La nurse anglaise
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-06163-7
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La nurse anglaise». Краткое содержание книги:
— Cela fait des semaines que je ne me suis sentie aussi bien, dit-elle soudain, après avoir bu une gorgée de martini.
— Vous nous en voyez ravis, ma chère ! assura David. De fait, je vous trouve transfigurée.
La belle-fille de lord Bentham portait un pantalon écru avec une espèce de casaque caramel. Elle avait rejeté ses cheveux en arrière et les maintenait avec un serre-tête de métal doré à l’aspect de diadème. Sa distinction innée subjuguait.
Le petit homme dit, après l’avoir longuement contemplée ;
— Vous ressemblez à la reine Astrid de Belgique. Avez-vous vu de ses photographies ? Elle n’était que grâce et beauté. Elle est morte dans un accident d’automobile en Suisse…
Il réfléchit et ajouta :
— Si elle vivait encore, ce serait aujourd’hui une très vieille dame parcheminée.
— Conclusion, il est préférable de mourir jeune, fit Mary ; on y gagne une légende plus durable.
On entendait une rumeur sur le quai, des ronflements de moteur.
— Voilà le retour de nos terre-neuvas, annonça le nain, verriez-vous un inconvénient à ce que je regagne ma cabine ?
Il signa le coupon du bar et détala. Elles suivirent sa fuite dandinante du regard.
— Vous l’aimez sincèrement, n’est-ce pas ? demanda la marquise.
— Quand on aime, c’est toujours sincèrement, répondit Victoria.
— Vous tenez à lui à cause de son sexe ?
— Je l’ignore… Oui, peut-être. Qui peut le dire ?… Mary posa sa main sur celle de sa compagne de table.
— J’ai adoré vous embrasser, murmura-t-elle. La nurse eut un pâle sourire et retira sa main.
55
La journée du lendemain se passa en lecture au soleil. Leurs balcons marins, distants l’un de l’autre d’un mètre cinquante, leur permettaient de converser sans élever la voix. Le bateau bougeait peu, grâce à ses stabilisateurs ; son léger tangage renforçait la sensation de bien-être qu’ils ressentaient. Parfois, Mary abaissait son livre pour suivre le moutonnement des vagues aux crêtes blanches. L’air vivifiant gardait une savoureuse fraîcheur ; tout n’était que félicité autour d’eux. Le ciel pâle conservait une empreinte de lune presque ronde. On pouvait apercevoir, au nord-est, la ligne ocre des côtes d’Espagne.
— Devant cet infini si pur, déclara-t-elle, je me demande pourquoi l’on s’obstine à vivre dans des cités tentaculaires ; pour ma part j’ai toujours rêvé de lumière et d’espace.
— Vous finiriez par vous y ennuyer, assura Victoria. La monotonie du beau est usante car elle désamorce notre combativité.
La nurse avait apporté un ouvrage d’adolescente. Elle brodait au point de croix une étoffe tendue sur une espèce de tambourin. Le motif représentait un cerf aux abois, forcé par des chiens, et s’annonçait d’un pompiérisme ridicule.
Quant au nain, il feignait de somnoler pour éviter de parler. Il attendait que sa belle-sœur lui donne le « feu vert » avec une brûlante avidité. Son envie de la posséder tournait à l’idée fixe ; il était impatient du lendemain, jour de l’escale à Tenerife. Cette fois, il descendrait à terre et essaierait de supprimer quelqu’un car la pleine lune imminente stimulait ses instincts homicides. Si les femmes, comme c’était probable, l’accompagnaient, il trouverait une raison de leur fausser compagnie un moment. Il lui faudrait improviser rapidement concernant l’arme et la victime ; mais cette double perspective augmentait son plaisir.
Sur la fin de l’après-midi, la nurse les laissa afin de se rendre au salon de coiffure du bord car, en raison de sa blessure, elle veillait à l’entretien quotidien de sa chevelure. Quand elle fut partie, sir David demanda à sa voisine :
— Notre rendez-vous nocturne de demain tient-il toujours ?
