Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1981
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00714-X
- Переводчик: Robert Louit
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]». Краткое содержание книги:
— Parfois, j’entends des voix, Shadrak. Le saviez-vous ?
Comme les saints et les prophètes. Des conseillers invisibles viennent chuchoter à mon oreille. Ils sont toujours venus aux heures difficiles. Pour m’avertir, pour me guider.
— Des voix, monsieur le Président ?
Gengis Mao cligne des yeux.
— Avez-vous dit quelque chose ?
— J’ai parlé des voix. Vous m’expliquiez qu’il vous arrive d’entendre des voix.
— J’ai dit ça, moi ? Je n’ai rien dit au sujet de voix. Quelles voix ? Qu’est-ce que vous racontez, Shadrak ? Gengis Mao rit de nouveau, d’un rire grave et dur qui met mal à l’aise. Des voix ! Quelle folie ! Ne perdons pas notre temps à de telles sottises. Il allonge le cou et regarde Shadrak droit dans les yeux. Ainsi, vous allez bientôt prendre congé du vieillard et de ses maux ?
Shadrak transpire. Il est terrifié. S’agit-il d’une manifestation psychotique ou simplement d’un des jeux de Gengis Mao ?
— Un petit congé, c’est cela, monsieur le Président, fait-il d’une voix mal assurée.
Gengis Mao demeure un moment songeur.
— Certes. Mais enfin, manquer les funérailles… quel dommage !
— J’en suis désolé. Mais j’ai réellement besoin de partir.
— Oui. Bien. Faites donc. Partez en voyage, Shadrak. Si vous avez vraiment besoin de partir. Si vous avez vraiment besoin de partir.
Voilà. C’est fait, Shadrak soupire. Un mauvais moment à passer, mais il a son autorisation.
Bizarre. Ça n’a pas été tellement dur, au bout du compte.
29 mai 2012
Quelle tête il faisait, Shadrak, en venant me raconter cette histoire de congé. Terrifié. Peur que je refuse, sans doute. Qu’aurait-il fait dans ce cas ? Serait-il parti malgré tout ? Il en aurait été capable. Il donne l’impression d’être aux abois. Il avait cette lueur dans le regard, celle de l’homme traqué qui se bat le dos au mur. Toujours se méfier des gens qui en sont là. Garder le contrôle de l’adversaire, oui, mais ne jamais le forcer dans ses derniers retranchements. Lui laisser assez de jeu. Comme ça, on s’en donne également.
Je me demande où il va.
Fatigué, a-t-il dit. Tendu. Je veux bien. Mais il y a plus que cela. Ça a forcément un rapport avec Avatar Songerait-il à s’évanouir dans la nature ? Il est trop intelligent. Doit savoir que c’est impossible. Alors quoi ? Une rébellion ? Il veut découvrir ce qui se passe s’il s’amène pour dire au vieux qu’il fiche le camp un mois sans préciser où ? Évidemment, je n’allais pas refuser. C’est beaucoup plus intéressant de le laisser filer pour voir ce qu’il va faire.
C’est la première petite lueur d’indépendance de ce pauvre Shadrak. Il serait presque temps.
Et si je tombe gravement malade pendant son absence ?
Le cœur. Le foie. Les poumons, les reins. Hémorragie cérébrale. Pleurésie. Péricardite aiguë. Crise d’urémie. Tout ça est si fragile, si faible, si vulnérable – ce corps, rien d’autre que des quartiers de viande ficelés ensemble. Tout peut foutre le camp en une seule nuit.
Je ne dois pas m’en faire pour autant. Je me sens bien. Je me sens bien. Je me sens bien. Je me porte à merveille.
Je ne dépends pas de Shadrak Mordecai.
Je ne dépends pas de Shadrak Mordecai.
Et s’il connaissait vraiment un moyen de disparaître ? Il existe au moins une petite chance, j’imagine. À ce moment-là, que devient Avatar ? Trouver un autre donneur ? Mais c’est lui que je veux. Chaque fois que je le vois, je me dis : quel beau corps, quelle souplesse, quelle grâce. Je suis décidé à revêtir ce corps un jour ou l’autre, et comment !
Dois-je donc l’autoriser à s’éloigner de ma vue ?
Mais personne ne peut s’éloigner de ma vue. Absolument.
De toute façon, je connais Shadrak. Ça ne m’inquiète pas, ce voyage. Il va partir, il va se défouler et puis il me reviendra. De sa propre volonté. Oh ! oui, qu’il reviendra. De sa propre volonté.
