La rédemption de Christophe Colomb [Pastwatch: The Redemption of Christopher Columbus - fr]
- Автор: Кард Орсон Скотт
- Год: 1998
- Язык: французский
- Год: L'Atalante
- ISBN: 2-84172-093-4
- Переводчик: Arnaud Mousnier-Lompré
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La rédemption de Christophe Colomb [Pastwatch: The Redemption of Christopher Columbus - fr]». Краткое содержание книги:
Ainsi du grand voyage qui conduisit Christophe Colomb le 12 octobre 1492 sur les rives du Nouveau Monde.
« J’ai rêvé, dit Putukam du peuple taïno d’Haïti, qu’un homme et une femme nous observaient, plus jeune que nous de quarante générations… Pourquoi n’empêchent-ils pas les Blancs de nous asservir ? »
Pour les chercheurs de l’Observatoire, n’y a-t-il pas une douleur insupportable à regarder l’Histoire dérouler son cours implacable ? Mais est-il possible d’intervenir ? Et le remède ne serait-il pas pire que le mal ?
Et, par la grâce de Dieu, Colon jouait le jeu. Assurément, à un moment ou un autre, ses examinateurs l’avaient tous pris à part afin de lui arracher les secrets qu’il dissimulait ; mais, au cours de ces longues années, Colon n’avait jamais donné la moindre indication sur la nature de ces renseignements et, tout aussi important, il n’avait jamais donné non plus à penser que ces renseignements n’existaient pas.
Il y avait beau temps que Talavera n’étudiait plus les arguments : il les avait saisis dès l’abord et rien de vraiment nouveau ne s’y était ajouté depuis. Non, ce que Talavera étudiait, c’était Colon lui-même. Au début, il n’avait vu en lui qu’un courtisan parmi tant d’autres qui cherchait fortune, mais cette impression n’avait guère duré. Colon était absolument, fanatiquement résolu à naviguer vers l’ouest et aucune proposition d’avantage ou de promotion ne pouvait le détourner de ce but. Peu à peu, cependant, Talavera s’était aperçu que le voyage ne constituait pas une fin en soi. Colon nourrissait des rêves, non pas d’enrichissement personnel ni de célébrité, mais plutôt de pouvoir. Colon voulait réaliser quelque chose et ce voyage vers l’ouest était la pierre angulaire de son projet. Mais qu’était-ce donc que ce projet ?
Talavera se cassait la tête sur cette question depuis des mois, depuis des années.
Aujourd’hui enfin, la réponse était venue. Délaissant son matraquage d’érudition, Maldonado avait observé d’un ton irrité qu’il était égoïste de la part de Colon d’essayer de détourner les monarques de leur guerre contre les Maures, sur quoi Colon avait éclaté : « Une guerre contre les Maures ? Pour quoi faire ? Les chasser de Grenade, d’un petit coin de cette péninsule desséchée ? Mais avec les richesses de l’Orient nous pourrions chasser le Turc de Constantinople et, de là, nous ne serions plus qu’à un pas de l’Armageddon et de la libération de la Terre sainte ! Et vous avez le front de vouloir m’interdire mon expédition sous prétexte qu’elle risque de gêner la guerre contre Grenade ? Autant dire à un matador qu’il ne doit pas tuer le taureau parce qu’il risque de l’empêcher de piétiner une souris ! »
Colon avait aussitôt regretté son éclat et promptement assuré à ses examinateurs qu’il n’éprouvait que le plus grand enthousiasme pour la noble guerre contre Grenade. « Pardonnez-moi d’avoir laissé la passion animer mes lèvres, dit-il. Je n’ai jamais souhaité que la victoire des armées chrétiennes sur l’infidèle. »
Talavera lui avait pardonné sur-le-champ en interdisant que l’on répète ses paroles. « Nous savons que vous n’avez exprimé que votre zèle pour la cause du Christ et votre désir que nous puissions faire davantage, et non moins, que l’emporter sur les Maures. »
Colon avait paru soulagé d’entendre Talavera parler ainsi. Il aurait pu voir enterrer sa pétition si son éclat avait été considéré comme séditieux – et de graves conséquences pour sa personne même auraient pu s’ensuivre. Tous avaient hoché la tête d’un air entendu : ils n’avaient aucune envie de condamner Colon. Il ne serait guère à leur honneur d’avoir mis tant d’années à découvrir que c’était un traître !
