Angélique et le complot des ombres
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #19
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le complot des ombres». Краткое содержание книги:
Angélique fit un intense effort de mémoire. Elle voyait ce tourbillon, la galerie des Glaces, les beaux seigneurs empressés, leurs sourires, leurs mains frôleuses qu'on arrêtait d'un petit coup d'éventail, leurs yeux câlins dont il fallait feindre de ne pas comprendre le message.
– Et ces baisers inoubliables ? insista Peyrac.
Une flamme ironique brillait dans son regard, mais il paraissait plutôt amusé.
– Non, je ne vois pas...
– Y a-t-il donc tant de choix ? fit-il en riant. Et ces faveurs assez... poussées pour qu'il puisse parler de votre corps de déesse ? insista-t-il un peu caustique.
– Il se vante.
Contrariée elle reprit sa lecture. Quel que fût cet ancien admirateur, il écrivait comme un chat. Et l'émotion dont il paraissait possédé n'avait pas dû contribuer à affermir sa main. Ce trouble transparaissait non seulement dans l'écriture chevauchante mais dans l'exaltation des termes.
– « Ma joie est sans bornes depuis que je vous sais si proche. J'espère que vous me serez moins cruelle que par le passé et que vous daignerez vous souvenir de moi. Si vous pouvez échapper à votre maître, sachez que je vous attendrai ce soir, derrière l'entrepôt qui se trouve un peu à l'écart, sur cette pointe qui prolonge le village des Indiens. Ne me faites pas languir. Venez que je puisse croire enfin à ce rêve merveilleux, inattendu, inespéré, vous avoir retrouvée. Je vous baise les mains. »
– Un rendez-vous maintenant, remarqua le comte de Peyrac, eh ! Bien vous irez.
– Non ! Et si c'était un piège ?
– Nous le déjouerons. Tout d'abord, vous serez armée... Ensuite nous nous tiendrons un peu à l'écart dans la nuit, prêts à intervenir au moindre signal.
Il adressa un signe à Yolande et Adhémar qui se rapprochèrent timidement.
– Avez-vous entendu prononcer le nom de ce gentilhomme ? Quelle apparence avait-il ?
– Ma foi, c'est un bel homme, dit Yolande. Un grand seigneur pour sûr. Mais il ne nous a pas donné son nom et on n'a pas pensé à le lui demander. Il nous invitait bien aimablement à l'accompagner, alors on l'a suivi.
Angélique essayait d'en savoir plus d'Honorine.
– Est-ce qu'il s'est nommé à toi quand il t'a abordée ? Et que t'a-t-il dit en te remettant ce pli pour moi ?
Mais Honorine était fâchée. Elle fit mine de ne pas entendre. Elle alla ramasser sa boîte à trésors qu'elle venait d'apercevoir dans un coin, s'assit par terre, le dos appuyé à la paroi, et commença à dénombrer ses objets préférés comme si rien d'autre ne comptait plus au monde. De temps en temps, elle tendait l'un d'eux vers Angélique avec un sourire naïf de bébé : Regarde, maman, regarde comme c'est beau !...
– Elle me nargue, fit Angélique. Parce que je l'ai grondée au lieu de la féliciter de son escapade. Elle m'a bien attrapée maintenant. Et elle fait l'enfant pour qu'on la laisse en paix. On n'en tirera plus rien avant longtemps.
– Qu'importe ! De toute façon, vous seule pouvez tirer l'affaire au clair en vous trouvant devant le personnage. Plus je réfléchis, plus je suis certain que ce gentilhomme qui vous fait de si enflammées déclarations et le mystérieux représentant du Roi, peu désireux de se faire voir, ne font qu'un. L'important c'est de savoir qui vous allez reconnaître en lui.
Angélique reporta ses yeux sur la lettre dont le somptueux papier craquait dans sa main. « Vos baisers... »
Quels baisers ? Quelles lèvres à la Cour avaient pris les siennes ?
Elle ne se souvenait que de celles du Roi, dans l'ombre profonde du bosquet.
Ou bien de l'amour de Philippe, son second mari. Mais Philippe était mort.
Alors, qui d'autre ? Avait-elle donc donné tant de baisers sans le savoir ?
Elle envisagea autour d'elle le décor étranger.
