Jean-Christophe Tome IV
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #4
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome IV». Краткое содержание книги:
– C’est lui… Non, ce n’est pas lui…
Il n’osait pas l’appeler. Une idée lui vint: il se mit à chanter la première phrase du Lied de Christophe:
Auf! Auf!… (Debout! Debout!…)
Christophe ressauta, comme un poisson hors de l’eau, et il cria la suite à tue-tête. Il se retourna, joyeux. Il avait la figure rouge et des herbes dans les cheveux. Ils s’interpellèrent tous deux par leurs noms, et coururent l’un à l’autre. Schulz enjamba le fossé de la route. Christophe sauta par-dessus la barrière. Ils se serrèrent la main avec effusion, et revinrent ensemble à la maison, riant et parlant très fort. Le vieux contait sa mésaventure. Christophe, qui, un moment avant, était bien décidé à continuer sa route sans faire une nouvelle tentative pour voir Schulz, sentit immédiatement la candide bonté de cette âme, et se prit à l’aimer. Avant d’être arrivés, ils s’étaient déjà confié une multitude de choses.
En entrant, ils trouvèrent Kunz, qui, ayant appris que Schulz était parti à la recherche de Christophe attendait tranquillement. On servit le café au lait. Mais Christophe dit qu’il avait déjeuné dans une auberge de la ville. Le vieux fut désolé: ce lui était vrai chagrin que le premier repas que Christophe avait pris dans le pays n’eût pas été chez lui; ces petites choses avaient une importance énorme pour son cœur affectueux. Christophe, qui le comprit, s’en amusa en secret, et il l’en aima davantage. Afin de le consoler, il lui certifia qu’il avait assez bon appétit pour déjeuner deux fois: et il le lui prouva.
Tous ses ennuis lui étaient sortis de la tête: il se sentait au milieu de vrais amis, il ressuscitait. Il racontait son voyage, ses déboires, d’une façon humoristique: il avait l’air d’un écolier en vacances. Schulz, rayonnant, le couvait des yeux, et il riait de tout son cœur.
L’entretien ne tarda pas à rouler sur ce qui les unissait tous trois d’un lien secret: la musique de Christophe. Schulz mourait d’envie d’entendre Christophe jouer quelques-unes de ses œuvres; mais il n’osait le lui demander. Tout en causant, Christophe arpentait la chambre. Schulz guettait ses pas, quand il passait près du piano ouvert; et il faisait des vœux pour qu’il s’y arrêtât. Kunz avait la même pensée. Ils eurent un battement de cœur, lorsqu’ils le virent s’asseoir machinalement sur le tabouret du piano, sans cesser de parler, puis, sans regarder l’instrument, promener ses mains au hasard sur les touches. Comme Schulz s’y attendait, à peine Christophe eut-il fait deux ou trois arpèges, que le son s’empara de lui: il continua d’enchaîner des accords, en causant; puis, ce furent des phrases entières; et alors, il se tut, et commença à jouer. Les vieux échangèrent un coup d’œil d’intelligence, malicieux et heureux.
– Connaissez-vous cela? demanda Christophe, en jouant un de ses Lieder.
– Si je le connais! dit Schulz, ravi.
Christophe, sans s’interrompre, dit, en tournant à demi la tête:
– Hé! Il n’est pas très bon, votre piano!
Le vieux fut très contrit. Il s’excusa:
– Il est vieux, dit-il humblement, il est comme moi.
Christophe se retourna tout à fait, regarda le vieillard qui semblait demander pardon de sa vieillesse, et lui prit les deux mains, en riant. Il contemplait ses yeux candides:
– Oh! vous, dit-il, vous êtes plus jeune que moi.
Schulz riait d’un bon rire, et parlait de son vieux corps, de ses infirmités.
– Ta ta ta! dit Christophe, il ne s’agit pas de cela: je sais ce que je dis. Est-ce que ce n’est pas vrai, Kunz?
(Il avait déjà supprimé le: «Monsieur».)
Kunz approuvait, de toutes ses forces.
Schulz essayait d’associer à sa cause celle de son vieux piano.
– Il a encore de très jolies notes, dit-il timidement.
Et il les toucha: – quatre ou cinq notes assez fraîches, une demi-octave, dans le registre moyen de l’instrument: Christophe comprit que c’était un vieil ami pour lui, et il dit gentiment, – pensant aux yeux de Schulz:
– Oui, il a encore de jolis yeux.
