Les Sorciers de Majipoor [Sorcerers of Majipoor - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #5
- Год: 1998
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-08515-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Les Sorciers de Majipoor [Sorcerers of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:
A la mort d’un Pontife, le Coronal lui succède et nomme un nouveau Coronal. Jamais dans l’histoire multimillénaire de Majipoor, aucun n’a choisi son propre fils.
Or, mille ans avant le règne de Lord Valentin, tandis que le Pontife Prankipin agonise, les ambitions attisent les passions. Prestimion est le candidat idéal bien qu’il n’ait pas été encore désigné par le Coronal en titre, Lord Confalume.
Mais Confalume a un fils, Korsibar, d’autant de prestance que Prestimion. Et dont la soeur jumelle, la belle Thismet, est ambitieuse pour deux.
Sous le règne pacifique et prospère de Prankipin, adepte des sciences occultes, oracles, mages et sorciers ont conquis la faveur des grands, puis de tout le peuple, embrumant les esprits et répandant le désir de connaître et de maîtriser l’avenir.
La guerre qui s’annonce, dont personne ne veut, risque d’être aussi celle des ténèbres.
— Tout va bien, reprit posément Korsibar en souriant. La Dame m’a donné l’assurance de son affection et de son soutien sans réserve. Nous réussirons, cela ne fait pas de doute, pas le moindre doute.
5
La nuit du solstice d’été, une nuit magique, le soleil haut dans le ciel jusqu’à une heure avancée, la Grande Lune et deux des plus petites brillant de conserve, et, au plus haut du firmament, les trois énormes étoiles rouges qui formaient la boucle de la constellation nommée Cantimpreil parfaitement visibles malgré les rayonnements conjugués du soleil et des lunes. La nouvelle étoile était là aussi, l’astre brillant d’un vif éclat bleu dans l’embrasement de la voûte céleste, l’étoile dont Svor avait prédit qu’elle était un heureux présage pour la cause de Prestimion.
Mais Prestimion, seul à cette heure tardive, marchant de long en large sur le pont du Termagant, les yeux brillants, tous les sens en alerte, n’éprouvait guère de joie devant la beauté de la nuit, les lumières mêlées des astres et les zones d’ombre qu’elles créaient. La joie était une émotion qui semblait l’avoir fui. La profonde colère éprouvée après le coup de force de la Cour des Trônes s’était muée en un désenchantement calme et profond, une sorte de perpétuel froid intérieur qui avait succédé à la fureur ; mais le prix de cette froideur maîtrisée était, semblait-il, la perte de toute émotion, la disparition de toute capacité de réaction au plaisir comme à la douleur.
Il regarda le soleil descendre enfin sur l’horizon. La Grande Lune traversa le ciel et disparut à l’est, derrière les collines ; les étoiles prirent possession du ciel, les plus petites accompagnant le trio rouge de Cantimpreil. Le nouvel astre bleu-blanc brillait d’un éclat implacable au centre de la voûte céleste, comme une pointe de métal chauffé à blanc. Prestimion s’assoupit un moment sur le pont ; en ouvrant les yeux – peu après le coucher du soleil, lui sembla-t-il –, il vit que le jour se levait et que les premières lueurs rose cuivré de l’aube s’avançaient vers lui, le long de la vallée du haut Glayge.
À cet endroit le fleuve était très large. Sur la gauche de Prestimion, là où l’obscurité ne s’était pas encore retirée, des ravins étroits, profondément creusés par l’érosion se chevauchaient près de la rive dans une brume épaisse ; sur leurs bords, des panaches brillants de vapeur commençaient à se dérouler comme des étendards se déployant aux premiers rayons du soleil. Sur l’autre rive s’étendait la grande cité fluviale de Pendiwane dont la multitude de toits coniques de tuile rouge rutilait dans la gloire du soleil levant. Un peu plus loin au nord, la masse sombre s’étirant sur la rive occidentale du fleuve ne pouvait être que la cité de Makroposopos, le grand centre des arts du textile. Les tapisseries, les draperies et les ouvrages de bien d’autres sortes qu’on y réalisait étaient fort recherchés par toute la planète.
Le bateau du capitaine Dimithair Vort remontait le fleuve à une bonne allure. Ils seraient bientôt en vue du Mont du Château et ne tarderaient pas à entreprendre l’ascension de cette masse inimaginable, jusqu’à la demeure royale qui le couronnait, où… où…
Svor apparut soudain à ses côtés, sortant de l’ombre.
— Tu es bien matinal, aujourd’hui, Prestimion.
— Il semble que j’ai passé la nuit sur le pont.
— Dans la compagnie d’esprits bienfaisants ?
— Je n’ai vu que des étoiles et des lunes, Svor, répondit Prestimion sans même feindre de trouver cela amusant. Et le soleil qui s’est couché incroyablement tard. Mais pas le moindre esprit.
— Ils t’ont vu, eux.
— Peut-être, fit Prestimion d’un ton froid et morne marquant un manque total d’intérêt.
— Et après, ils sont venus me voir dans mon sommeil. Veux-tu que je te raconte mon rêve, Prestimion ?
— Si cela te fait plaisir, soupira Prestimion.
— L’esprit m’est apparu sous la forme d’un manculain, la petite espèce dodue, aux épines rouges, que l’on trouve à Suvrael, avec son dos couvert d’une multitude de piquants acérés et deux grands yeux jaunes au regard un peu triste au milieu de cette dangereuse forêt d’aiguilles. Je traversais une vaste plaine déserte et nue quand il est arrivé à ma hauteur, tout hérissé et menaçant. Mais j’ai vu qu’il ne me voulait pas de mal, que c’était simplement l’impression qu’il donnait ; et il s’est adressé à moi, de la manière la plus aimable qui soit. Tu cherches quelque chose, Svor. Que cherches-tu donc ? J’ai répondu au manculain que je cherchais une couronne, pas pour moi, celle que tu avais perdue dans le Labyrinthe et que je retrouverais. À quoi le manculain a répondu… M’écoutes-tu, Prestimion ?
— Évidemment. Tu as toute mon attention.
— Il m’a dit, reprit Svor sans insister : Si tu veux la retrouver, cherche dans la cité de Triggoin.
— Triggoin.
— Tu as entendu parler de Triggoin, Prestimion ?
— La ville des sorciers, répondit-il en se rembrunissant. Les mages s’y réunissent en assemblées permanentes et les pratiques de sorcellerie de toutes sortes y ont droit de cité ; des feux aux flammes bleues brûlent jour et nuit. Elle se trouve loin au nord, au-delà du désert : vers Sintalmond ou Michimang, je crois. C’est un endroit où je n’ai jamais eu envie de me rendre.
— Un endroit aux nombreux attraits, qui recèle des merveilles.
— Tu y es allé, Svor ?
— En rêve seulement. À trois reprises déjà, mon esprit endormi s’est transporté à Triggoin.
— Peut-être auras-tu ce soir, quand tes paupières se seront fermées, l’obligeance d’entreprendre un quatrième voyage dans cette cité. Tu pourras poser des questions de ma part sur la couronne perdue, comme le gentil manculain t’a conseillé de le faire. Hein, Svor ?
Prestimion se mit à rire, mais ses yeux étaient vides de toute gaieté.
— Et je soupçonne fort que tu apprendras des bons sorciers de Triggoin que la couronne en question se trouve sur le Glayge, quelques milliers de kilomètres en aval, et qu’il nous suffira d’en faire la demande à lord Korsibar pour qu’il nous l’expédie sans tarder.
Gialaurys apparut à son tour sur le pont et s’avança vers eux.
— Que racontez-vous sur Triggoin ?
— Le bon duc Svor, expliqua Prestimion, a découvert dans son sommeil qu’il faut aller nous renseigner là-bas sur les moyens de récupérer la couronne et que l’on nous fera savoir comment la trouver. Mais n’oublions pas, Svor, que nous n’avons pas réellement perdu la couronne, puisque nous ne l’avons jamais eue et que l’on peut difficilement récupérer quelque chose qui ne nous a jamais appartenu. Une telle négligence dans le choix des mots peut, à ce qu’on dit, se révéler dangereuse pour un sorcier. Il suffirait qu’il se trompe sur un petit mot sans importance, voire une syllabe, dans une formule magique pour qu’un de ses propres démons lui arrache les membres un à un, en croyant à tort avoir reçu l’ordre de le faire.
— À ta place, j’écouterais Svor, fit Gialaurys en balayant d’un geste brusque de la main les propos ironiques de Prestimion. S’il a fait un rêve qui dit que nous pourrons trouver de l’aide à Triggoin, il faut y aller.
— Et si ce rêve nous avait dit d’aller glaner des renseignements chez les Métamorphes d’Ilirivoyne ou d’aller chercher de l’aide chez les sauvages des montagnes enneigées des Marches de Khyntor, serais-tu aussi désireux de t’y rendre ? demanda Prestimion d’un ton légèrement sarcastique.
— Le rêve a dit Triggoin, répéta Gialaurys avec entêtement. Si nous ne trouvons pas au Château le soutien que nous espérons, je suis disposé à aller à Triggoin.