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Les Sorciers de Majipoor [Sorcerers of Majipoor - fr]

Электронная книга - «Les Sorciers de Majipoor [Sorcerers of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:

Sur Majipoor, planète géante, le pouvoir est partagé entre le Coronal qui représente, le Pontife qui administre, et la Dame des Rêves qui inspire dans leur sommeil les milliards d’humains et de membres d’autre espèces.
A la mort d’un Pontife, le Coronal lui succède et nomme un nouveau Coronal. Jamais dans l’histoire multimillénaire de Majipoor, aucun n’a choisi son propre fils.
Or, mille ans avant le règne de Lord Valentin, tandis que le Pontife Prankipin agonise, les ambitions attisent les passions. Prestimion est le candidat idéal bien qu’il n’ait pas été encore désigné par le Coronal en titre, Lord Confalume.
Mais Confalume a un fils, Korsibar, d’autant de prestance que Prestimion. Et dont la soeur jumelle, la belle Thismet, est ambitieuse pour deux.
Sous le règne pacifique et prospère de Prankipin, adepte des sciences occultes, oracles, mages et sorciers ont conquis la faveur des grands, puis de tout le peuple, embrumant les esprits et répandant le désir de connaître et de maîtriser l’avenir.
La guerre qui s’annonce, dont personne ne veut, risque d’être aussi celle des ténèbres.
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Dans l’après-midi, Korsibar réunit sa cour dans les jardins du palais, en s’abstenant cette fois de porter sa couronne, juste pour voir ce que cela faisait de s’en passer et si, sans elle, il se sentirait encore pleinement roi ; il reçut l’hommage d’une délégation de propriétaires terriens et de gros fermiers des environs. Il disposa ensuite d’un peu de temps dans ses appartements pour vider tranquillement une coupe en compagnie de Mandrykarn, Venta et une poignée d’autres amis intimes, puis ce fut l’heure du banquet, trop arrosé de vin trop lourd, avec une nourriture riche et trop abondante, des monceaux de légumes en sauce et d’énormes tranches d’une viande pâle, marinée dans un vin épicé et adoucie par des fruits de jujuga. Il y eut ensuite un discours éminemment diplomatique du maire Ildikar Weng, très assagi, qui s’abstint soigneusement de mentionner Prankipin, Confalume ou tout autre visiteur de marque et s’attarda avec un optimisme excessif sur les grandes réalisations que le Coronal lord Korsibar ne saurait manquer d’accomplir. La réponse de Korsibar fut courtoise mais succincte. Il laissa le plus gros de la parole à Gonivaul, Oljebbin et Farquanor qui se lancèrent avec habileté dans des discours creux sur les grandes réalisations que le nouveau régime se proposait de mener à bien et les merveilleux bénéfices qu’en retirerait immanquablement la population de la vallée du bas Glayge.

Aucun orateur n’omit de mentionner l’étoile apparue la nuit précédente. Ils l’appelèrent « l’étoile de lord Korsibar »…Tous saluèrent en elle un moment qui resterait dans l’histoire, la promesse éclatante d’une ère merveilleuse qui s’ouvrait devant eux. Le banquet terminé, quand ils furent réunis sous la voûte céleste, avant de se retirer dans leur chambre, le regard de Korsibar ne cessa de revenir sur l’étoile et de la fixer longuement en se répétant : L’étoile de lord Korsibar. L’étoile de lord Korsibar. Et il fut une nouvelle fois pénétré du sentiment de la grandeur de cette destinée qui l’avait élevé à une si haute position et le pousserait de l’avant, sa vie durant, malgré tous les obstacles qu’il serait amené à rencontrer.

Cette nuit-là, Korsibar reçut un message de la Dame, le premier depuis de nombreuses années.

Il était rare que la Dame dirige son attention vers un prince du Mont. Elle s’occupait avant tout des gens ordinaires, ceux qui se tournaient vers elle pour demander un conseil, chercher du réconfort. Mais, ce soir-là, c’est à Korsibar qu’elle apparut. Dès qu’il ferma les yeux, il se sentit entraîné dans un tourbillon bleu qui se terminait par un œil doré ; sachant que toute résistance était vaine, il s’abandonna à la force qui l’attirait et traversa l’œil doré pour déboucher dans un lieu d’ombre et de brume.

La Dame Kunigarda se trouvait en ce lieu, qui était la salle octogonale aux murs de pierre blanche, au cœur du Temple Intérieur, sa résidence sur la plus haute terrasse de l’Ile du Sommeil. Elle se promenait le long de la fontaine octogonale qui occupait le centre de cette salle ; c’était une femme d’âge mûr aux traits vigoureux, aux yeux gris très écartés, aux hautes pommettes et à la belle bouche autoritaire, dont la ressemblance avec son frère Confalume était frappante.

Il la reconnut aussitôt. C’était la sœur aînée de son père, élevée au rang de Dame de l’île quand Korsibar et Thismet étaient encore petits et dont le règne en tant que Puissance de Majipoor allait s’achever avec l’avènement du nouveau régime. Il n’avait rencontré que trois fois dans sa vie cette femme d’une force et d’une détermination hors du commun, à l’allure tout aussi majestueuse que celle de son frère Confalume.

Elle le considéra à travers les voiles du rêve d’un regard où perçait de la sévérité.

— Tu dors dans le lit d’un roi, Korsibar. Dis-moi comment cela se fait.

— Je suis roi, ma Dame, répondit-il avec la voix des rêves qu’on lui avait appris à employer dans son enfance. Avez-vous vu mon étoile ? C’est l’étoile d’un roi. L’étoile de lord Korsibar.

— Oui, fit-elle, l’étoile de lord Korsibar. Moi aussi, je l’ai vue, Korsibar.

Et elle commença à parler de la venue de l’étoile et de lui, et aussi de sa sœur, de son père, le nouveau Pontife, de la succession des Coronals et des Pontifes au long des millénaires et de beaucoup d’autres choses encore. Mais il y avait tant et tant de tours et de détours dans le fil de ce long discours que le cerveau endormi de Korsibar avait du mal à suivre la logique de ses paroles, à tel point qu’il dut y renoncer. Elle semblait parler en permanence de deux ou trois choses contradictoires en même temps, si bien que chacune de ces phrases entortillées renfermait sa propre antithèse et ne lui permettait pas de discerner une idée directrice.

Puis elle se tut, lui lança un long regard lourd et froid, et disparut, le laissant seul dans la salle vide ; au bout d’un moment, il se réveilla, troublé, désorienté. Il avait le sentiment que l’austère présence de la vieille femme résonnait encore dans son âme, comme les vibrations d’un bourdon quand la grosse cloche a cessé de sonner. Il s’efforça d’arracher une signification à son rêve, chercha à recréer en esprit le cheminement tortueux des paroles de la Dame.

Elle l’avait reconnu comme Coronal légitime, il en était sûr ; n’avait-elle pas, à plusieurs reprises, parlé de lord Korsibar et du Pontife Confalume ? D’un autre côté, elle avait aussi parlé une fois de son père en l’appelant le « prisonnier ». Prisonnier du Labyrinthe, comme on disait parfois à propos du Pontife ou prisonnier des récents événements ? Le terme était ambigu. Et il y avait eu d’autres ambiguïtés, des bribes de prédictions, floues, imprécises, qui pouvaient être annonciatrices d’épreuves et de revers à venir. Mais des épreuves et des revers pour qui ? Parlait-elle de Prestimion, qui les avait déjà subis, de lui-même ou d’une tierce personne ?

Ce rêve laissa Korsibar effrayé et mal à l’aise. N’en ayant compris que des fragments, il n’aurait su dire pourquoi, mais le rêve semblait ouvrir de mystérieux abîmes, de sombres possibilités, de funestes présages d’un retournement de la situation ; du sommet où il se trouvait on ne pouvait plus que redescendre et il eut le sentiment que le rêve l’avertissait de la présence de redoutables écueils sur sa route. En était-il vraiment ainsi ou s’abandonnait-il à une crise de doute pour contrebalancer sa suprême réussite ? Il ne le savait pas. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas prêté attention à un rêve ni consulté un interprète des rêves pour l’aider à en comprendre la signification qu’il avait oublié le peu qu’il avait su autrefois de la technique d’interprétation.

Il envisagea de faire venir Sanibak-Thastimoon pour lui demander de le faire. Mais les détails du rêve s’effaçaient si vite de son esprit qu’il ne resterait bientôt plus rien à raconter au Su-Suheris. Et, petit à petit, le sentiment de malaise se dissipa.

Ce rêve est un présage favorable, se dit-il avec conviction, à l’approche du matin, au terme de ses réflexions.

Il signifie que la Dame Kunigarda accepte mon accession au pouvoir et qu’elle me soutiendra dans les premiers temps de mon règne.

Oui. Oui. Un présage favorable, absolument.

Oui. Oui !

— As-tu bien dormi, cher frère ? demanda Thismet pendant le repas du matin.

— J’ai reçu un message de la Dame, répondit Korsibar.

Elle le regarda avec une brusque inquiétude ; à l’autre bout de la longue table, la grosse tête en pain de sucre du Procurateur Dantirya Sambail se tourna vers lui avec une expression de vif intérêt.

— Tout va bien, reprit posément Korsibar en souriant. La Dame m’a donné l’assurance de son affection et de son soutien sans réserve. Nous réussirons, cela ne fait pas de doute, pas le moindre doute.

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