Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
Jack, effaré, essayait de distinguer quelque chose dans cette phraséologie incompréhensible, qui passait bien haut par-dessus sa tête, comme une nuée chargée d’éclairs. Il se demandait: «Qu’est-ce qui va me tomber dessus tout à l’heure?»
Quant à Charlotte, elle continuait à regarder dehors, la main au-dessus des yeux, guettant je ne sais quoi au loin dans la campagne.
– Venons au fait, dit subitement le poète en se redressant sur sa chaire et prenant une voix cassante qui cingla l’enfant comme un coup de cravache. La lettre que tu vas entendre t’en apprendra plus long que toutes les explications. Commence, Labassindre.
Grave comme un greffier de conseil de guerre, le chanteur prit dans sa poche une lettre de paysan ou de conscrit, grossièrement pliée et cachetée, et lut, après deux ou trois mugissements caverneux:
Fonderie d’Indret (Loire-Inférieure).
Mon cher frère, selon que je t’avais marqué dans ma dernière, j’ai parlé au directeur pour le jeune homme de ton ami, et malgré que ce jeune homme soit encore bien jeune et pas dans les conditions qu’il faudrait pour être apprenti, le directeur m’a permis que je le prenne comme apprenti. Il aura son logement et sa nourriture chez nous, et je te promets de faire en sorte qu’il soit dans quatre ans un bon ouvrier. Tout le monde d’ici va bien. Ma femme et Zénaïde te disent bien des choses, et le Nantais aussi, et moi aussi.
ROUDIC,
Chef d’atelier aux halles de montage.
– Tu entends, Jack! reprit d’Argenton, l’œil allumé, le bras tendu, dans quatre ans tu seras un bon ouvrier, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus beau, de plus fier sur cette terre de servitude. Dans quatre ans tu seras cette chose sainte: le bon ouvrier.
Il avait bien entendu, parbleu! «le bon ouvrier.» Seulement il ne comprenait pas bien, il cherchait.
À Paris, quelquefois l’enfant avait vu des ouvriers. Il y en avait qui habitaient dans le passage des Douze-Maisons; et tout auprès du Gymnase, une fabrique de phares dont il guettait souvent la sortie, laissait s’échapper, vers six heures, une troupe d’hommes aux blouses tachées d’huile, aux mains noires, rudes, déformées par le travail.
Cette idée qu’il porterait une blouse le frappa tout d’abord. Il se rappelait le ton de mépris dont sa mère disait autrefois «ce sont des ouvriers, des gens en blouse,» le soin avec lequel elle évitait dans la rue le frôlement salissant de leurs vêtements souillés. Toutes les belles tirades de Labassindre sur la fonction, l’influence de l’ouvrier au dix-neuvième siècle, venaient, il est vrai, contredire ou atténuer ces souvenirs vagues dans son esprit. Mais ce qu’il saisit de bien net, de bien désolant, c’est qu’il faudrait partir, quitter la forêt dont il voyait d’ici les cimes vertes, la maison des Rivals, sa mère enfin, sa mère qu’il avait si péniblement reconquise et qu’il aimait tant.
Qu’est-ce qu’elle avait donc, mon Dieu, a rester toujours à cette fenêtre, détachée de tout ce qui se disait autour d’elle? Pourtant, depuis un moment, elle avait perdu son immobilité indifférente. Un frisson convulsif la secouait toute, et sa main, qu’elle tenait au-dessus de ses yeux, se rabattait comme pour cacher des larmes. C’était donc bien triste ce qu’elle venait de voir là-bas, dans la campagne, à l’horizon où se couchent les jours, où disparaissent tant de rêves, d’illusions, de tendresses et de flammes?
– Alors, il faudra que je m’en aille? demanda l’enfant d’une voix éteinte, presque machinale, comme s’il laissait parler sa pensée, l’unique pensée qui fût en lui.
À cette naïve demande, tous les membres du tribunal se regardèrent avec un sourire de pitié; mais, du côté de la fenêtre, on entendit un grand sanglot.
– Nous partirons dans huit jours, mon garçon, répondit Labassindre rondement; il y a longtemps que je n’ai vu mon frère. Ça me fera une occasion d’aller me retremper au feu de ma vieille forge, triple Dieu!
