Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
N’ayant pu effacer son tatouage, Labassindre le portait, l’étalait, le brandissait comme un drapeau. Ah! maudit soit le directeur de Nantes qui était venu l’entendre à l’usine un soir qu’il chantait pour un camarade blessé! Maudite aussi la note incomparable que la nature lui avait mise dans le gosier! Si on ne l’avait pas détourné de sa vraie route, à cette heure il serait là-bas, comme son frère Roudic, chef d’atelier aux forges d’Indret, avec des appointements superbes, le logement, le chauffage, l’éclairage, et une rente assurée pour ses vieux jours.
– Sans doute, sans doute, c’est très beau, disait timidement Charlotte, mais encore faut-il avoir la force de supporter une existence pareille. Je vous ai entendu dire à vous-même que le métier était très dur, très pénible.
– Pénible, oui, pour une mazette; mais il me semble que ce n’est pas ici le cas, et que l’individu en question est parfaitement constitué.
– Admirablement constitué, dit le docteur Hirsch. Ça, j’en réponds.
Du moment qu’il en répondait, il n’y avait plus rien à dire.
Pourtant Charlotte essayait encore quelques objections. Selon elle, toutes les natures ne se ressemblaient pas. Il s’en trouvait de plus fines, de plus aristocratiques, auxquelles certaines besognes répugnaient.
Là-dessus, d’Argenton se leva furieux:
– Toutes les femmes sont les mêmes, s’écria-t-il grossièrement. En voilà une qui me supplie de m’occuper de ce monsieur, – et Dieu sait que cela ne m’amuse guère, car c’est un assez triste personnage! Je m’en occupe pourtant, je mets mes amis en campagne; et maintenant on a l’air de dire que j’aurais mieux fait de ne pas m’en mêler.
– Mais ce n’est pas ce que je dis, fit Charlotte éplorée d’avoir déplu au maître.
– Eh! non, ce n’est pas ce qu’elle dit… répétèrent les autres; et, en se sentant soutenue, en voyant qu’on intervenait en sa faveur, la pauvre femme se laissa aller à une faiblesse d’attendrissement, comme ces enfants battus qui n’osent pleurer que quand on les protège. Jack quitta la terrasse brusquement. C’était au-dessus de ses forces de voir pleurer sa mère sans sauter à la gorge de ce méchant homme qui la torturait ainsi.
Les jours suivants, on ne parla p! us de rien. Seulement l’enfant crut remarquer un changement dans l’attitude de sa mère avec lui. Elle le regardait, l’embrassait plus souvent qu’autrefois, le retenait près d’elle, lui faisait sentir dans son étreinte ces enlacements passionnés qu’on a pour les êtres qu’on doit quitter bientôt. Cela le troublait d’autant plus, qu’il entendait d’Argenton dire à M. Rivals avec un sourire amer qui soulevait sa grosse moustache:
– Docteur, on s’occupe de votre élève… Un de ces jours, il y aura du nouveau… Je crois que vous serez content.
Sur quoi le brave docteur revenait chez lui, enchanté.
– Tu vois, disait-il à sa femme, tu vois que j’ai bien fait de leur ouvrir les yeux.
Madame Rivals secouait la tête:
– Qui sait?… Je me méfie de ce regard si mort: il ne me dit rien de bon pour l’enfant. Quand c’est un ennemi qui s’occupe de vous, mieux vaudrait qu’il restât les bras croisés, sans rien faire.
Jack était bien de cet avis.
XI LA VIE N EST PAS UN ROMAN
Un dimanche matin, un peu après l’arrivée du train de dix heures, qui avait amené Labassindre et une bruyante cargaison de Ratés, Jack, en train de guetter un écureuil autour du fameux piège, entendit sa mère l’appeler.
La voix venait du cabinet de travail du poète, de ce laboratoire solennel d’où tombaient les colères, les observations désœuvrées, la surveillance maussade de l’ennemi. Averti par l’accent de sa mère ou seulement par cette intelligence des nerfs si subtile chez certains êtres, l’enfant se dit: «C’est pour aujourd’hui…» et monta l’escalier à vis en tremblant.
Depuis plus de dix mois qu’il n’avait pénétré dans le sanctuaire, bien des changements s’y étaient opérés. La majesté du lieu lui sembla atténuée. Les tentures mangées par le soleil, imprégnées de la fumée des pipes, le divan algérien crevé, la table en chêne fendue en maint endroit, l’encrier boueux, les plumes rouillées, disaient que les discussions et la flâne avaient apporté là cette banalité qui erre dans les salles d’estaminet.
Seule, la chaire Henri II trônait toujours au milieu de ces débris avec une immuable autorité. C’est là que d’Argenton était assis pour recevoir l’enfant, tandis que Labassindre et le docteur Hirsch se tenaient debout à ses côtés comme des assesseurs de justice et que les visiteurs de la semaine, le neveu de Berzelius et deux ou trois autres barbes grises, s’étalaient sur le canapé entouré d’un nuage de fumée.
Jack vit tout cela en un clin d’œil, le tribunal, le juge, les témoins, et sa mère, là-bas, debout à une fenêtre ouverte, qui semblait regarder au loin très fixement dans la campagne, comme pour détacher son attention, sa responsabilité, de ce qui allait se passer.
– Viens çà, mignot, dit le poète, à qui sa chaire en vieux chêne donnait parfois des velléités de «viel langaige,» viens çà.
Sa voix, dans ces intonations précieuses, conservait une telle dureté de timbre, une telle inflexibilité de forme qu’on eût pu croire que c’était le fauteuil Henri II lui-même qui parlait.
– Je te l’ai dit bien des fois, enfant: la vie n’est pas un roman. Tu as pu t’en rendre compte en me voyant souffrir, me débattre, au premier rang dans la mêlée littéraire, sans jamais ménager ni mon temps ni mes forces, parfois lassé, jamais vaincu, et m’obstinant, malgré la destinée, à combattre le bon combat. Maintenant, c’est à ton tour de descendre dans la lice. Te voilà devenu un homme.
Il n’avait guère plus de douze ans, le pauvre petit.
– Te voilà devenu un homme. Il s’agit de nous prouver que tu n’en as pas seulement l’âge et la taille, mais qu’il t’en vient aussi le cœur. Je t’ai laissé pendant plus d’un an te développer dans la libre nature, donner tout le jeu nécessaire à tes muscles et à ton esprit. D’aucuns m’ont accusé de ne pas m’occuper de toi. Ah! routine!… Je te surveillais, au contraire, je t’étudiais, je ne te perdais pas de l’œil une minute. Grâce à ce long et minutieux travail, grâce surtout à cette infaillible méthode d’observation que je me flatte de posséder, je suis arrivé à te connaître. J’ai vu quels étaient tes instincts, tes aptitudes, ton tempérament. J’ai compris dans quel sens il fallait agir pour le mieux de ton intérêt, et, après avoir soumis mes observations à ta mère, j’ai agi.
À cet endroit de son sermon, d’Argenton s’arrêta pour recevoir les félicitations de Labassindre et du docteur Hirsch, pendant que le neveu de Berzelius et les autres, absorbés silencieusement dans leurs longues pipes, remuaient la tête de haut en bas comme des magots et se contentaient de répéter avec des airs prudhommesques: «Bon, cela!… Bon, cela!»