L'Etoile Bleue [fr]
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Серия: Хромой из Варшавы #1
- Год: 1994
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «L'Etoile Bleue [fr]». Краткое содержание книги:
La salle, à présent, se réveillait. Seul, un petit carré d’habitués ne se mêlait pas au tumulte. C’étaient des personnes âgées qui venaient là presque chaque jour comme au spectacle. Elles se tenaient dans un coin de la salle sans s’occuper des riches amateurs. Les unes consultaient le catalogue ; d’autres se contentaient de contempler les pièces encore à vendre. Parmi ces gens, il y avait un homme âgé – du moins si l’on s’en tenait à ses cheveux blancs ! – qui ne bougeait pas et semblait perdu dans un rêve. Aldo ne voyait de lui qu’un profil vague entre le bord d’un vieux feutre cabossé et un veston gris usagé mais dont la coupe révélait qu’il avait connu des jours meilleurs.
Le personnage était tellement immobile qu’on aurait pu le croire mort. Pourtant, quelque chose en lui intriguait Morosini, une vague réminiscence, si lointaine qu’il n’arrivait pas à la préciser. Il aurait bien voulu le voir de face mais de sa place c’était à peu près impossible.
La vente continuait. N’ayant plus l’intention d’acheter, Aldo suivait les enchères distraitement, préférant s’intéresser à la salle en pleine ébullition.
Parmi les plus acharnés, il remarqua vite lady Saint Albans. Transformée par sa passion mise à nu, la jeune Anglaise semblait en proie à une sorte de fureur sacrée. Elle se mesurait alors à l’Aga Khan pour la possession d’un pendentif du XVIe siècle italien, composé d’une énorme perle baroque et de pierres multicolores, et elle lançait des enchères nerveuses tout en tordant ses gants entre ses mains.
« Seigneur ! pensa Morosini, j’ai déjà vu bien des mordus dans ma vie, mais à ce point-là ! Une chance que lord Killrenan ait mis deux ou trois mers entre elle et lui... »
Ce fut pis quand le prince oriental emporta la partie : des larmes de rage jaillirent des jolis yeux gris que Luisa Casati, pleine de sollicitude, s’efforçait d’essuyer en chuchotant quelque chose et en désignant le banc du commissaire-priseur : les larmes de diamant venaient de faire leur apparition sur un coussin de velours noir, saluées par une sorte de soupir général.
Morosini subit lui aussi leur fascination : c’étaient deux pierres splendides montées en girandoles qui scintillaient d’un éclat tendre et rosé. Un frémissement admiratif parcourut la salle comme une risée sur la mer et, là-bas, le vieux monsieur s’était dressé pour mieux voir, mais se rassit aussitôt, en donnant tous les signes d’une grande agitation.
À présent, les enchères fusaient de toutes parts.
Aldo lui-même s’y laissa entraîner, sans espoir de victoire pour autant. Dès l’instant où un Rothschild s’en mêlait, la lutte devenait trop inégale. Quant au vieil homme, il ne cessait de se lever et de s’asseoir, tant et si bien qu’il fut évident pour Morosini que maître Lair-Dubreuil lui attribuait des enchères. Non sans réticences d’ailleurs : l’aspect quasi misérable du personnage devait lui inspirer des doutes. Au point qu’à un moment donné il s’arrêta et s’adressa directement à lui :
– Vous désirez enchérir encore, monsieur ? On entendit alors une voix timide et un peu affolée qui balbutiait :
– Moi ? Mais je n’ai pas enchéri...
– Comment cela ? Vous ne cessez de vous agiter, de lever les mains, et vous devez savoir qu’un simple signe suffit !
– Oh ! pardonnez-moi !... Je... je ne me suis pas rendu compte. C’est que je suis si heureux en ce moment ! Voyez-vous, il y a longtemps que je n’ai contemplé d’aussi merveilleuses pierres et...
Des rires fusèrent et le vieux monsieur se retourna, très triste mais plein de dignité :
– Je vous en prie ! Il ne faut pas rire !... C’est vrai ce que je dis...
Morosini, lui, ne riait pas. Bouleversé, il regardait ce visage surgi soudain de son passé le plus cher : celui de Guy Buteau, son ancien précepteur disparu pendant la guerre, mais la joie qui l’envahit en le reconnaissant fut aussitôt ternie par l’état où il le voyait : ce visage pâle aux rides profondes, ces cheveux trop longs et décolorés, ces yeux lointains et douloureux Un rapide calcul lui apprit que ce vieillard n’avait guère que cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans. Dès lors, la vente perdit tout intérêt : il n’avait qu’une hâte, c’est qu’elle s’achève pour qu’il puisse rejoindre son ami.
Ce fut vite fait : le baron Edmond enleva les « larmes » et la salle, commentant l’événement, commençait à se disperser. Un rapide coup d’œil rassura Morosini sur un appel éventuel de la marquise Casati : elle était fort occupée à consoler son amie, venue là pour subir le supplice de Tantale puisqu’elle n’avait rien pu acheter et qui sanglotait, écroulée sur sa chaise. En quelques enjambées, il eut rejoint son ancien précepteur. Toujours assis sur sa chaise, celui-ci devait attendre que la foule soit partie. Lui aussi pleurait, mais en silence. Aldo se glissa sur le siège voisin :
– Monsieur Buteau, dit-il avec beaucoup de douceur, comme je suis heureux de vous retrouver !
Il s’emparait des mains transparentes abandonnées sur les genoux et les serrait dans les siennes. Mais déjà les yeux bruns qu’il avait connus si vifs se tournaient vers lui pour le contempler avec une sorte d’émerveillement.
– Vous me reconnaissez, j’espère ? Je suis Aldo, votre élève...
Un éclair de joie brilla enfin dans le regard noyé de larmes :
– C’est encore mes rêves ou bien est-ce vraiment vous ?
– N’ayez crainte, c’est moi. Pourquoi nous avez-vous laissé croire que vous étiez mort ?
– Je l’ai cru longtemps aussi... À la suite d’une blessure à la tête, j’ai perdu la mémoire... un grand trou dans ma vie mais, depuis quelques mois, je suis guéri... Enfin, je crois ! J’ai pu quitter l’hôpital. Avec ma pension, je me suis installé dans une chambre, rue Meslay... pas très loin d’ici.
– Mais pourquoi n’avoir pas pris le train pour Venise ? Pourquoi n’êtes-vous pas revenu chez nous ?
– C’est que, voyez-vous, je n’étais pas bien certain que cette partie de mon existence soit réelle. Je pouvais l’avoir imaginée. Il s’est passé tant de choses dans ma tête quand je ne savais plus qui j’étais ni d’où je venais ! Alors Venise !... C’est loin... et le voyage coûte cher. Si je m’étais trompé, si vous n’existiez pas, je n’aurais pas pu revenir chez moi et...
– Chez vous, c’est au palais Morosini, dans votre chambre, dans votre bibliothèque...
Un employé de Drouot vint inviter le prince à prendre possession de son acquisition et à la régler.
– Je viens ! Attendez-moi un instant, monsieur Buteau, et surtout ne bougez pas !
Quelques minutes plus tard, il revenait portant sous le bras un grand écrin de cuir un peu fatigué mais timbré d’une couronne princière qu’il ouvrit devant le revenant :
– Regardez ! N’est-ce pas magnifique ?
Le visage fatigué redevint rose et l’une des mains pâles s’avança pour caresser la rivière dorée du collier :
– Oh si ! J’avais remarqué cette parure quand je suis allé ce matin à l’exposition. Venir ici, c’est ma seule joie et c’est même pour ça que je me suis installé dans le voisinage... Vous avez acheté pour votre épouse, peut-être ?