Ce que Colon ignorait, ce qu’aucun d’eux ne savait, c’était à quel point ses paroles avaient ému l’âme de Talavera. Une croisade pour libérer Constantinople ! Briser l’échine du Turc ! Plonger un poignard dans le cœur de l’islam ! En quelques phrases, Colon avait obligé Talavera à reconsidérer l’œuvre de sa vie sous une lumière nouvelle. Depuis de longues années, Talavera se consacrait au service de l’Espagne pour l’amour du Christ mais, il s’en apercevait soudain, sa foi était puérile à côté de celle de Colon. Il avait raison : si nous servons le Christ, pourquoi chasser les souris alors que le grand taureau de Satan se pavane dans la plus noble cité chrétienne ?
Pour la première fois de sa vie, Talavera prit conscience que servir le roi et la reine pouvait être différent de servir la cause du Sauveur ; il comprit qu’il se trouvait en présence d’un homme dont la dévotion au Christ égalait peut-être la sienne. Tel était mon orgueil, songea-t-il, qu’il m’a fallu de si nombreuses années pour m’en apercevoir.
Et durant tout ce temps qu’ai-je fait ? J’ai cloué Colon ici, à l’entrave, je l’ai dupé, j’ai laissé la question en suspens, tout cela parce qu’une décision risquait d’affaiblir les relations entre Aragon et Castille. Mais si c’était Colon, et non Ferdinand et Isabelle, qui savait le mieux comment servir la cause du Christ ? Qu’est-ce que la purification de l’Espagne à côté de la libération de toutes les terres chrétiennes originelles ? Et, une fois abattue la puissance de l’islam, qu’est-ce qui empêcherait les bannières du Seigneur de se répandre dans le monde entier ?
Si seulement Colon était venu nous proposer une croisade au lieu de cette singulière idée de voyage vers l’ouest ! C’était un homme éloquent, énergique, et il émanait de lui un charisme qui donnait envie de s’y rallier. Talavera l’imaginait allant de roi en roi, de cour en cour : il aurait été fort capable de convaincre les monarques d’Europe de faire cause commune contre le Turc !
Mais non : Colon paraissait persuadé que le seul moyen de fonder une telle croisade était d’établir un contact direct et rapide avec les grands royaumes de l’Orient. Ma foi, et s’il avait raison ? Si c’était Dieu qui lui avait inspiré cette vision ? En tout cas, jamais aucun homme n’aurait imaginé pareil dessein tout seul : le plus rationnel consistait à contourner l’Afrique, comme le faisaient les Portugais. Mais, là encore, n’était-ce pas une sorte de folie ? Certains auteurs de l’antiquité n’avaient-il pas supposé que l’Afrique s’étendait jusqu’au pôle Sud, si bien qu’il était impossible d’en faire le tour ? Pourtant les Portugais, qui voyaient bien chaque fois qu’ils descendaient plus au sud que l’Afrique leur barrait la route et s’étendait beaucoup plus loin qu’ils ne l’imaginaient, les Portugais s’étaient entêtés et, l’année précédente, Dias était revenu porteur de la bonne nouvelle : ils avaient passé un cap et découvert que la côte, au-delà, courait vers l’est et non plus vers le sud ; puisque, au bout de plusieurs centaines de milles, elle remontait nettement vers le nord-est et enfin plein nord. Ils avaient contourné l’Afrique. Et désormais on savait que l’obstination irrationnelle des Portugais était en réalité parfaitement rationnelle.
Le même sort n’attendait-il pas les projets aberrants de Colon ? Seulement, au lieu de plusieurs années, sa voie vers l’Orient rapporterait des richesses beaucoup plus vite. Et son plan, au lieu d’enrichir un petit pays inutile comme le Portugal, amènerait peut-être au bout du compte l’Église du Christ à englober le monde entier !
C’est pourquoi ce jour-là, plutôt que de réfléchir à la façon de faire traîner l’examen de Colon en attendant que les désirs contradictoires des souverains se résolvent d’eux-mêmes. Talavera s’était retiré dans sa chambre austère pour imaginer un moyen d’accélérer le processus. Il avait une certitude : celle de ne pouvoir, au bout de tant d’années et sans avoir obtenu de nouveaux arguments de poids, annoncer de but en blanc que le comité se prononçait en faveur de Colon. Maldonado et ses partisans iraient protester directement auprès des conseillers du roi et une lutte d’influence s’ensuivrait, que la reine perdrait presque certainement puisque le soutien dont elle bénéficiait de la part de la noblesse de son royaume provenait en grande partie de ce qu’on la connaissait pour « penser comme un homme ». Entrer ouvertement en désaccord avec le roi démentirait cette opinion. Ainsi, soutenir franchement Colon ne mènerait qu’à la division et probablement pas à une expédition. Non, se dit Talavera, je ne peux pas donner mon appui à Colon. Mais alors que faire ?