait joyeux et crotté, se frottait les mains, déclarait :
« Quel fichu temps ! »
Ou bien :
« C’est bon d’avoir du feu ! »
Ou parfois il demandait :
« Qu’est-ce qu’on dit aujourd’hui ? Est-on contente ? »
Il était heureux, bien portant, sans désirs, ne rêvant pas autre chose que cette vie simple, saine et tranquille.
Vers décembre, quand les neiges arrivèrent, elle souffrit tellement de l’air glacé du château, du vieux château qui semblait s’être refroidi avec les siècles, comme font les humains avec les ans, qu’elle demanda, un soir, à son mari :
« Dis donc, Henry, tu devrais bien faire mettre ici un calorifère ; cela sécherait les murs. Je t’assure que je ne peux pas me réchauffer du matin au soir. »
Il demeura d’abord interdit à cette idée extravagante d’installer un calorifère en son manoir. Il lui eût semblé plus naturel de servir ses chiens dans de la vaisselle plate. Puis il poussa, de toute la vigueur de sa poitrine, un rire énorme, en répétant :
« Un calorifère ici Un calorifère ici ! Ah ! ah ! ah quelle bonne farce ! »
Elle insistait.
« Je t’assure qu’on gèle, mon ami ; tu ne t’en aperçois pas, parce que tu es toujours en mouvement, mais on gèle. »
Il répondit, en riant toujours :
« Baste ! on s’y fait, et d’ailleurs c’est excellent pour la santé. Tu ne t’en porteras que mieux. Nous ne sommes pas des Parisiens, sacrebleu ! pour vivre dans les tisons. Et, d’ailleurs, voici le printemps tout à l’heure. »
Vers le commencement de janvier un grand malheur la frappa. Son père et sa mère moururent d’un accident de voiture. Elle vint à Paris pour les funérailles. Et le chagrin occupa seul son esprit pendant six mois environ.
La douceur des beaux jours finit par la réveiller, et elle se laissa vivre dans un alanguissement triste jusqu’à l’automne.
Quand revinrent les froids, elle envisagea pour la première fois le sombre avenir. Que ferait-elle ? Rien. Qu’arriverait-il désormais pour elle ? Rien. Quelle attente, quelle espérance, pouvaient ranimer son cœur ? Aucune. Un médecin, consulté, avait déclaré qu’elle n’aurait jamais d’enfants.
Plus âpre, plus pénétrant encore que l’autre année, le froid la faisait continuellement souffrir. Elle tendait aux grandes flammes ses mains grelottantes. Le feu flamboyant lui brûlait le visage ; mais des souffles glacés semblaient se glisser dans son dos, pénétrer entre la chair et les étoffes. Et elle frémissait de la tête aux pieds. Des courants d’air innombrables paraissaient installés dans les appartements, des courants d’air vivants, sournois, acharnés comme des ennemis. Elle les rencontrait à tout instant ; ils lui soufflaient sans cesse, tantôt sur le visage, tantôt sur les mains, tantôt sur le cou, leur haine perfide et gelée.
Elle parla de nouveau d’un calorifère ; mais son mari l’écouta comme si elle eût demandé la lune. L’installation d’un appareil semblable à Parville lui paraissait aussi impossible que la découverte de la pierre philosophale.
Ayant été à Rouen, un jour, pour affaire, il rapporta à sa femme une mignonne chaufferette de cuivre qu’il appelait en riant un « calorifère portatif » ; et il jugeait que cela suffirait désormais à l’empêcher d’avoir jamais froid.
Vers la fin de décembre, elle comprit qu’elle ne pourrait vivre ainsi toujours, et elle demanda timidement, un soir, en dînant :
« Dis donc, mon ami, est-ce que nous n’irons point passer une semaine ou deux à Paris avant le printemps ? »
Il fut stupéfait.
« À Paris ? à Paris ? Mais pourquoi faire ! Ah ! mais non, par exemple ! On est trop bien ici, chez soi. Quelles drôles d’idées tu as, par moments ! »
Elle balbutia :
« Cela nous distrairait un peu. »
Il ne comprenait pas.
« Qu’est-ce qu’il te faut pour te distraire ? Des théâtres, des soirées, des dîners en ville ? Tu savais pourtant bien en venant ici que tu ne devais pas t’attendre à des distractions de cette nature ! »
Elle vit un reproche dans ces paroles et dans le ton dont elles étaient dites. Elle se tut. Elle était timide et douce, sans révoltes et sans volonté.
En janvier, les froids revinrent avec violence. Puis la neige couvrit la terre.
Un soir, comme elle regardait le grand nuage tournoyant des corbeaux se déployer autour des arbres, elle se mit, malgré elle, à pleurer.
Son mari entrait. Il demanda tout surpris :
« Qu’est-ce que tu as donc ? »
Il était heureux, lui, tout à fait heureux, n’ayant jamais rêvé une autre vie, d’autres plaisirs. Il était né dans ce triste pays, il y avait grandi. Il s’y trouvait bien, chez lui, à son aise de corps et d’esprit.
Il ne comprenait pas qu’on pût désirer des événements, avoir soif de joies changeantes ; il ne comprenait point qu’il ne semble pas naturel à certains êtres de demeurer aux mêmes lieux pendant les quatre saisons ; il semblait ne pas savoir que le printemps, que l’été, que l’automne, que l’hiver ont, pour des multitudes de personnes, des plaisirs nouveaux en des contrées nouvelles.
Elle ne pouvait rien répondre et s’essuyait vivement les yeux. Elle balbutia enfin, éperdue :
« J’ai… Je… Je suis un peu triste… Je m’ennuie un peu… »
Mais une terreur la saisit d’avoir dit cela, et elle ajouta bien vite :
« Et puis… J’ai… J’ai un peu froid. »
À cette parole, il s’irrita :
« Ah ! oui… toujours ton idée de calorifère. Mais voyons, sacrebleu ! tu n’as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici. »
La nuit vint. Elle monta dans sa chambre, car elle avait exigé une chambre séparée. Elle se coucha. Même en son lit, elle avait froid. Elle pensait :
« Ce sera ainsi toujours, toujours, jusqu’à la mort. »
Et elle songeait à son mari. Comment avait-il pu lui dire cela :