La rédemption de Christophe Colomb [Pastwatch: The Redemption of Christopher Columbus - fr]
- Автор: Кард Орсон Скотт
- Год: 1998
- Язык: французский
- Год: L'Atalante
- ISBN: 2-84172-093-4
- Переводчик: Arnaud Mousnier-Lompré
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La rédemption de Christophe Colomb [Pastwatch: The Redemption of Christopher Columbus - fr]». Краткое содержание книги:
Ainsi du grand voyage qui conduisit Christophe Colomb le 12 octobre 1492 sur les rives du Nouveau Monde.
« J’ai rêvé, dit Putukam du peuple taïno d’Haïti, qu’un homme et une femme nous observaient, plus jeune que nous de quarante générations… Pourquoi n’empêchent-ils pas les Blancs de nous asservir ? »
Pour les chercheurs de l’Observatoire, n’y a-t-il pas une douleur insupportable à regarder l’Histoire dérouler son cours implacable ? Mais est-il possible d’intervenir ? Et le remède ne serait-il pas pire que le mal ?
Seul, je suis neutre, se dit Talavera, parce que, seul, je perçois l’absolue inanité de ces conversations. Lequel de ces anciens qu’ils citent tous avec tant d’assurance a été enlevé dans la main de Dieu pour observer la Terre d’en haut ? Lequel a reçu un compas du calibre de la main de Dieu pour mesurer précisément le diamètre de la Terre ? Aucun d’entre eux ne savait rien. La seule tentative sérieuse de mesure, plus de mille ans auparavant, avait pu être catastrophiquement faussée par une incohérence infime dans les observations d’origine. Toutes les discussions du monde ne changeaient rien au fait que, si l’on fondait la logique sur des hypothèses, les conclusions ne pouvaient être qu’hypothétiques.
Naturellement, Talavera ne pouvait s’ouvrir de ces réflexions à personne. S’il avait accédé à la position de confiance qu’il occupait, ce n’était pas en criant sur tous les toits le scepticisme que lui inspiraient les anciens. Au contraire : il passait pour parfaitement orthodoxe auprès de ceux qui le connaissaient ; il avait œuvré d’arrache-pied pour leur donner cette impression, et, dans un sens, ils ne se trompaient pas ; sa définition de l’orthodoxie était très différente de la leur, c’était tout.
Talavera ne plaçait pas sa foi en Aristote ni en Ptolémée. Il savait déjà ce que l’examen de Colon mettait si cruellement en lumière : à chaque autorité de l’antiquité correspondait une autorité contradictoire tout aussi ancienne et – il en avait le soupçon – tout aussi ignorante. Que les autres savants clament haut et fort que Platon avait rédigé le Banquet sous la dictée de Dieu : Talavera avait son idée sur le sujet. Aristote ne manquait pas d’intelligence mais il était improbable que ses textes pleins de sagesse fussent plus véridiques que ceux d’autres esprits brillants.
Talavera n’avait foi qu’en une seule personne : Jésus-Christ. Ses paroles étaient les seules dont il tînt compte, son message le seul qui enflammât son âme. Toute autre thèse, toute autre idée, tout autre plan, parti, faction ou individu devait être jugé en fonction du soutien ou de l’obstacle qu’il représentait pour la cause du Christ. Dès le début de son ascension au sein de l’Église, Talavera avait compris que les monarques de Castille et d’Aragon étaient profitables à la cause du Christ, aussi s’était-il rangé dans leur camp. Ils avaient trouvé en lui un serviteur de valeur, habile à placer à leur disposition les ressources de l’Église.
Sa technique était simple : déterminer ce qu’il fallait aux monarques afin de poursuivre leur effort visant à faire de l’Espagne un royaume chrétien, chasser les incroyants des postes de pouvoir ou d’influence, puis interpréter tous les textes pertinents pour démontrer que les Écritures, la tradition de l’Église et tous les auteurs anciens tendaient à soutenir la ligne d’action que les souverains avaient déjà choisi de suivre. L’amusant – ou, lorsqu’il était d’une autre humeur, l’attristant –, c’était que nul n’avait jamais percé sa méthode à jour. Quand il présentait un auteur favorable à la chrétienté et aux monarques d’Espagne, chacun y voyait la confirmation de la justesse de la voie que suivaient les souverains et jamais le résultat d’une manipulation des textes par Talavera. À croire qu’ils ignoraient la possibilité de manipuler les textes !
Et pourtant tous le faisaient, tous interprétaient, tous transformaient les écrits des anciens, Maldonado pour défendre ses préconceptions sophistiquées, Deza pour les attaquer. Mais aucun ne semblait s’en rendre compte ; ils croyaient dévoiler la vérité.
