Au Bonheur Des Dames
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Au Bonheur Des Dames». Краткое содержание книги:
Denise arrive à Paris avec ses deux frères, Jean et Pépé. Un grand magasin Au bonheur des dames s'installe en face de la boutique de leur oncle. L'état empirant des affaires de l'oncle contraint Denise à travailler au bonheur des dames. Ses collègues de travail et les clientes ne sont pas tendres envers la pauvre provinciale…
Un compte rendu fascinant du phénomène des grands magasins et des terribles conditions de travail de l'époque…
Celui-ci intimidé par cette présence extraordinaire d'un monsieur, marchait gravement près de sa sœur, dont il tenait la main:
– Oui, monsieur, répondit-elle de nouveau.
Elle avait rougi, elle songeait aux inventions abominables de Marguerite et de Clara. Sans doute, Mouret comprit la cause de sa rougeur, car il ajouta vivement:
– Écoutez, mademoiselle, j'ai des excuses à vous présenter… Oui, j'aurais été heureux de vous dire plus tôt combien j'ai regretté l'erreur qui a été commise. On vous a accusée trop légèrement d'une faute… Enfin, le mal est fait, je voulais seulement vous apprendre que tout le monde, chez nous, connaît aujourd'hui votre tendresse pour vos frères…
Il continua, fut d'une politesse respectueuse, à laquelle les vendeuses du Bonheur des Dames n'étaient guère habituées de sa part. Le trouble de Denise avait augmenté; mais une joie inondait son cœur. Il savait donc qu'elle ne s'était donnée à personne! Tous deux gardaient le silence, il restait près d'elle, réglant ses pas sur les petits pas de l'enfant; et les bruits lointains de Paris se mouraient, sous les ombres noires des grands arbres.
– Je n'ai qu'une réhabilitation à vous offrir, mademoiselle, reprit-il. Naturellement, si vous désirez rentrer chez nous…
Elle l'interrompit, elle refusa avec une hâte fébrile.
– Monsieur, je ne puis pas… Je vous remercie tout de même, mais j'ai trouvé ailleurs.
Il le savait, on lui avait appris depuis peu qu'elle était chez Robineau. Et, tranquillement, sur un pied d'égalité charmante, il lui parla de ce dernier, auquel il rendait justice: un garçon d'une intelligence vive, trop nerveux seulement. Il aboutirait à une catastrophe, Gaujean l'avait écrasé d'une affaire trop lourde, où tous deux resteraient. Alors, Denise, gagnée par cette familiarité, se livra davantage, laissa voir qu'elle était pour les grands magasins, dans la bataille livrée entre ceux-ci et le petit commerce; elle s'animait, citait des exemples, se montrait au courant de la question, remplie même d'idées larges et nouvelles. Lui, ravi, l'écoutait avec surprise. Il se tournait, tâchait de distinguer ses traits, dans la nuit grandissante. Elle semblait toujours la même, vêtue d'une robe simple, le visage doux; mais, de cet effacement modeste, montait un parfum pénétrant dont il subissait la puissance. Sans doute, cette petite s'était faite à l'air de Paris, la voilà qui devenait femme, et elle était troublante, si raisonnable, avec ses beaux cheveux, lourds de tendresse.
– Puisque vous êtes des nôtres, dit-il en riant, pourquoi restez-vous chez nos adversaires?… Ainsi, ne m'a-t-on pas dit également que vous logiez chez ce Bourras?
– Un bien digne homme, murmura-t-elle.
– Non, laissez donc! un vieux toqué, un fou qui me forcera à le mettre sur la paille, lorsque je voudrais m'en débarrasser avec une fortune!… D'abord, votre place n'est pas chez lui, sa maison est mal famée, il loue à des personnes…
Mais il sentit la jeune fille confuse, il se hâta d'ajouter:
– On peut être honnête partout, et il y a même plus de mérite à l'être, quand on n'est pas riche.
Ils firent de nouveau quelques pas en silence. Pépé semblait écouter de son air attentif d'enfant précoce. Par moments, il levait les yeux sur sa sœur, dont la main brûlante, secouée de légers tressaillements, l'étonnait:
– Tenez! reprit gaiement Mouret, voulez-vous être mon ambassadeur? Demain, j'avais l'intention d'augmenter encore mon offre, de faire proposer à Bourras quatre-vingt mille francs… Parlez-lui en la première, dites-lui donc qu'il se suicide. Il vous écoutera peut-être, puisqu'il a de l'amitié pour vous, et vous lui rendriez un véritable service.
