Au Bonheur Des Dames
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Au Bonheur Des Dames». Краткое содержание книги:
Denise arrive à Paris avec ses deux frères, Jean et Pépé. Un grand magasin Au bonheur des dames s'installe en face de la boutique de leur oncle. L'état empirant des affaires de l'oncle contraint Denise à travailler au bonheur des dames. Ses collègues de travail et les clientes ne sont pas tendres envers la pauvre provinciale…
Un compte rendu fascinant du phénomène des grands magasins et des terribles conditions de travail de l'époque…
Il l'interrompit d'un éclat de voix terrible:
– Quatre-vingt mille francs! quatre-vingt mille francs!… Pas pour un million, maintenant!
Elle voulut le raisonner. Mais la porte de la boutique s'ouvrit, et elle recula tout d'un coup, muette et pâle. C'était l'onde Baudu, avec sa face jaune, l'air vieilli. Bourras saisit les boutons du paletot de son voisin, lui cria dans le visage, sans le laisser dire un mot, fouetté par sa présence:
– Savez-vous ce qu'ils ont le toupet de m'offrir? quatre-vingt mille francs! Ils en sont là, les bandits! ils croient que je vais me vendre comme une fille… Ah! ils ont acheté la maison, et ils pensent me tenir! Eh bien, c'est fini, ils ne l'auront pas! J'aurais cédé peut-être, mais puisqu'elle est à eux, qu'ils essayent donc de la prendre!
– Alors, la nouvelle est vraie? dit Baudu de sa voix lente. On me l'avait affirmé, je venais pour savoir.
– Quatre-vingt mille francs! répétait Bourras. Pourquoi pas cent mille? C'est tout cet argent qui m'indigne. Est-ce qu'ils croient qu'ils me feraient commettre une coquinerie, avec leur argent?… Ils ne l'auront pas, tonnerre de Dieu! Jamais, jamais, entendez-vous!
Denise sortit de son silence, pour dire de son air calme:
– Ils l'auront dans neuf ans, quand votre bail sera fini.
Et, malgré la présence de son oncle, elle conjura le vieillard d'accepter. La lutte devenait impossible, il se battait contre une force supérieure, il ne pouvait, sans démence, refuser la fortune qui se présentait. Mais, lui, répondait toujours non. Dans neuf ans, il espérait bien être mort, pour ne pas voir ça.
– Vous entendez, monsieur Baudu? reprit-il, votre nièce est avec eux, c'est elle qu'ils ont chargée de me corrompre… Elle est avec les brigands, parole d'honneur!
L'oncle, jusque-là, avait paru ne pas voir Denise. Il levait la tête, du mouvement bourru qu'il affectait sur le seuil de sa boutique, chaque fois qu'elle passait. Mais, lentement, il se tourna, il la regarda. Ses grosses lèvres tremblèrent.
– Je le sais, répondit-il à demi-voix.
Et il continuait à la regarder. Denise, touchée aux larmes, le trouvait bien changé par le chagrin. Lui, pris du sourd remords de ne l'avoir pas secourue, songeait peut-être à la vie de misère qu'elle venait de traverser. Puis, la vue de Pépé endormi sur la chaise, au milieu des éclats de la discussion, sembla l'attendrir.
– Denise, dit-il simplement, entre donc demain manger la soupe, avec le petit… Ma femme et Geneviève m'ont prié de t'inviter, si je te rencontrais.
Elle devint très rouge, elle l'embrassa. Et, lorsqu'il partit, Bourras, heureux de cette réconciliation, lui cria encore:
– Corrigez-la, elle a du bon… Moi, la maison peut crouler, on me trouvera sous les pierres.
– Nos maisons croulent déjà, voisin, dit Baudu d'un air sombre. Nous y resterons tous.
VIII
Cependant, tout le quartier causait de la grande voie qu'on allait ouvrir, du nouvel Opéra à la Bourse, sous le nom de rue du Dix-Décembre. Les jugements d'expropriation étaient rendus, deux bandes de démolisseurs attaquaient déjà la trouée, aux deux bouts, l'une abattant les vieux hôtels de la rue Louis-le-Grand, l'autre renversant les murs légers de l'ancien Vaudeville; et l'on entendait les pioches qui se rapprochaient, la rue de Choiseul et la rue de la Michodière se passionnaient pour leurs maisons condamnées. Avant quinze jours, la trouée devait les éventrer d'une large entaille, pleine de vacarme et de soleil.
Mais ce qui remuait le quartier plus encore, c'étaient les travaux entrepris au Bonheur des Dames. On parlait d'agrandissements considérables, de magasins gigantesques tenant les trois façades des rues de la Michodière, Neuve-Saint-Augustin et Monsigny. Mouret, disait-on, avait traité avec le baron Hartmann, président du Crédit Immobilier, et il occuperait tout le pâté de maisons, sauf la façade future de la rue du Dix-Décembre, où le baron voulait construire une concurrence au Grand-Hôtel. Partout, le Bonheur des Dames rachetait les baux, les boutiques fermaient, les locataires déménageaient; et, dans les immeubles vides, une armée d'ouvriers commençait les aménagements nouveaux, sous des nuages de plâtre. Seule, au milieu de ce bouleversement, l'étroite masure du vieux Bourras restait immobile et intacte, obstinément accrochée entre les hautes murailles, couvertes de maçons.
Lorsque, le lendemain, Denise se rendit avec Pépé chez l'oncle Baudu, la rue était justement barrée par une file de tombereaux, qui déchargeaient des briques devant l'ancien Hôtel Duvillard. Debout sur le seuil de sa boutique, l'oncle regardait d'un œil morne. À mesure que le Bonheur des Dames s'élargissait, il semblait que le Vieil Elbeuf diminuât… La jeune fille trouvait les vitrines plus noires, plus écrasées sous l'entresol bas, aux baies rondes de prison; l'humidité avait encore déteint la vieille enseigne verte, une détresse tombait de la façade entière, plombée et comme amaigrie.
– Vous voilà, dit Baudu. Prenez garde! ils vous passeraient sur le corps.
Dans la boutique, Denise éprouva le même serrement de cœur. Elle la revoyait assombrie, gagnée davantage par la somnolence de la ruine; des angles vides creusaient des trous de ténèbres, la poussière envahissait les comptoirs et les casiers; tandis qu'une odeur de cave salpêtrée montait des ballots de draps, qu'on ne remuait plus. À la caisse, Mme Baudu et Geneviève se tenaient muettes et immobiles, comme dans un coin de solitude, où personne ne venait les déranger. La mère ourlait des torchons. La fille, les mains tombées sur les genoux, regardait le vide devant elle.
– Bonsoir, ma tante, dit Denise. Je suis bien heureuse de vous revoir, et si je vous ai fait de la peine, veuillez me le pardonner.
Mme Baudu l'embrassa, très émue.
– Ma pauvre fille, répondit-elle, si je n'avais pas d'autres peines, tu me verrais plus gaie.
– Bonsoir, ma cousine, reprit Denise, en baisant la première Geneviève sur les joues.
Celle-ci s'éveillait comme en sursaut. Elle lui rendit ses baisers, sans trouver une parole. Les deux femmes prirent ensuite Pépé, qui tendait ses petits bras. Et la réconciliation fut complète.
– Eh bien! il est six heures, mettons-nous à table, dit Baudu. Pourquoi n'as-tu pas amené Jean?
– Mais il devait venir, murmura Denise embarrassée. Justement, je l'ai vu ce matin, il m'a formellement promis… Oh! il ne faut pas l'attendre, son patron l'aura retenu.
Elle se doutait de quelque histoire extraordinaire, elle voulait l'excuser d'avance.
– Alors, mettons-nous à table, répéta l'oncle.
Puis, se tournant vers le fond obscur de la boutique:
– Colomban, vous pouvez dîner en même temps que nous. Personne ne viendra.
Denise n'avait pas aperçu le commis. La tante lui expliqua qu'ils avaient dû congédier l'autre vendeur et la demoiselle. Les affaires devenaient si mauvaises, que Colomban suffisait; et encore passait-il des heures inoccupé, alourdi, glissant au sommeil, les yeux ouverts.
Dans la salle à manger, le gaz brûlait, bien qu'on fût aux longs jours de l'été. Denise eut un léger frisson en entrant, les épaules saisies par la fraîcheur qui tombait des murs. Elle retrouva la table ronde, le couvert mis sur une toile cirée, la fenêtre prenant l'air et la lumière au fond du boyau empesté de la petite cour. Et ces choses lui paraissaient, comme la boutique, s'être assombries encore et avoir des larmes.