Jean-Christophe Tome IV
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #4
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome IV». Краткое содержание книги:
– Assez!
tranchant qui n’admettait pas de réplique. Il y eut un silence glacial. Ils continuèrent de marcher. Les deux vieillards n’osaient pas se regarder. Kunz, après avoir toussoté, essaya de renouer la conversation et de parler des bois et du beau temps; mais Christophe, boudeur, laissait tomber l’entretien et ne répondait que par monosyllabes. Kunz, ne trouvant pas d’écho de ce côté, tâcha, pour rompre le silence, de causer avec Schulz; mais Schulz avait la gorge serrée, il ne pouvait parler. Christophe le regardait du coin de l’œil, et il avait envie de rire: il lui avait déjà pardonné. Il ne lui en avait jamais voulu sérieusement; il trouvait même qu’il était un animal de contrister ce pauvre vieux; mais il abusait de son pouvoir, et il ne voulait pas avoir l’air de revenir sur ce qu’il avait dit. Ils restèrent ainsi jusqu’à la sortie du bois: on n’entendait plus que les pas traînants des deux vieux déconfits; Christophe sifflotait et semblait ne pas les voir. Soudain, il n’y tint plus. Il éclata de rire, se retourna vers Schulz, et lui empoigna les bras dans ses solides mains:
– Mon bon cher vieux Schulz! fit-il, en le regardant affectueusement, est-ce beau! est-ce beau!…
Il parlait de la campagne et de la belle journée; mais ses yeux qui riaient semblaient dire:
– Tu es bon. Je suis une brute. Pardonne-moi! Je t’aime bien.
Le cœur du vieux se fondit. C’était comme si le soleil était revenu après une éclipse. Il fut, un moment encore, avant de pouvoir articuler un mot. Christophe lui avait repris le bras et causait plus amicalement que jamais: dans son entrain, il avait doublé le pas, sans faire attention qu’il exténuait ses deux compagnons. Schulz ne se plaignait pas; il ne s’apercevait même pas de la fatigue, tant il était content. Il savait qu’il paierait toutes ses imprudences de la journée, mais il se disait:
– Tant pis pour demain! Quand il sera parti, j’aurai bien le temps de me reposer.
Mais Kunz, moins exalté, suivait à quinze pas, en faisant une mine piteuse. Christophe s’en aperçut enfin. Il s’excusa, tout confus, et il offrit de s’étendre dans une prairie, à l’ombre des peupliers. Schulz, naturellement, acquiesçait, sans se demander si sa bronchite y trouverait son compte. Heureusement, Kunz y songea pour lui; ou, du moins, il donna ce prétexte pour ne pas s’exposer en nage comme il était, à la fraîcheur des prés. Il proposa d’aller reprendre à une station voisine le train qui ramenait en ville. Ainsi fut fait. Malgré leur fatigue, ils durent hâter le pas, pour n’être pas en retard, et ils arrivèrent en gare, juste au moment où le train y entrait.
À leur vue, un gros homme s’élança à la portière d’un wagon, et mugit les noms de Schulz et de Kunz, en les accompagnant de la liste de tous leurs titres et qualités, et en agitant les bras comme un fou. Schulz et Kunz répondirent en criant et remuant aussi les bras; ils se précipitèrent vers le compartiment du gros homme, qui accourait à leur rencontre, en bousculant ses compagnons de route. Christophe, ahuri, suivait en courant, et il demandait:
– Quoi donc?
Et les autres, exultants, criaient:
– C’est Pottpetschmidt!