– Soit! répondit Denise, souriante elle aussi. Je ferai la commission, mais je doute de réussir.
Et le silence retomba. Ni l'un ni l'autre n'avait plus rien à se dire. Un instant, il essaya de causer de l'oncle Baudu; puis, il dut se taire, en voyant le malaise de la jeune fille. Cependant, ils continuaient de se promener côte à côte, ils débouchèrent enfin, vers la rue de Rivoli, dans une allée où il faisait jour encore. Au sortir de la nuit des arbres, ce fut comme un brusque réveil. Il comprit qu'il ne pouvait la retenir davantage.
– Bonsoir, mademoiselle.
– Bonsoir, monsieur.
Mais il ne s'en allait pas. En levant les yeux, d'un coup d'œil, il venait d'apercevoir devant lui, au coin de la rue d'Alger, les fenêtres éclairées de Mme Desforges, qui l'attendait. Et il avait reporté ses regards sur Denise, il la voyait bien, dans le pâle crépuscule: elle était toute chétive auprès d'Henriette, pourquoi dont lui chauffait-elle ainsi le cœur? C'était un caprice imbécile.
– Voici un petit garçon qui se fatigue, reprit-il pour dire encore quelque chose. Et rappelez-vous bien, n'est-ce pas? que notre maison vous est ouverte. Vous n'aurez qu'à y frapper, je vous donnerai toutes les compensations désirables… Bonsoir, mademoiselle.
– Bonsoir, monsieur.
Quand Mouret l'eut quittée, Denise rentra sous les marronniers, dans l'ombre noire. Longtemps, elle marcha sans but, entre les troncs énormes, le sang au visage, la tête bourdonnante d'idées confuses. Pépé, toujours pendu à sa main, allongeait ses courtes jambes pour la suivre. Elle l'oubliait. Il finit par dire:
– Tu vas trop fort, petite mère.
Alors elle s'assit sur un banc: et, comme il était las, l'enfant s'endormit en travers de ses genoux. Elle le tenait, le serrait contre sa poitrine de vierge, les yeux perdus au fond des ténèbres. Lorsque, une heure plus tard, elle revint doucement avec lui rue de la Michodière, elle avait son tranquille visage de fille raisonnable.
– Tonnerre de Dieu! lui cria Bourras, du plus loin qu'il l'aperçut, le coup est fait… Cette canaille de Mouret vient d'acheter ma maison.
Il était hors de lui, il se battait tout seul, au milieu de la boutique, avec des gestes si désordonnés, qu'il menaçait d'enfoncer les vitrines.
– Ah! la crapule!… C'est le fruitier qui m'écrit. Et vous ne savez pas combien il l'a vendue, ma maison? cent cinquante mille francs, quatre fois ce qu'elle vaut! Encore un joli voleur, celui-là!… Imaginez-vous qu'il a prétexté mes embellissements; oui, il a fait valoir que la maison venait d'être remise à neuf… Est-ce qu'il n'auront pas bientôt fini de se ficher de moi?
Cette idée que son argent, dépensé en badigeon et en peinture, avait pu profiter au fruitier, l'exaspérait. Et, maintenant, voilà Mouret qui devenait son propriétaire: c'était à lui qu'il devrait payer! c'était chez lui, chez ce concurrent abhorré, qu'il logerait désormais! Une telle pensée achevait de le soulever de fureur.
– Je les entendais bien trouer le mur… À cette heure, ils sont ici, c'est comme s'ils mangeaient dans mon assiette!
Et, de son poing abattu sur le comptoir, il secouait la boutique, il faisait danser les parapluies et les ombrelles.
Denise, étourdie, n'avait pu placer un mot. Elle restait immobile, attendant la fin de la crise; pendant que Pépé, très las, s'endormait sur une chaise. Enfin, quand Bourras se calma un peu, elle résolut de faire la commission de Mouret; sans doute, le vieillard était irrité, mais l'excès même de sa colère, l'impasse où il se trouvait, pouvaient déterminer une acceptation brusque.
– Justement, j'ai rencontré quelqu'un, commença-t-elle. Oui, une personne du Bonheur, et très bien informée… Il paraît que, demain, on vous offrira quatre-vingt mille francs…