Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1981
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00714-X
- Переводчик: Robert Louit
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]». Краткое содержание книги:
Ils échangent un regard. Il cligne des paupières ; elle en fait autant. Petits sourires gênés.
Il se relève, tout chancelant. Nikki demeure étendue, ses jambes reposent à présent sur la moquette mais sont toujours largement écartées, sa jupe froissée est retroussée jusqu’aux hanches, son visage est luisant de sueur, elle a l’œil injecté et le regard perdu dans le vague. Shadrak se détourne du spectacle d’un air excessivement gêné : non qu’il éprouve de la répugnance à la vue du sexe de Nikki ainsi offert, mais pour une raison quelconque, il ne veut pas regarder. Peut-être redoute-t-il le pouvoir qu’exerce sur lui ce buisson humide et sombre, la caverne primitive de la femelle, l’abîme irrésistible où tout s’engloutit. Quoi qu’il en soit, il rajuste ses vêtements, tousse ostensiblement et se penche vers Nikki en lui tendant une main qu’elle repousse doucement pour se relever sans aide. Ils se retrouvent face à face. Shadrak ne trouve rien à dire. Le moment est délicat, mais Nikki les sauve tous deux de l’embarras en lui prenant la main et en lui souriant amoureusement. Elle l’attire à elle pour effleurer ses lèvres en un baiser chaste et rapide, un baiser qui accepte la violence de ce qui vient de se passer, mais tire un trait sur l’épisode. Pour Shadrak, il est temps de partir.
— Sauve-toi, chuchote-t-elle. Personne ne peut le faire à ta place.
— J’ai besoin de réfléchir un peu plus à tout ça.
— Eh bien, va, réfléchis. Je t’aime, Shadrak.
Il sait ce qu’elle attend qu’il réponde, mais les mots ne viennent pas. Il se contente d’une pression des doigts. Et s’en va rapidement.
19
Cela fait des jours qu’il annonce qu’il ne s’enfuira pas. Il l’a répété à Ficifolia, à Horthy, à Nikki, à Katya, à tous ses amis bien intentionnés qui voudraient le voir essayer de sauver sa peau. Et voici qu’il décide en fin de compte de quitter Oulan-Bator.
Il ne s’agit pas exactement d’une tentative de fuite, car Shadrak reste persuadé qu’il n’existe aucun moyen d’échapper aux caméras de Gengis Mao. Il ne fera pas mystère de son départ : il se propose même d’en informer personnellement le président. Non, cela ressemble davantage à un voyage d’agrément, à un congé. Shadrak se décide à partir à cause de cette remarque de Horty – il y a des gens qui réfléchissent mieux lorsqu’ils sont en cavale – et aussi parce que Nikki, en revenant sur sa conception de Gengis Mao et lui comme formant un système unique, lui a fourni quelques idées dont il ne sait encore si elles seront très utiles, mais qu’il a besoin d’examiner plus longuement. Peut-être, après tout, raisonnera-t-il mieux en cavale. De toute façon, il part et la perspective de ce voyage l’attire. Ce sera à tout le moins divertissant et peut-être instructif. Il se sent gai, plein d’ardeur. Shadrak le Magnifique enjambant fièrement les continents dans le cours de ce qui pourrait bien être sa dernière grande aventure.
Le soir, il se rend auprès de Gengis Mao. Comme à son habitude, le khan se remet superbement de la dernière intervention. Il semble un peu fiévreux, un rien congestionné, et ses petits yeux perçants brillent anormalement, mais il donne une impression générale de vigueur et de vivacité. Il a passé l’essentiel de sa journée à revoir le programme des grandioses funérailles nationales de Mangu, reportées à cause de la transplantation aortique et maintenant fixées à dix jours plus tard. Tandis que Shadrak procède à ses examens de routine – palpations, auscultation et le reste –, Gengis Mao farfouille parmi ses documents sans prêter attention aux explorations minutieuses de son médecin et décrit avec un enthousiasme juvénile cette grande occasion.