Ce nom ne lui disait pas grand’chose. Il avait oublié les toasts du dîner. Pottpetschmidt sur la plate-forme du wagon, Schulz et Kunz sur le marchepied faisaient un vacarme assourdissant; ils s’émerveillaient de leur chance. Ils se hissèrent dans le train qui partait. Schulz fit les présentations. Pottpetschmidt, après avoir salué, les traits brusquement pétrifiés, et raide comme un piquet, se jeta, aussitôt après les formalités accomplies, sur la main de Christophe, qu’il secoua cinq ou six fois, comme s’il voulait la démancher, et se remit à vociférer. Christophe distingua dans ses cris qu’il remerciait Dieu et son étoile de cette extraordinaire rencontre. Cela ne l’empêcha point, un moment après, en se frappant les cuisses d’accuser sa mauvaise chance de l’avoir fait partir de la ville, – lui qui n’en sortait jamais, – juste pour l’arrivée de Monsieur le Kapellmeister. La dépêche de Schulz ne lui avait été remise que le matin, une heure après le départ du train; il dormait quand elle était arrivée, et on avait jugé bon de ne pas le réveiller. Il en avait tempêté, toute la matinée, contre les gens de l’hôtel. Il en tempêtait encore. Il avait envoyé promener ses clients, ses rendez-vous d’affaires, et pris le premier train, dans sa hâte de revenir; mais ce train du diable avait manqué la correspondance de la grande ligne: Pottpetschmidt avait dû attendre trois heures, dans une gare; il y avait épuisé toutes les exclamations de son vocabulaire, et vingt fois raconté sa mésaventure aux voyageurs qui attendaient comme lui et au portier de la gare. Enfin, on était reparti. Il tremblait d’arriver trop tard… Mais, Dieu soit loué! Dieu soit loué!…
Il avait repris les mains de Christophe, et les pétrissait dans ses vastes pattes aux doigts poilus. Il était fabuleusement gros, et grand en proportion: la tête carrée, les cheveux roux, taillés ras, la figure rasée, grêlée, gros yeux, gros nez, grosses lèvres, double menton, le cou court, le dos d’une largeur monstrueuse, le ventre comme un tonneau, les bras écartés du corps, les pieds et les mains énormes, un gigantesque amas de chair, déformé par l’abus de la mangeaille et de la bière, un de ces pots-à-tabac, à face humaine, comme on en voit rouler parfois dans les rues des villes de Bavière, qui gardent le secret de cette race d’hommes, obtenue par un système de gavage analogue à celui des volailles mises dans une épinette. De joie et de chaleur, il luisait comme une motte de beurre: et, les deux mains posées sur ses deux genoux écartés, ou sur ceux de ses voisins, il ne se lassait point de parler, faisant rouler les consonnes dans l’air, avec une vigueur de catapulte. Par instants, il était pris d’un rire qui le secouait tout entier; il rejetait la tête en arrière, ouvrant la bouche, ronflant, râlant et s’étranglant. Son rire se communiquait à Schulz et à Kunz, qui, quand l’accès était passé, regardaient Christophe, en s’essuyant les yeux. Ils avaient l’air de lui demander:
– Hein!… Et qu’est-ce que vous en dites?
Christophe n’en disait rien; il pensait avec effroi:
– C’est ce monstre qui chante ma musique?
Ils rentrèrent chez Schulz. Christophe espérait éviter le chant de Pottpetschmidt, et ne lui faisait aucune avance, malgré les allusions de Pottpetschmidt, qui grillait de se faire entendre. Mais Schulz et Kunz avaient à cœur de se faire honneur de leur ami: il fallut en passer par là. Christophe se mit au piano, d’assez mauvaise grâce; il pensait:
– Mon bonhomme, mon bonhomme, tu ne sais pas ce qui t’attend: gare à toi! Je ne te passerai rien.
Il se disait qu’il allait faire de la peine à Schulz, et il en était fâché; mais il n’en était pas moins résolu à lui faire de la peine, plutôt que de tolérer que ce sir John Falstaff égorgeât sa musique. Le remords de chagriner son vieil ami lui fut épargné: le gros homme chanta d’une voix admirable. Dès les premières mesures, Christophe fit un mouvement de surprise. Schulz, qui ne le quittait pas des yeux, trembla: il pensa que Christophe n’était pas content et il ne se rassura qu’en voyant sa figure s’éclairer, à mesure qu’il jouait. Lui-même s’illuminait du reflet de sa joie; et, le morceau fini, quand Christophe se retourna, en criant que jamais il n’avait entendu chanter ainsi un de ses Lieder, ce fut pour Schulz un ravissement plus doux et plus profond que celui de Christophe satisfait et de Pottpetschmidt triomphant: car chacun des deux n’avait que son propre plaisir, et Schulz avait celui de ses deux amis. Le concert continua. Christophe s’exclamait: il ne pouvait comprendre comment cet être lourd et commun parvenait à rendre la pensée de ses Lieder. Sans doute, ce n’en étaient pas toutes les nuances exactes; mais c’en était l’élan, la passion, qu’il n’avait jamais réussi à souffler complètement à des chanteurs de profession. Il regardait Pottpetschmidt, et il se demandait: