Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Tout ceci, je l’ignorais en lisant Maudit manège. En revanche, je savais que c’était la suite de 37° 2 le matin, roman adapté au cinéma par Jean-Jacques Beineix avec Béatrice Dalle dans le rôle d’une folle ravageuse prénommée Betty, qui se suicidait à la fin. Maudit manège raconte la vie d’un quadragénaire en deuil qui tombe malade et qui cache les cendres de sa bien-aimée au fond d’une valise. Pourtant c’est un roman très drôle. Jusqu’alors je n’avais rien lu de semblable. Je lisais Balzac, Flaubert, Zola, et des romans de science-fiction. Si je suis devenu un auteur fasciné par l’interdit, la zone, l’underground et les filles dangereuses, c’est la faute à Philippe Djian. Maudit manège m’a appris à ne plus craindre la banalité. C’est un roman sans spectacle. Un antihéros fauché fait à bouffer, va à l’hôpital, sort de l’hôpital, attend un chèque de son éditeur, passe au garage chercher sa voiture pourrie. Certes, il y aura Gloria, la fille d’Henri (blonde, 22 ans), qui les rendra dingos tous les deux. Mais Djian décrit une vie qui ressemble à la vraie, où chaque journée est une suite de petits problèmes matériels à régler : une fuite d’eau, une bagnole en panne, une facture à payer… Il est le premier à montrer les stations-service la nuit, les ivresses dans des jardinets pavillonnaires, les disputes qui dégénèrent en prophéties grotesques : « Oui, mais vous savez, la vie est comme un torrent. Parfois c’est le calme, parfois c’est la chute. » Il nous dit que cette vie à la con est la seule vérité et que celui qui réussit à s’en dépêtrer est un sage. Qui nous parle ainsi, en France, à part Jean-Paul Dubois et lui ?
Philippe Djian est le parrain de ma génération : Houellebecq, Ravalée, Despentes, Nicolas Rey et votre serviteur se prosternent à ses pieds en signe de gratitude. Sans son truchement, nous n’aurions probablement pas franchi le pas, la littérature était trop intimidante. Houellebecq serait toujours responsable de l’informatique à l’Assemblée nationale, Ravalée serait mort d’une overdose, Despentes serait mariée à un médecin nancéen, Rey élèverait ses huit enfants à Vernon dans l’Eure, et moi je serais milliardaire comme mon frère.
Né à Paris en 1949, Philippe Djian a quitté souvent la capitale pour s’installer ailleurs avec sa femme peintre : Bordeaux, Boston, Florence, Biarritz. La légende dit qu’il a écrit son premier livre quand il était gardien de péage mais j’ai du mal à le croire : c’est un métier où il est difficile de se concentrer, même la nuit. Il y a plusieurs périodes dans l’œuvre de Djian comme dans celle de Picasso. La première période, publiée chez Bernard Barrault, va de Bleu comme l’enfer (1983) à Lent dehors (1991). C’est celle que je préfère : rustre, poétique, sexy. La deuxième période commence avec son entrée chez Gallimard : de Sotos (1993) à Impuretés (2005). Son style semble s’assagir mais il conserve un regard tranchant sur la paternité, le couple, les dégâts du temps… Il a publié ensuite un feuilleton en six « saisons » : Doggy Bag chez Julliard (2005–2008). Philippe Djian est un romancier très productif car il boit moins que dans ses livres, sauf quand je l’emmène danser au café Le Madrid, déguisé en pirate des Caraïbes.
Numéro 17 : « Petit déjeuner chez Tiffany » de Truman Capote (1958)
Ce roman exquis, ou plutôt cette longue nouvelle, commence par un coup de téléphone. Un barman appelle le narrateur, qui vient tout de suite lui rendre visite sur Lexington Avenue. L’aubergiste a reçu une sculpture africaine qui ressemble à une amie commune, dont ils n’ont pas de nouvelles depuis des années.
« Vous qui savez des tas de choses, où est-elle ?
— Morte. Ou dans un asile de fous. Ou mariée. (…) De toute façon elle est partie.
— Oui, fit-il en ouvrant la porte. Partie tout simplement. »
En quelques mots de dialogue insipide, une légende est née. Quelques années plus tôt, Miss Holiday Golightly, dite Holly, était la voisine du héros dans un immeuble de la 70e Rue. À quoi reconnaît-on un écrivain en Amérique ? C’est le seul citadin qui s’intéresse à sa voisine du dessous ! Holly était blonde et des dizaines d’hommes défilaient chez elle. Pour l’adaptation au cinéma, Truman Capote voulait Marilyn Monroe ; maintenant, pour toujours, Holly arbore le visage d’Audrey Hepburn. Pourtant le personnage du roman est une pute « vulgaire et exhibitionniste », une « voyageuse de commerce » entourée d’alcooliques, complice d’un trafic de stupéfiants, et pas du tout une petite biche effarouchée ! Elle a 18 ans quand il la rencontre pour la première fois et elle lui dit : « Bien sûr que je suis lesbienne ! On l’est toutes un petit peu. Et puis après ? Ça n’a jamais découragé un homme. » Blake Edwards a coupé cette réplique dans le film. Autre repartie qui a sauté au montage : « Je n’ai eu que onze amants. Je ne parle pas bien entendu de ce qui est arrivé avant mes treize ans. Parce qu’après tout, ça, ça ne compte pas. » Vous imaginez Audrey Hepburn dire ces mots ? Le narrateur la croise au « 21 » ou chez P.J. Clarke’s, ce restaurant de hamburgers où j’ai déjeuné avec Luigi d’Urso pour la dernière fois. Elle est toujours entourée d’un harem de vieux friqués qui la tripotent, et lui donnent des dollars pour l’emmener aux toilettes (Capote ne précise pas ce qu’elle leur fait là-dedans mais cette scène n’est pas dans le film non plus !).