Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Numéro 22 : « Virgin Suicides » de Jeffrey Eugenides (1993)
D’abord, c’est traduit par Marc Cholodenko. On ne parle plus beaucoup de Marc Cholodenko alors qu’il écrit très bien : Cent chants à l’adresse de ses frères (1975) et 2 Odes (1981) sont du Rimbaud porno. Il est certain que la traduction de Cholodenko a sublimé Virgin Suicides, le premier roman de Jeffrey Eugenides, dont Sofia Coppola a tiré un beau film éthéré et immatériel — imaginez un remake de Diabolo menthe filmé par David Lynch.
Eugenides a imaginé cinq sœurs (il bat Tchékhov sur le score sans appel de 5 à 8) : Cecilia, Thérèse, Bonnie, Lux et Mary Lisbon. Ensuite, il est tombé amoureux de ses personnages, comme il se doit chez tout romancier qui se respecte. Il faut dire qu’elles sont belles, blondes et dépressives (trois constantes chez la femme moderne, en particulier américaine). Elles se suicident à tour de rôle, en se tailladant les poignets dans la baignoire, en se pendant à une poutre, en avalant des somnifères, en s’empalant sur la clôture, et autres distractions (comme dirait Noguez).
Pourtant, malgré l’horreur de ces gestes, l’ambiance demeure bizarrement sereine, car la tragédie est racontée vingt ans après par de jeunes voisins épris et nostalgiques. Comme si la mort avait transfiguré les sœurs Lisbon, vierges éternellement adolescentes, les empêchant de devenir des ménagères de plus de 50 ans. Seule la mort rend immortel.
L’originalité des Vierges suicidées repose sur un équilibre étrange entre ce morbide fait divers et l’extrême douceur de la narration. Il plane sur cette ville (une banlieue de Détroit dans les années 70) une atmosphère délétère et rêveuse. Jeffrey Eugenides écrit au ralenti, derrière le flou artistique de ses larmes. Les parents Lisbon semblent assommés, impuissants. Ils croyaient tout bien faire (éducation familiale, école obligatoire, ennui profond : toutes ces balivernes que la société impose aux enfants pour les réduire en esclavage) et soudain leurs filles découvrent un moyen d’échapper à leur emprise. Comme le susurrait Brigitte Bardot à Serge Gainsbourg dans sa chanson Bonnie and Clyde : « La seule solution, c’était mourir. »
Certes, tout ceci n’est pas d’une franche gaieté, mais la lecture des Vierges suicidées ne traumatise pas plus que celle de Pluie de Kirsty Gunn ou des Locataires de l’été de Charles Simmons. Souvent les auteurs américains aiment faire surgir des cadavres dans des endroits apparemment idylliques, juste pour voir l’effet que la mort provoque : soudain le temps s’arrête, les maisons se vident, les voitures se garent, les gens se demandent s’ils font bien de vivre une vie sur pilotage automatique. Même éphémère, le doute est un sport salutaire. C’est Descartes qui débarque sur le parking d’un centre commercial dans une banlieue du Michigan. C’est le Discours de la méthode chez Starbucks. Faire table rase d’un coup d’éponge sur un plateau en plastique couvert de ketchup. La mort est ce panneau « Exit » rouge qui clignote au-dessus de nos têtes.
Il est normal de devenir une pointure quand on est né à Grosse-Pointe dans le Michigan. Venu au monde en 1960, Jeffrey Eugenides vit à Princeton. Il est passé par Brown University, puis Stanford, où il a appris le « creative writing » (technique qui ne doit pas être une entourloupe si l’on en juge par la quantité de bons écrivains qu’elle produit en Amérique depuis trente ans). En 1989, il a publié sa première nouvelle dans The Gettysburg Review : Capricious Gardens (« Les Jardins capricieux », texte qui fut salué par Richard Ford à l’époque). Les Vierges suicidées est son premier roman. Le deuxième, Middlesex (dont le héros est un hermaphrodite), a reçu le prix Pulitzer en 2003. On pourrait le comparer à une sorte de Salinger trash mais espérons que cela ne lui donnera pas la mauvaise idée d’aller se planquer dans une cabane pendant les cinquante prochaines années sans rien publier.
Numéro 21 : « Women » de Charles Bukowski (1978)
Le Bukowski que j’aime est un grand poète. Sans doute le plus délicat, le plus sensible, le plus subtil des écrivains américains de la seconde moitié du XXe siècle. C’est qu’avant de devenir le « vieux dégueulasse », Charles a beaucoup souffert : né en Allemagne en 1920, il fut un enfant battu, puis boutonneux, puis postier, magasinier, employé de bureau, alcoolique rejeté par les femmes, bref une grosse merde puante, et ne publia son premier roman qu’à 50 ans.
D’où sa violence entrecoupée de bouffées d’humanité, sa limpidité tranchante, l’humour implacable de ses dialogues, sa mégalomanie sans cesse compensée par une cruauté intégrale envers lui-même, toutes choses qui font de lui un modèle de style pour tous les artistes de la planète. Oui, lecteur ébahi, en vérité je te le dis : Bukowski a inventé le je-m’en-foutisme intransigeant.
À la fin de sa vie, alors qu’il s’était mis à ressembler physiquement à Louis-Ferdinand Céline — sa plus grande idole avec John Fante —, Bukowski déclara : « Si j’écris à partir de quoi que ce soit, c’est de deux choses. L’une, c’est le dégoût. Et l’autre, c’est la joie. » Il me semble que ces deux moteurs restent d’actualité et pourront continuer de fonctionner pendant des siècles, même si, dans cette déclaration à l’emporte-pièce, Bukowski oublie ses autres sources d’inspiration : la peur de la solitude, la certitude de la mort, la tristesse du sexe, l’absurdité de l’univers, l’impossibilité de l’amour, le mensonge de l’alcool, l’utilité de la folie, la tendresse de la destruction, les courses de chevaux, la réalité de la réalité.
Tous les livres de Charles Bukowski sont autobiographiques, car il ne parlait que de ce qu’il connaissait. Ils racontent la vie vaine et majestueuse de son double, Hank Chinaski. De Women — son chef-d’œuvre — aux Souvenirs d’un pas grand-chose, en passant par Le Postier — son expérience au tri postal —, Hollywood — récit haut en couleur de l’adaptation au cinéma de Barfly, par Barbet Schroeder —, Je t’aime, Albert, Le Ragoût du septuagénaire, et la plupart de ses Contes de la folie ordinaire, on suit le périple du même narrateur noyé dans le matérialisme de l’Amérique contemporaine, c’est-à-dire dans le monde d’après la fin de l’Histoire. Dans son journal posthume — Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, traduit par Gérard Guégan en 1999 —, le vieux singe note : « Le capitalisme a survécu au communisme. Il ne lui reste plus qu’à se dévorer lui-même. » On ne saurait mieux résumer la situation actuelle.
J’ignore s’il faut juger une œuvre à son influence. Le plus important, à mon avis, reste l’émotion amoureuse que Women provoque : un frisson de tendresse caché sous un déluge de Jack Daniel’s. Women c’est le Sexus des seventies. Hank Chinaski (le Zuckerman de Buk) alterne le sexe et la haine, le sexe et la boisson, le sexe et la vie. Il est burlesque, irrespectueux, macho et avide de femmes : Lydia, Mercedes, Dee Dee, Joanna, Katherine la Texane… Ce livre est une sublime déclaration d’amour. Le reste est secondaire. Le reste c’est ceci :