— Naturellement, fit-elle spontanément.
— J’y pense sans relâche.
— Moi aussi.
— Je sais que ce sera somptueux.
— Si je ne craignais de sembler impie, je vous dirais « Dieu vous exauce ».
Ils réfléchirent en regardant la mer. Les ultimes mouettes qui, longtemps, avaient suivi le sillage du bateau venaient de regagner l’Europe.
— Je redoute de m’éprendre de vous, murmura sir David.
Elle sembla ne pas entendre et se leva en annonçant qu’elle allait se débarrasser de ses crèmes solaires.
Ils attendirent que le flot des excursionnistes se soit écoulé du Venezia. Ils venaient aux Canaries pour la première fois, cette terre volcanique, noire et pelée les déconcertait. Le Teide, la montagne de l’île culminant à trois mille sept cents mètres, couronnée de neige, paraissait anachronique sous le soleil du tropique.
Ils descendirent à terre ; la gêne du badaud freinait leurs pas. Le touriste qui met le pied sur un sol inconnu se sent à la fois conquérant et traqué. Il trimbale son appareil photographique comme un bouclier dérisoire, avide de le gorger d’images sans intérêt. Sans doute éprouve-t-il la griserie du chasseur ? Il ignore, sur le moment, que ces rouleaux de pellicule, une fois développés et infligés à quelques amis, ne resserviront jamais.
— Vous êtes triste, sir, murmura Victoria. Si vous regrettez d’être descendu, nous pouvons remonter à bord ?
— Du tout ! répondit David ; je réfléchissais.
Comme d’habitude, elle sut se contenter de ces réponses qui n’en étaient pas et ils poursuivirent leur errance dans le port.
Rarement les pulsions meurtrières du nain avaient revêtu un tel caractère d’urgence. Une immense fibrillation créait en lui un courant électrique qui déferlait par vagues brèves et violentes dans tout son corps. Au point qu’il devait s’arrêter par instants pour rajuster son souffle. Inquiète, la nurse l’observait du coin de l’œil. N’y tenant plus, il la prit à l’écart et lui dit :
— Emmenez cette imbécile de marquise, j’ai besoin de tuer quelqu’un.
— C’est ce qu’il me semblait, chuchota-t-elle avec sa grande sérénité immuable. Mais je vous en conjure, sir : soyez très prudent ! Ces Espagnols sont des gens si vifs qu’ils surgissent à l’improviste, comme des mouches !
Elle se rapprocha de leur compagne qui contemplait les œuvres d’un peintre de la rue, accrochées à une cimaise de fortune en toile de jute, lui dit que David se sentait fatigué et qu’ils se retrouveraient à bord. Gaiement, elles poursuivirent leur visite. Après un temps de déambulation, Mary mit sa main à la taille de Victoria. Un débardeur qui chauffait sa fatigue au soleil leur adressa une mimique obscène en faisant frétiller sa langue entre les parenthèses de ses grosses mains. Ce qui les fit pouffer de rire.
Demeuré seul, sir David « prit le vent ». Il comptait sur son instinct pour lui dicter la direction à adopter. Comme toujours, comme partout, on le regardait avec curiosité. Il s’efforçait à l’indifférence. Malgré cette bonne résolution, il comprenait que l’intérêt dont il était l’objet décuplait les risques. On se souviendrait de lui.
Il s’assit à l’écart, derrière des cageots à fruits vides accumulés. Là, au moins, il se sentait protégé. La solitude lui apportait toujours un sentiment de sécurité.
Il évoqua les fausses jambes auxquelles travaillait Tom Lacase. Fasse le ciel qu’il parvienne à les réaliser ! Certes, il aurait du mal à assimiler cette prothèse, mais son obstination triompherait ; il n’en doutait pas.