— Cinquante mille soldats massés sur l’esplanade, Shadrak ! Des fusées qui partent en tous sens dans le ciel, un défilé aérien, mille drapeaux, six fanfares différentes. Des lumières, de la couleur, du mouvement. Le Comité au grand complet sur une estrade éclairée de pourpre et d’or. Le cercueil tiré par treize cavales mongoles. Des pelotons d’archers, une voûte de flèches enflammées. Un immense bûcher funéraire à l’endroit même où Mangu a terminé sa chute. Des équipes de gymnastes qui… Le khan s’interrompt. Vous n’allez pas me trouver autre chose à découper, n’est-ce pas ? Je ne veux pas de chirurgie pour l’instant. Les funérailles ne doivent pas être reportées une seconde fois.
— Je ne vois aucune raison de le faire, monsieur le Président.
— C’est bien. C’est bien. Ce sera un événement dont on conservera le souvenir pendant des siècles. À chaque décès d’un grand homme, on parlera de lui faire des funérailles « aussi grandioses que celles de Mangu ». Vous prendrez place à côté de moi sur l’estrade, Shadrak. À ma droite. Une marque de faveur très spéciale et qui n’échappera à personne.
Shadrak prend une longue inspiration. Ce qui suit risque d’être difficile.
— Avec votre permission, monsieur le Président, j’ai l’intention de m’absenter d’Oulan-Bator pendant la période des funérailles.
Un sourcil impérial se lève en signe d’étonnement, mais cela ne dure pas.
— Oh ? dit finalement Gengis Mao.
— J’ai besoin de partir un peu. J’ai été soumis à une grande tension nerveuse ces derniers temps.
— C’est vrai que vous avez l’air un peu pâlot, ironise le khan.
— Je suis très contracté, très fatigué.
— Oui. Pauvre Shadrak. Tellement dévoué.
— Vous avez repris beaucoup de forces depuis la transplantation hépatique, monsieur le Président. Vous n’aurez pas besoin de ma présence quotidienne au cours des semaines à venir. Naturellement, je pourrais regagner Oulan-Bator à la hâte en cas d’urgence.
Deux petits yeux perçants l’étudient calmement. Il semble que l’annonce de Shadrak laisse Gengis Mao étrangement froid, et cela a quelque chose de légèrement inquiétant. Shadrak n’a aucun désir d’être indispensable, avec toutes les servitudes que cela entraîne, mais d’un autre côté, il aimerait bien que le khan le croie indispensable. Là est sa seule chance de salut.
— Où irez-vous ? demanda Gengis Mao.
— Je n’ai encore rien décidé.
— Pas la plus petite idée ?
— Non. Loin d’ici, c’est tout ce que je sais.
— Je vois. Et pour combien de temps ?
— Quelques semaines. Un mois au maximum.
— Ce sera étrange, de ne plus vous avoir à mon côté.
— Alors, j’ai votre permission, monsieur le Président ?
— Vous l’avez. Cela va de soi.
Le khan sourit paisiblement, comme enchanté de sa propre libéralité. Et puis soudain, un retournement saisissant, un froncement de sourcils, une lueur maussade dans le regard, le visage qui s’assombrit. Il se ravise ? Oui.
— Mais si je tombe vraiment malade ? Supposez que j’aie une attaque. Mon cœur. Mon estomac.
— Je peux être de retour immédiatement, si…
— Ça me tracasse, Shadrak, de ne pas vous avoir à proximité. La voix du khan se fait rauque, presque affolée. Si un phénomène de rejet se déclenche. Une occlusion intestinale. Si mes reins me lâchent. Vous avez tôt fait de détecter le moindre ennui et vous réagissez tellement vite. Si…
Le khan se met à rire. Il semble avoir encore changé d’humeur ; les angoisses d’il y a un instant s’évanouissent brutalement pour céder la place à un sourire étrangement neutre. C’est d’une voix différente et presque roucoulante que Gengis Mao reprend :