La nuit des longs couteaux [Иллюстрации]
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La nuit des longs couteaux [Иллюстрации]». Краткое содержание книги:
— Les SA. héritiers de l’esprit de 1914
— Soirée exceptionnelle pour des coeurs de soldats
— La soirée commencera par un défilé de propagande à travers la ville.
Sturmbann 1/82 ;... Standarte 82.
Aujourd’hui le pouvoir est entre leurs mains. L’heure est aux avantages, aux places. De toutes parts accourent les nouveaux adhérents. Parfois ce sont d’anciens socialistes ou communistes qui, dans l’organisation S.A., cherchent à faire oublier leur opinion passée. Roehm n’a pas hésité à dire, provocant comme à son habitude : « J’affirme que parmi les communistes, surtout parmi les membres des « Anciens Combattants rouges », il y a beaucoup d’excellents soldats ». D’ailleurs selon certains de leurs adversaires quelques Sections d’Assaut méritent le nom de « Beefsteak-Stürme », bruns dehors et rouges à l’intérieur !
Mais pour ceux des opposants qui n’acceptent pas ce sont les camps et les tortures. Les S.A. sont parmi les premiers à soumettre leurs prisonniers à la question. Rudolf Diels, monarchiste, un temps chef de la police politique secrète de Prusse par la volonté de Hermann Goering, réussit à visiter les caves où les S.A. enferment leurs prisonniers. Le spectacle est hallucinant : les victimes meurent de faim, les os brisés, le visage tuméfié, le corps couvert de plaies infectées. Il réussit à en sauver quelques-uns, à les faire monter dans les voitures de la police. « Comme de gros tas d’argile, des poupées ridicules aux yeux sans vie et à la tête brûlante, ils pendaient, collés les uns aux autres, sur les bancs du car de police. Les policiers étaient devenus muets à la vue de cet enfer. » Parfois les S.A. ont obligé les prisonniers à grimper dans les arbres et à crier à intervalles réguliers comme des oiseaux perchés. Visitant pour enquête le cachot souterrain de la forteresse de Wuppertal, Rudolf Diels est horrifié : « L’épouvante me saisit comme devant l’apparition de spectres », dit-il. Les prisonniers sont debout devant lui, « les visages aux meurtrissures jaunes, vertes et bleues n’avaient plus rien d’humain ». Tout à coup, alors que Diels s’apitoie sur le sort d’un prisonnier, surgissent, « parés d’uniformes resplendissants, sur la poitrine et autour du cou des médailles anciennes et nouvelles, Ernst, un des chefs S.A. à Berlin et sa suite ». Ils pénètrent en riant et en bavardant dans la pièce sinistre.
« Qu’est-ce que vous venez foutre ici ? » hurle Ernst.
« Les S.A. ne sont pas des jeunes filles », disait Roehm. En effet.
Dans toute la Prusse, sans prêter attention à Goering, les S.A. agissent. Dans le seul Berlin on compte une cinquantaine de lieux de toutes sortes, caves, entrepôts, remises, garages, qui sont devenus des prisons où l’on frappe, où l’on tue. En province, à Sonnenburg, Barnim, Königswusterhausen, Wuppertal, Kemma, partout ce sont les mêmes plaintes qui s’élèvent des cachots tenus par les S.A. Rudolf Diels réussit dans la plupart des cas à faire libérer les prisonniers, il obtient la fermeture des prisons de la Sturmabteilung. Non sans mal, non sans susciter entre la police politique de Prusse dont il est le chef et les S.A., et aussi entre Goering et Roehm, de solides et tenaces inimitiés.
C’est que les S.A., qu’ils pratiquent la torture ou égorgent des adversaires, qu’ils se livrent au pillage d’un appartement ou à de petites vexations, ont le sentiment d’avoir tous les droits puisqu’ils ont été les artisans de la victoire nazie. Ils peuvent casser des dents ou des vitres, enlever un homme et l’abattre dans une cave ou une forêt, ils peuvent comme lors de cette parade à Berlin, systématiquement empêcher de voir les jeunes filles des organisations nazies de jeunesse en se plaçant résolument devant elles et rire grassement en proposant : « Passez la tête entre nos jambes si vous voulez regarder. »
Ils sont les S.A., Roehm n’a-t-il pas répété : « Les bataillons bruns ont été l’école du national-socialisme... La S.A. a ouvert la voie du pouvoir au chef suprême des S.A. : Adolf Hitler ».