La figure de Schulz s’éclaira. Il s’embarqua dans un éloge embrouillé de son vieux piano, mais se tut aussitôt: car Christophe s’était remis à jouer. Les Lieder succédaient aux Lieder; Christophe chantait à mi-voix. Schulz, les yeux humides, suivait chacun de ses mouvements. Kunz, les mains croisées sur son ventre, fermait les yeux pour mieux jouir. De temps en temps, Christophe se retournait, radieux, vers les deux vieilles gens, qui étaient dans le ravissement; et il disait avec un enthousiasme naïf, dont ils ne pensaient pas à rire:
– Hein! Est-ce beau!… Et cela! Qu’est-ce que vous en dites?… Et celui-là!… Celui-là est le plus beau de tous… – Maintenant je vais vous jouer quelque chose, qui va vous ravir au septième ciel…
Comme il terminait un morceau rêveur, le coucou de la pendule se mit à sonner. Christophe bondit, et cria de colère. Kunz, réveillé en sursaut, roulait de gros yeux effarés. Schulz ne comprenait pas d’abord. Puis, quand il vit Christophe montrer le poing à l’oiseau qui saluait, et crier qu’au nom du ciel on emportât de là cet idiot, ce spectre ventriloque, il trouva pour la première fois de sa vie, que ce bruit était en effet intolérable; et, prenant une chaise, il voulut grimper dessus, pour décrocher le trouble-fête. Mais il faillit tomber, et Kunz l’empêcha de remonter; il appela Salomé. Elle arriva sans se presser, suivant son habitude, et fut stupéfaite de se voir mettre sur les bras l’horloge, que Christophe impatient avait décrochée lui-même.
– Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse? demandait-elle.
– Ce que tu voudras. Emporte! Qu’on ne le revoie plus ici! disait Schulz, non moins impatient que Christophe.
Il se demandait comment il avait pu supporter si longtemps cette horreur.
Salomé pensa que décidément ils étaient tous toqués.
La musique reprit. Les heures passaient. Salomé vint annoncer que le dîner était servi. Schulz lui fit faire silence. Elle revint dix minutes après, puis, de nouveau encore, dix minutes après: cette fois elle était hors d’elle, et, bouillant de colère, en tâchant d’avoir l’air impassible, elle se planta au milieu de la chambre, et, malgré les gestes désespérés de Schulz, elle demanda, d’une voix de trompette!
– «Si ces messieurs aimaient mieux manger leur dîner froid ou brûlé; que, pour elle, cela lui était égal; elle attendait leurs ordres.»
Schulz, confus de l’algarade, voulut faire une scène à sa servante; mais Christophe éclata de rire. Kunz l’imita, et Schulz finit par faire comme eux. Salomé, satisfaite de l’effet produit, tourna les talons, de l’air d’une reine qui veut bien pardonner à ses sujets repentants.
– Voilà une gaillarde! disait Christophe, se levant du piano. Elle a raison. Rien d’insupportable comme un public qui arrive au milieu du concert.
Ils se mirent à table. C’était un repas énorme et succulent. Schulz avait stimulé l’amour-propre de Salomé, qui ne demandait qu’un prétexte pour étaler son art. Elle ne manquait cas d’occasions de le produire. Les vieux amis étaient prodigieusement gourmands. Kunz était un autre homme à table; il s’épanouissait comme un soleiclass="underline" il eût pu servir d’enseigne pour un restaurateur. Schulz n’était pas moins sensible à la bonne chère; mais sa mauvaise santé l’obligeait à plus de retenue. Il est vrai qu’il n’en tenait pas compte, le plus souvent; et il le payait. Dans ce cas, il ne se plaignait pas: s’il était malade, au moins il savait pourquoi. Il avait, comme Kunz, des recettes culinaires, héritées, de père en fils, depuis des générations. Salomé avait donc l’habitude d’opérer pour des connaisseurs. Mais, cette fois, elle s’était ingéniée pour rassembler en un seul programme tous ses chefs-d’œuvre à la fois: c’était comme une exposition de cette inoubliable cuisine rhénane, honnête, point frelatée, avec tous ses parfums de toutes herbes, et ses épaisses sauces, ses potages substantiels, ses pot-au-feu modèles, ses carpes monumentales, ses choucroutes, ses oies, ses gâteaux de ménage, ses pains à l’anis et au cumin. Christophe s’extasiait, la bouche pleine, et mangeait comme un ogre; il avait la capacité formidable de son père et de son grand-père, qui eussent englouti une oie entière. D’ailleurs, il pouvait aussi bien vivre, pendant une semaine, de pain et de fromage, que manger à crever, si l’occasion s’en offrait. Schulz, cordial et cérémonieux, le considérait avec des yeux attendris, et l’arrosait de vins du Rhin. Kunz, rutilant, reconnaissait en lui un frère. La large face de Salomé riait de contentement. – Au premier instant, elle avait été déçue, quand Christophe était entré. Schulz lui en avait tellement parlé, à l’avance, qu’elle se l’était figuré sous les traits d’une Excellence, chargée de titres et d’honneurs. En le voyant, elle s’était exclamée: