La nuit des longs couteaux [Иллюстрации]
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La nuit des longs couteaux [Иллюстрации]». Краткое содержание книги:
Le Temps, pondéré et austère organe des milieux financiers français, officieux porte-parole du ministère des Affaires étrangères, écrit le 2 juillet que « ces scènes sanglantes » se déroulent « dans une atmosphère à la fois tragique et délétère de Bas Empire ». Le lendemain le journal ajoute : « Ce n’est pas un beau crime... C’est une affaire de police des moeurs. On y sent la culpabilité, la trahison, l’hypocrisie. Ces cadavres sont exhibés dans la fange et les meurtriers se sont ménagé un alibi. Le bourreau se fait pudibond. Il ne tue pas seulement il prêche. Il a toléré le stupre et l’orgie... »
À Londres, à New York, à Chicago, les mêmes mots reviennent. Là, c’est d’un « retour aux méthodes politiques du Moyen Âge » qu’il est question. Ici, on indique que les « gangsters de Chicago sont plus honnêtes ». « Turpitudes morales », « sauvageries », « pourriture du nazisme », « férocité calculée et par là même plus répugnante », « despotes orientaux et médiévaux » : la presse internationale est sans excuses pour les nazis. La Pravda, qui n’est pas encore le quotidien d’une Union soviétique en proie aux purges et aux procès, dénonce « les événements du 30 juin qui rappellent les moeurs de l’Équateur ou de Panama ».
Cependant, ce 13 juillet, accroché rageusement à la tribune de l’Opéra Kroll, Hitler poursuit son discours-justification. Dans la salle les députés applaudissent longuement, violemment, Hitler poussé par cette passion qu’il déchaîne, parle de plus en plus rapidement « Si enfin, s’écrie-t-il, un journal anglais déclare que j’ai été pris d’une crise de nerfs, ceci aussi serait aisément vérifiable. Je puis déclarer à ce journaliste famélique que, jamais, même pendant la guerre, je n’ai eu de crise de nerfs... »
La voix est rauque, dure. « Je suis prêt moi-même à assumer devant l’histoire la responsabilité des décisions que j’ai dû prendre pour sauver ce qui nous est le plus précieux au monde : le peuple allemand et le Reich allemand. »
L’auditoire se lève comme un seul bloc, les applaudissements déferlent. En ce vendredi 13 juillet soir d’été, alors que par les rues voisines de l’Opéra Kroll, dans les allées du Tiergarten, les groupes s’en vont en chantant ces décisions que le Führer revendique « devant l’histoire », les députés nazis les approuvent par acclamations dans la salle où brillent les grands lustres de cristal taillé.
Mais ces décisions qui ont provoqué les exécutions et les assassinats, elles ont surgi, au terme d’une longue histoire, un autre vendredi, le vendredi 29 juin 1934, au bord du Rhin, à Bad Godesberg. C’est là, dans une soirée orageuse, sur la terrasse d’un hôtel, qu’a commencé la Nuit des longs couteaux.
Première partie
LA NUIT RHÉNANE
Du vendredi 29 juin 14 heures au
samedi 30 juin 1934 1 heure
1
VENDREDI 29 JUIN 1934
Godesberg. Hôtel Dreesen, entre 14 heures et 21 heures
SUR LES BORDS DU RHIN
Au nord, à une centaine de kilomètres, il y a la Ruhr. Parfois quand le vent s’engouffre dans la vallée du Rhin, le vent aigre et humide du nord-est, il porte jusqu’ici à Godesberg les fumées grises de la Ruhr, chargées d’oxyde de carbone et d’odeurs de soufre.
Mais en juin, le vent du nord-est ne souffle pas. Le Rhin ressemble alors, vu de la terrasse de l’hôtel Dreesen à Godesberg au début de l’après-midi, au fleuve d’autrefois : le Rhin des burgs et de la Lorelei, et le soleil chaud et tendre de juin le fait miroiter comme une tresse blonde. Sur la terrasse de l’hôtel Dreesen, souvent, des directeurs, venus des villes dures, noires, enfumées, venus des villes puissantes dont les noms résonnent comme des forges, Essen, Cologne, Bochum, Dortmund, Gelsenkirchen, des directeurs engourdis par le vin capricieux du Rhin, rêvent en regardant les paysages doux de juin.