Pourtant Roehm lui-même, le 31 juillet 1933, est contraint, sous la pression des partisans nazis de l’ordre, de recommander à ses S.A. le respect de certaines règles. « Je m’efforce, écrit-il, de conserver et de garantir en tous sens les droits des S.A. en tant que troupe de la Révolution nationale-socialiste... Je couvre également de ma responsabilité toute action effectuée par des S.A. qui sans être conforme aux dispositions légales en cours, sert les intérêts exclusifs des S.A. Dans le contexte il y a lieu de considérer qu’il est permis au chef S.A. compétent d’exécuter’jusqu’à douze membres d’une organisation ennemie pour expier l’assassinat d’un S.A. perpétré par cette organisation.
« Cette exécution est ordonnée par le Führer, elle sera faite brièvement et avec une rigueur martiale.
« Par contre j’ai eu connaissance de certaines informations, rares il est vrai, selon lesquelles des membres d’organisations S.A. – je ne veux pas les appeler des S.A., car ils ne le sont pas – se sont rendus coupables d’excès inouïs.
« Il faut compter parmi ces derniers : la satisfaction de vengeances personnelles, des sévices inadmissibles, des rapines, des vols et le pillage. »
Le capitaine Roehm s’indigne contre « ces profanateurs de l’uniforme d’honneur des S.A. ». Et il menace de « la mort immédiate pour l’exemple (...) les chefs S.A. rendus responsables, s’ils font preuve d’une indulgence mal comprise et n’interviennent pas sans le moindre ménagement ».
Mais le 8 août, les S.A. ne font plus partie de la police auxiliaire mise sur pied par Goering. Leur indiscipline ou leur force et leur indépendance menaçantes les ont-elles déjà écartés du pouvoir ?
C’était il y a un an, dans l’été 1933.
2
VENDREDI 29 JUIN 1934
Godesberg. Hôtel Dreesen. Vers 21 heures 30.
JOSEPH GOEBBELS
Devant l’hôtel Dreesen, une voiture vient de freiner brutalement. Des policiers s’avancent avant même que le portier n’ait eu le temps de sortir sur le perron. Quand l’homme descend, tout le monde reconnaît Joseph Goebbels. Nerveux, semblant encore plus maigre et plus pâle qu’à l’habitude, il salue d’un geste brusque et se dirige vers Brückner qui est apparu lui aussi. Les deux hommes se serrent la main et l’Oberleutnant Brückner indique la terrasse où Goebbels va trouver le Führer. Goebbels se lisse les cheveux et en boitant monte les quelques marches. Walter Breitmann se souvient de ce visage osseux, à la peau tendue, aux joues creusées, un visage où les yeux brillants disent la volonté anxieuse de cet infirme malingre qui a su grâce à son intelligence vive, aux aguets, affûtée par l’infériorité physique, devenir, après avoir été le secrétaire de Gregor Strasser, le grand maître de la propagande du Parti nazi. Il a évincé son ancien patron, il l’a trahi et s’est rallié à Hitler quand les deux hommes se sont trouvés en conflit. Goebbels monte les marches, traînant sa jambe infirme, les mâchoires crispées, un sourire figé dévoilant ses dents qui paraissent, dans ce visage en lame de couteau, démesurées. Breitmann s’efface pour le laisser passer : Goebbels, petit sautillant brun, l’intellectuel du parti n’a pas le type aryen. Devenu ministre de la Propagande, il suscite toujours l’ironie des Alte Kämpfer, les vieux nazis qui croient d’abord à la force.
Mein lieber Gott, mach mich blind
Dass ich Goebbels arisch find.
(Dieu tout-puissant, ôte-moi la vue
Que je puisse croire Goebbels aryen.) chantent les S.A.
Si Joseph Goebbels est à Godesberg ce soir, c’est précisément à cause des S.A. Goebbels salue Hitler, s’assied auprès de lui et commence à parler en multipliant les gestes. Le Chancelier paraît distant, soupçonneux. Il écoute, il se tait, il regarde ce visage où le menton trop long, la bouche trop large, semblent perpétuellement et presque spasmodiquement en mouvement parce que le débit de la parole est rapide et que chaque mot provoque une contraction du visage, une grimace qui dessine de larges et profondes rides autour de la bouche, presque une crispation. Adolf Hitler se tait, il observe, il écoute. « J’étais plein de respectueuse admiration, dira Goebbels, évoquant cette soirée de Godesberg, pour cet homme sur lequel reposait la responsabilité du sort de millions d’êtres humains et que je voyais en train de peser un choix douloureux : d’un côté, le repos de l’Allemagne, de l’autre, ceux qui avaient été jusqu’à présent ses familiers. »