Ses yeux rêveurs se posaient sur le pays qui les environnait et il semblait presque incroyable que de ces rivages où s'élevaient les fumées des camps indiens, de ces solitudes cernant de pauvres maisons, de ces monts silencieux et impavides, de ce ciel sans fin planant sur le désert des forêts, son brillant passé vînt la rejoindre, apportant l'écho de la vie folle et prodigieuse qui avait été la sienne à Versailles.
– Regarde, Maman, criait de loin Honorine en agitant son hochet d'or, regarde ! comme c'est beau.
Chapitre 2
Angélique dépassa la lisière du village et prit le chemin de la bâtisse qui lui avait été indiquée dans le message. C'était une construction en rondins, sise au bord du fleuve un peu en deçà du village indien. Villedavray disait que ce magasin appartenait à un haut fonctionnaire de Montréal.
Carlon, lui, prétendait que c'était l'entrepôt des Jésuites. Quoi qu'il en fût, l'endroit paraissait bien choisi car il se trouvait à l'écart. À Tadoussac, la foire aux fourrures continuait à battre son plein.
Angélique put s'éloigner de l'agglomération, sans se faire remarquer. Le soir tombait, Tadoussac s'enrobait de brumes et de fumées disposées en écharpes, au gré de ses ressauts, brumes venues du fleuve, fumées s'échappant des cheminées ou de la palissade du camp huron. Il y avait au surplus de multiples foyers qu'on dressait çà et là, pour y faire rôtir un orignal entier, nom français que l'on donnait à l'élan, le plus grand et savoureux gibier de la région, ou pour faire griller du poisson ou des tubercules sous la cendre, ou encore y accrocher une chaudière de maïs afin de contenter les tribus venues des « Hauts ».
Angélique, tournant le dos à ces dernières lueurs, s'enfonçait dans l'obscurité. Dans cette direction, la nuit avait déjà accompli son œuvre. On ne distinguait plus la forêt ou le fleuve proche du ciel que le brouillard du crépuscule rendait plus opaque. Afin de moins attirer l'attention, Angélique avait serré ses cheveux sous une coiffe et s'était enveloppée dans sa mante de gros lainage dont les couleurs sombres se confondaient avec la brume et, sur sa coiffe, elle avait rabattu l'ample capuche. Tant pis si l'enthousiaste amoureux de jadis éprouvait quelque déception à la retrouver sous cette grossière livrée. Tout en marchant rapidement, elle continuait de passer en revue ses souvenirs. Des noms avaient émergé que portaient certains beaux seigneurs de l'entourage du Roi : Brienne, Cavois, Saint-Aignan... L'un d'eux l'aurait-il aimée sans qu'elle s'en doutât ? Tout était possible. À Versailles, on avait si peu de temps à consacrer à la romance !
Le chemin était court. Elle n'éprouvait pas d'inquiétude. Elle s'était armée comme le lui avait recommandé Joffrey et elle savait qu'à la moindre alerte on se porterait à son secours. Mais elle avait le sentiment que ces précautions ne seraient pas nécessaires. En fait, au fur et à mesure qu'elle s'avançait, la curiosité dominait en elle et le désir de retrouver quelqu'un qui l'avait connue autrefois, telle qu'elle était jadis à la cour du roi de France.
Une femme différente de celle qu'elle incarnait aujourd'hui. Déjà à plusieurs reprises, alors qu'on s'avançait vers Québec elle avait éprouvé le besoin de se relier à ce personnage disparu : Mme du Plessis-Bellière. Elle avait peine à se remémorer qu'elle avait été cette femme courtisée, aimée de Philippe, désirée par le Roi, dominant les fêtes de Versailles. Ce fantôme glorieux avait disparu derrière la terrible nuit de carnage du Château du Plessis, comme derrière un écran de flammes et d'ombres.5
Il n'était pourtant pas si lointain. Quelque six années la séparaient du temps où le Roi lui écrivait : Bagatelle, mon inoubliable, ne soyez pas cruelle...
Ce soir, son cœur battait moins de se retrouver devant un témoin du passé, que de la crainte de réveiller d'anciennes douleurs et joies qui lui étaient devenues étrangères.
À mesure qu'elle avançait elle oubliait qu'elle se trouvait en Canada.