La terrasse de l’hôtel Dreesen, ce Claridge de la bourgeoisie rhénane, est habituellement l’un de ces lieux calmes où les hommes d’affaires aiment à se rencontrer, entre hommes, dans la chaleur des conversations sérieuses, des alcools et des cigares. Les garçons du Dreesen sont stylés, silencieux, discrets. En semaine surtout, le Dreesen est le lieu rêvé pour un déjeuner important ou une rencontre clandestine, surtout au début de l’été.
Mais tous les étés ne se ressemblent pas et, ce 29 juin 1934, un vendredi, les quelques habitués qui achèvent de déjeuner au Dreesen sont totalement abandonnés. Le service est suspendu : seul le maître d’hôtel va et vient, inutile et désorienté... Le personnel a quitté son poste. Des curieux se sont glissés dans le hall et jusque sur la terrasse. Au premier rang, Walter Breitmann. Il était alors l’un des plus jeunes serveurs de l’hôtel. Il se souvient. Le maître d’hôtel tentait de le rappeler. En vain.
Walter Breitmann regarde fasciné les voitures noires, des Mercedes-Benz, dont deux sont décapotées, s’arrêter lentement devant le perron, faisant à peine crisser le gravier de l’allée. Le Führer ! Des applaudissements éclatent, des cris, Walter Breitmann applaudit aussi, puis il salue, le bras tendu, comme il le voit faire autour de lui. De la première voiture descend un homme massif, en uniforme des S.A., les Sections d’Assaut C’est l’Oberleutnant Wilhelm Brückner qui tient auprès d’Adolf Hitler les rôles de garde du corps, d’ordonnance et d’aide de camp. Dans les défilés, sur les tribunes, il est derrière le Führer, impassible, dominant de sa haute taille la silhouette du Chancelier.
Brückner, tout en se penchant vers la voiture, jette un regard circulaire sur la petite foule où Walter Breitmann, immobile, le bras tendu, attend. Maintenant Wilhelm Brückner ouvre la portière et Adolf Hitler descend à son tour. Les cris, les acclamations redoublent le Chancelier salue, le bras à demi levé ; le visage est sévère, il monte rapidement les quelques marches.
Le propriétaire de l’hôtel Dreesen le suit cependant que les portières des autres voitures claquent et que la première déjà, celle d’où est descendu Hitler, démarre lentement et va se ranger quelques dizaines de mètres plus loin. L’Oberleutnant Wilhelm Brûckner parle au propriétaire : Walter Breitmann observe la haute stature du nazi, sanglé dans son uniforme. Le propriétaire s’excuse par avance : on ne l’a prévenu qu’il y a quelques heures.
Le Führer visitait les camps de travail, une grande tournée d’inspection à travers tout le Gau du Rhin inférieur et de la Westphalie. Il avait rendu visite à l’École régionale des cadres du R.A.D. (Service du Travail du Reich) à Schloss Buddenberg près de Lunen.
Il pleut sur Schloss Buddenberg, une pluie d’été, agréable, pareille à une vapeur tiède. C’est le matin, vers 10 heures, la foule est là, massée, elle crie, Heil, Sieg Heil, elle entoure la voiture découverte du Führer qui serre des mains de tous côtés, souriant. Quand la voiture s’arrête devant le bâtiment central de l’École, le directeur, le docteur Decker s’avance et souhaite la bienvenue. La pluie à ce moment a presque cessé : des flaques, l’herbe humide, une odeur de terre mouillée la rappellent encore.
Des centaines de jeunes gens sont là, les muscles tendus, leurs torses et leurs jambes nus, bronzés, luisants de sueur et de pluie, maigres et virils, les tempes et les nuques rasées, tendant leurs bras presque à l’horizontale pour le salut hitlérien. Le Chancelier Adolf Hitler passe lentement devant eux. Il porte un long manteau de cuir, et il tient sa casquette à la main. Ses cheveux mouillés paraissent encore plus noirs. Hierl, secrétaire d’État et Führer du R.A.D., est avec lui. Il marche quelques pas en arrière, silhouette enveloppée comme celle du Chancelier dans un manteau long qui étonne, car, malgré l’humidité, il fait chaud, lourd, étouffant. Derrière les deux hommes, il y a Brückner, Dietrich, Schaub.