Il est temps de songer à choisir son itinéraire. Shadrak peut se rendre en n’importe quel point du monde sans se soucier du coût du voyage ; il fait partie de l’élite, après tout ; il a reçu le sacrement de l’antidote ; c’est un aristocrate dans un monde de prolos qui pourrissent sur pied. Mais où aller ?
Il gagne Surveillance Vecteur Un afin de se faire une idée.
Bien qu’il se soit souvent arrêté devant les écrans de contrôle afin d’opérer quelques prélèvements au hasard dans la vie de ce monde extérieur qu’il a rebaptisé pavillon des Traumatisés, Shadrak prend aujourd’hui place pour la première fois sur le trône impérial d’où l’ensemble du dispositif de surveillance électronique est commandé. Une multitude – ils se chiffrent par centaines, peut-être – de boutons de diverses couleurs s’offrent à ses yeux : une ligne rouge, un triangle vert, des jaunes, des bleus, des violets, des orangés. Ses mains hésitent au-dessus des touches comme celles d’un organiste novice qui approche pour la première fois un instrument à plusieurs claviers. Rien n’est indiqué. Y a-t-il un système ? Sur les myriades d’écrans qui couvrent les murs, un tourbillon d’images défile selon une logique impénétrable. Shadrak frappe une touche verte. A-t-il accompli quelque chose ? La suite d’images parait toujours aussi aléatoire. Il plaque ses deux mains ouvertes sur des douzaines de boutons verts. Ah ! là, une combinaison semble se dessiner. En haut à droite, une série d’écrans affiche des images de villes manifestement européennes – Paris, Londres, peut-être Prague, Vienne, Stockholm. Le code des couleurs pourrait donc désigner les divers continents.
Tout en laissant les touches vertes enfoncées, Shadrak pousse une série de touches orange. Un examen systématique du tourbillon insensé qui défile sur les écrans clignotants finit par lui révéler, loin sur sa gauche, un bloc de paysage nord-américain – visions fugitives de Los Angeles, à coup sûr, et aussi de New York, et de Chicago, et Boston, et Pittsburgh. Oui. C’est ça.
Au bout d’une demi-heure de travail absorbant et minutieux, il maîtrise le fonctionnement du système. Violet égale l’Afrique, jaune égale l’Asie, rouge égale l’Amérique latine et ainsi de suite. Il découvre également l’existence de certaines touches maîtresses – la rouge des rouges, en quelque sorte, ou la bleue des bleues –, des touches qu’il suffit d’enfoncer pour faire disparaître des écrans toute information ne concernant pas le continent qui correspond aux touches de la couleur en question. On peut ainsi éviter d’en passer par la redondance insensée de données que l’ensemble de Surveillance Vecteur Un est en mesure de fournir. Il apprend aussi à afficher les images de telle ou telle ville particulière : à l’intérieur de chaque groupe, la disposition des touches est calquée sur la position des villes correspondantes sur la carte. Il peut d’ailleurs utiliser un écran situé à sa gauche afin d’appeler des cartes dont le quadrillage lui indique sur quelle touche il doit appuyer. Il se lance alors dans un examen systématique du pavillon des Traumatisés de manière à se choisir un itinéraire.
Les grandes villes du monde, oui. Les vieilles capitales. Rome ? Bien sûr. Il appuie sur Rome. Et défilent le Cotisée, le Forum, la place d’Espagne. Oui. Jérusalem, aussi, un coup d’œil lui suffit. Il envisage l’Égypte, affiche Le Caire, mais renonce en voyant tituber, au pied de la Grande Pyramide, les mendiants dont les yeux éteints sont encroûtés de mouches. Il a entendu des rumeurs concernant l’Égypte, et elles semblent se révéler fondées : le pourrissement organique ne l’effraie pas, mais il ne dispose pas de remède à cet horrible trachome, à la bilharziose endémique, aux mille autres fléaux du Caire que l’écran lui révèle. Le guérisseur qui est en lui serait assez disposé à se rendre en Égypte afin de pratiquer l’imposition des mains et de répandre ses préparations, mais il lui faut penser vacances, ce n’est pas le médecin qui prend le départ, c’est l’anti-médecin, et il ne relève pas le gant. Pas d’Égypte. Il choisit Istanbul après avoir contemplé les mosquées rondelettes qui enflent les collines ; il se décide pour Londres ; saute sa Philadelphie natale et aussi, non sans frissonner, New York ; choisit San Francisco ; termine par Pékin. Le grand circuit. La grande aventure.