Au Bonheur Des Dames
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Au Bonheur Des Dames». Краткое содержание книги:
Denise arrive à Paris avec ses deux frères, Jean et Pépé. Un grand magasin Au bonheur des dames s'installe en face de la boutique de leur oncle. L'état empirant des affaires de l'oncle contraint Denise à travailler au bonheur des dames. Ses collègues de travail et les clientes ne sont pas tendres envers la pauvre provinciale…
Un compte rendu fascinant du phénomène des grands magasins et des terribles conditions de travail de l'époque…
– Tonnerre de Dieu! vous vous méfiez de moi… Je ne le mangerai pas, votre enfant!
Denise fut plus heureuse chez Robineau. Il la payait peu, soixante francs par mois, et nourrie seulement, sans intérêt sur la vente, comme dans les vieilles maisons. Mais elle était traitée avec beaucoup de douceur, surtout par Mme Robineau, toujours souriante à son comptoir. Lui, nerveux, tourmenté, avait parfois des brusqueries. Au bout d'un mois, Denise faisait partie de la famille, ainsi que l'autre vendeuse, une petite femme poitrinaire et silencieuse. On ne se gênait plus devant elles, on causait des affaires, à table, dans l'arrière-boutique, qui donnait sur une grande cour. Et ce fut là qu'un soir on décida l'entrée en campagne contre le Bonheur des Dames.
Gaujean était venu dîner. Dès le rôti, un gigot bourgeois, il avait abordé la question, de sa voix blanche de Lyonnais, épaissie par les brouillards du Rhône.
– Ça devient impossible, répétait-il. Ils arrivent chez Dumonteil, n'est-ce pas? se réservent la propriété d'un dessin, emportent du coup trois cents pièces, en exigeant une diminution de cinquante centimes par mètre; et, comme ils payent comptant, ils bénéficient encore de l'escompte de dix-huit pour cent… Souvent, Dumonteil ne gagne pas vingt centimes. Il travaille pour occuper ses métiers, car tout métier qui chôme est un métier qui meurt… Alors, comment voulez-vous que nous, avec notre outillage plus restreint, et surtout avec nos façonniers, nous puissions soutenir la lutte?
Robineau, rêveur, oubliait de manger.
– Trois cents pièces! murmura-t-il. Moi, je tremble, quand j'en prends douze, et à quatre-vingt-dix jours… Ils peuvent afficher un franc, deux francs meilleur marché que nous. J'ai calculé qu'il y a une baisse de quinze pour cent au moins sur leurs articles de catalogue, quand on les compare à nos prix… C'est ce qui tue le petit commerce.
Il était dans une heure de découragement. Sa femme, inquiète, le regardait d'un air tendre. Elle ne mordait point aux affaires, la tête cassée par tous ces chiffres, ne comprenant pas qu'on se donnât un pareil souci, lorsqu'il était si facile de rire et de s'aimer. Pourtant, il suffisait que son mari voulût vaincre: elle se passionnait avec lui, serait morte à son. comptoir.
– Mais pourquoi tous les fabricants ne s'entendent-ils pas ensemble? reprit violemment Robineau. Ils leur feraient la loi, au lieu de la subir.
Gaujean, qui avait redemandé une tranche de gigot, mâchait, avec lenteur.
– Ah! pourquoi, pourquoi… Il faut que les métiers travaillent, je vous l'ai dit. Quand on a des tissages un peu partout, aux environs de Lyon, dans le Gard, dans l'Isère, on ne peut chômer un jour, sans des pertes énormes… Puis, nous autres qui employons parfois des façonniers ayant dix ou quinze métiers, nous sommes davantage maîtres de la production, au point de vue du stock; tandis que les grands fabricants se trouvent obligés d'avoir de continuels débouchés, les plus larges et les plus rapides possible… Aussi sont-ils à genoux devant les grands magasins. J'en connais trois ou quatre qui se les disputent, qui consentent à perdre pour obtenir leurs ordres. Et ils se rattrapent avec les petites maisons comme la vôtre. Oui, s'ils existent par eux, ils gagnent par vous… La crise finira Dieu sait comment!
– C'est odieux! conclut Robineau, que ce cri de colère soulagea.
Denise écoutait, en silence. Elle était secrètement pour les grands magasins, dans son amour instinctif de la logique et de la vie. On se taisait, on mangeait des haricots verts de conserve; et elle finit par se risquer à dire d'un air gai.