Combien de fois Talavera n’avait-il pas eu envie de les cingler de son mépris : « Voici la seule vérité qui compte : l’Espagne est en guerre pour purifier la péninsule et en faire une terre chrétienne. Le roi mène cette croisade avec patience et habileté, et il va la gagner en chassant les derniers Maures d’Ibérie. La reine est en train de mettre sur pied ce que l’Angleterre a eu la sagesse d’opérer il y a des années : l’expulsion des Juifs de son royaume (les Juifs n’étaient d’ailleurs pas dangereux de propos délibéré). Talavera ne partageait nullement la conviction fanatique de Torquemada quant au complot diabolique des Juifs. Non, il fallait les expulser parce que, tant que des chrétiens à la foi incertaine verraient autour d’eux des incroyants prospérer, se marier entre eux, faire des enfants, mener une existence normale et confortable, leur certitude qu’en Jésus-Christ seul réside le bonheur resterait vacillante. Les Juifs devaient partir au même titre que les Maures !…
Et qu’avait Colon à faire là-dedans ? Il voulait naviguer vers l’ouest : la belle affaire ! Même s’il avait raison, qu’en obtiendrait-il ? La conversion des païens d’une terre lointaine alors que l’Espagne elle-même n’était pas encore unifiée dans sa chrétienté ? Ce serait merveilleux et digne de l’effort investi… du moment que cela ne gênait en aucune façon le bon déroulement de la guerre contre les Maures. Aussi, tandis que les uns et les autres discutaient des dimensions de la Terre et de la possibilité de franchir la Mer océane, Talavera réfléchissait à des questions d’une importance bien plus considérable. Quel serait l’impact de l’annonce de cette expédition sur le prestige de la Couronne ? Quel en serait le coût et en quoi le détournement de ces fonds affecterait-il la guerre ? Subventionner Colon serait-il un facteur de rapprochement ou de tiraillement entre Aragon et Castille ? Quelles étaient les intentions véritables du roi et de la reine ? Si la requête de Colon était rejetée, où irait-il et que ferait-il ?
Jusque-là, les réponses étaient relativement claires. Le roi n’entendait pas dépenser le moindre peso dans une autre entreprise que la guerre contre les Maures, tandis que la reine était fort tentée de parrainer l’expédition de Colon, c’est-à-dire qu’une décision dans l’un ou l’autre sens sèmerait la discorde. Étant donné l’équilibre délicat qui régnait entre le roi et la reine, entre l’Aragon et la Castille, la moindre décision concernant l’expédition de Colon conduirait l’un des deux côtés à penser que le pouvoir s’était dangereusement déplacé vers l’autre, ce qui susciterait suspicion et jalousie.
En conséquence, et sans tenir compte des arguments présentés, Talavera était résolu à ce qu’aucun verdict ne soit rendu tant que la situation resterait inchangée. Il n’y avait guère eu de mal au début mais, les années passant et Colon n’ayant manifestement aucun élément nouveau à verser à son dossier, il était devenu de plus en plus difficile de maintenir la question en suspens. Par bonheur, Colon était la seule autre personne impliquée dans l’affaire qui parût le comprendre. Ou bien, s’il ne comprenait pas, du moins coopérait-il avec Talavera jusqu’à un certain point : il laissait toujours entendre qu’il en savait davantage qu’il n’en révélait, par des allusions voilées à des renseignements acquis à Lisbonne ou à Madère, à des preuves qui n’auraient pas encore été présentées. Tout cela permettait à Talavera de garder le dossier ouvert.
Quand Maldonado – et Deza, pour des motifs opposés – lui demandait d’obliger Colon à révéler ces secrets au grand jour afin de régler l’affaire une fois pour toutes, Talavera reconnaissait toujours que Colon les aiderait grandement en agissant ainsi mais qu’il fallait se mettre à sa place : tout ce qu’il avait appris au Portugal l’avait sans doute été sous le sceau du serment le plus sacré. S’il n’avait à craindre que des représailles portugaises, sans doute Colon parlerait-il car c’était un homme courageux qui ne redoutait rien de la part du roi Jean. Mais si c’était une question d’honneur, comment exiger qu’il se parjure ? Cela reviendrait à lui demander de se condamner à l’enfer pour l’éternité rien que pour satisfaire leur curiosité. Par conséquent, il fallait écouter attentivement tout ce que Colon avait à dire en espérant que, brillants savants qu’ils étaient, ils parviendraient à deviner ce qu’il ne pouvait leur révéler franchement.