En parlant, il retroussait sa manche, gonflant à les crever les muscles de ses gros bras tout tatoués et velus.
– Il est superbe! fit le docteur Hirsch.
Mais d’Argenton, qui ne perdait pas de vue celle qui pleurait debout à la fenêtre, avait pris une figure distraite et un sourcil terriblement froncé.
– Tu peux te retirer, Jack, dit-il à l’enfant, et te préparer à partir dans huit jours.
Jack descendit, ahuri, stupéfait, se répétant à lui-même: «Dans huit jours! dans huit jours!» La porte de la rue était ouverte. Il s’élança dehors, tête nue, comme il était, courut à travers Étiolles jusqu’à la porte de ses amis, et, rencontrant le docteur qui sortait, le mit en deux mots au fait de ce qui venait de se passer.
M. Rivals fut indigné.
– Un ouvrier! Ils veulent faire de toi un ouvrier! C’est ce qu’ils appellent s’occuper de ton avenir. Attends, attends. Je m’en vais lui parler, moi, à monsieur ton beau-père.
Ceux qui les virent passer dans le pays, le brave docteur parlant haut, gesticulant, le petit Jack sans chapeau, tout essoufflé de sa course, se dirent: «Il y a quelqu’un de malade aux Aulnettes.»
Personne n’était malade, certes. Quand le médecin arriva, on se mettait à table; car à cause de l’estomac exigeant du maître de maison, et comme dans les endroits où l’on s’ennuie, on avançait toujours l’heure des repas.
Toutes les figures étaient riantes; et même l’on entendait Charlotte qui descendait de sa chambre en fredonnant dans l’escalier.
– Je voudrais vous dire un mot, monsieur d’Argenton, dit le vieux Rivals, les lèvres frémissantes.
Le poète frisa sa grosse moustache:
– Eh bien! docteur, mettez-vous là. On va vous donner une assiette, et vous nous direz votre mot en déjeunant.
– Non, merci! je n’ai pas faim; et puis ce que j’ai à vous dire, ainsi qu’à madame – il salua Charlotte qui venait d’entrer – est tout à fait confidentiel.
– Je me doute bien de ce qui vous amène, dit d’Argenton qui se souciait peu d’un tête-à-tête avec le médecin. C’est pour l’enfant, n’est-ce pas?
– Tout juste, pour l’enfant.
– Dans ce cas, vous pouvez parler. Ces messieurs savent ce dont il s’agit, et j’apporte dans tous mes actes assez de loyauté et de désintéressement pour ne pas craindre la lumière.
– Mais, mon ami… hasarda Charlotte que cette explication devant tous épouvantait pour plusieurs raisons.
– Vous pouvez parler, docteur, dit froidement d’Argenton.
Debout, en face de la table, l’autre commença:
– Jack vient de m’apprendre que vous allez le mettre en apprentissage aux forges d’Indret. Est-ce sérieux, voyons?
– Très sérieux, mon cher docteur.
– Prenez garde, reprit M. Rivals en se contenant, cet enfant-là n’a pas été élevé pour un métier aussi dur. En pleine croissance, vous allez le jeter dans un élément nouveau, une atmosphère nouvelle. C’est sa santé, c’est sa vie que vous jouez. Il n’a rien de ce qu’il faut. Il n’est pas assez fort.
– Ah! permettez, mon cher confrère… interrompit solennellement le docteur Hirsch.
M. Rivals haussa les épaules et continua, sans même le regarder:
– C’est moi qui vous le dis, madame. (il affectait de s’adresser à Charlotte, que cet appel à ses sentiments refoulés embarrassait singulièrement.) Il n’est pas possible que votre enfant résiste à une existence pareille. Vous le connaissez bien, vous, sa mère. Vous savez que c’est une nature fine, délicate, sans résistance contre la fatigue. Et je ne parle ici que de la peine physique. Mais croyez-vous qu’un enfant aussi bien doué, dont l’esprit déjà ouvert est préparé à toutes les études, ne souffrira pas mille morts dans cet anéantissement forcé, ce sommeil de toutes ses facultés intelligentes auquel vous allez le condamner.