– Le public ne se plaint pas, lui!
Mme Robineau ne put retenir un léger rire, qui mécontenta son mari et Gaujean. Sans doute, le client était satisfait, puisque, en fin de compte, c'était le client qui bénéficiait de la baisse des prix. Seulement, il fallait bien que chacun vécût: où irait-on, si, sous le prétexte du bonheur général, on engraissait le consommateur au détriment du producteur? Et une discussion s'engagea. Denise affectait de plaisanter, tout en apportant des arguments solides: les intermédiaires disparaissaient, agents de fabrique, représentants, commissionnaires, ce qui entrait pour beaucoup dans le bon marché; du reste, les fabricants ne pouvaient même plus vivre sans les grands magasins, car dès qu'un d'entre eux perdait leur clientèle, la faillite devenait fatale; enfin, il y avait là une évolution naturelle du commerce, on n'empêcherait pas les choses d'aller comme elles devaient aller, quand tout le monde y travaillait, bon gré, mal gré.
– Alors, vous êtes pour ceux qui vous ont flanquée à la rue? demanda Gaujean.
Denise devint très rouge. Elle restait surprise elle-même de la vivacité de sa défense. Qu'avait-elle au cœur, pour qu'une flamme pareille lui fût montée dans la poitrine?
– Mon Dieu! non, répondit-elle. J'ai tort peut-être, car vous êtes plus compétent… Seulement, je dis ma pensée. Les prix, au lieu d'être faits comme autrefois par une cinquantaine de maisons, sont faits aujourd'hui par quatre ou cinq, qui les ont baissés, grâce à la puissance de leurs capitaux et à la force de leur clientèle… Tant mieux pour le public, voilà tout!
Robineau ne se fâcha pas. Il était devenu grave, il regardait la nappe. Souvent, il avait senti ce souffle du commerce nouveau, cette évolution dont parlait la jeune fille; et il se demandait, aux heures de vision nette, pourquoi vouloir résister à un courant d'une telle énergie, qui emporterait tout. Mme Robineau elle-même, en voyant son mari songeur, approuvait du regard Denise, retombée modestement dans son silence.
– Voyons, reprit Gaujean pour couper court, tout ça, c'est des théories… Parlons de notre affaire.
Après le fromage, la bonne venait de servir des confitures et des poires. Il prit des confitures, les mangea à la cuiller, avec la gourmandise inconsciente d'un gros homme adorant le sucre.
– Voilà, il faut que vous battiez en brèche leur Paris-Bonheur, qui a fait leur succès, cette année… Je me suis entendu avec plusieurs de mes confrères de Lyon, je vous apporte une offre exceptionnelle, une soie noire, une faille, que vous pourrez vendre à cinq francs cinquante… Ils vendent la leur cinq francs soixante, n'est-ce pas? Et bien! ce sera deux sous de moins, et cela suffit, vous les coulerez.
Les yeux de Robineau s'étaient rallumés. Dans son continuel tourment nerveux, il sautait souvent ainsi de la crainte à l'espoir.
– Vous avez un échantillon? demanda-t-il.
Et, lorsque Gaujean eut tiré de son portefeuille un petit carré de soie, il acheva de s'exalter, et cria:
– Mais elle est plus belle que le Paris-Bonheur! En tout cas, elle fait plus d'effet, le grain est plus gros… Vous avez raison, il faut tenter le coup. Ah! tenez! je les veux à mes pieds, ou j'y resterai, cette fois!
Mme Robineau, partageant cet enthousiasme, déclara la soie superbe. Denise elle-même crut au succès. La fin du dîner fut ainsi très gaie. On parlait fort, il semblait que le Bonheur des Dames agonisât. Gaujean, qui achevait le pot de confiture, expliquait quels sacrifices énormes lui et ses collègues allaient s'imposer, pour livrer une pareille étoffe à si bon compte; mais ils s'y ruineraient plutôt, ils avaient juré de tuer les grands magasins. Comme on apportait le café, la gaieté fut encore accrue par l'arrivée de Vinçard. Il entrait en passant dire un petit bonjour à son successeur.
– Fameux! cria-t-il, en palpant la soie. Vous les roulerez, je vous en réponds!… Hein! vous me devrez une fière chandelle. Je vous le disais bien, qu'il y avait ici une affaire d'or!