La nuit des longs couteaux [Иллюстрации]
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La nuit des longs couteaux [Иллюстрации]». Краткое содержание книги:
« Je n’avais aucune idée des manoeuvres de Roehm, raconte François-Poncet. Je ne me doutais pas de l’acuité qu’avait revêtue son conflit avec Hitler. J’avais toujours éprouvé à son égard une extrême répugnance et l’avais évité autant que j’avais pu, malgré le rôle éminent qu’il jouait dans le IIIeme Reich. Le chef du protocole, von Bassewitz, me l’avait reproché et, sur ses instances, je n’avais pas refusé de le rencontrer à une soirée. L’entrevue avait été peu cordiale et l’entretien sans intérêt{1} ». Mais Roehm a été abattu.
On murmure aussi des noms de généraux, l’un qui fut chancelier, des noms de hauts fonctionnaires, et parfois à ces personnalités se mêle le nom d’un inconnu, d’un juif dont on a retrouvé le corps, d’un aubergiste, puis c’est à nouveau le nom de l’un des fondateurs du parti, Gregor Strasser lui-même. Tous abattus sans explication par des équipes de tueurs sans passion, méthodiques et glacés. Abattus devant leurs portes, devant témoin, et parfois l’épouse a payé de sa vie un mouvement trop brusque. Les cadavres sont restés là, dans une entrée, un bureau de ministère, sur le bord d’une route, dans un bois ou à demi enfoncés dans l’eau d’un marécage. Quelques heures plus tard, la police est arrivée, les corps ont été emportés ou bien plusieurs jours après on les a découverts par hasard. On a tué à Munich, à Berlin, en Silésie. Des pelotons d’exécution ont fonctionné dans les cours des casernes. Quelques dizaines ou quelques centaines de victimes ? Des hommes sont morts en criant Heil Hitler, d’autres en maudissant le Führer. On a été sans égard pour les proches, sans pitié pour les victimes : on a tué des hommes dans leur lit et on en a égorgé d’autres dans des caves. Les Nazis ont-ils, au cours de cette nuit, selon la logique implacable des révolutions, commencé à s’entredévorer ?
À Rome, le baron Pompeo Aloisi, aristocrate devenu chef de cabinet de Mussolini, est perplexe. Il y a moins de quinze jours, le 14 juin, à Venise, il a assisté à la première rencontre entre le Duce et le Führer. Rien ne laissait soupçonner les événements. Malgré quelques rumeurs, les Sections d’Assaut semblaient toujours l’une des forces sur lesquelles s’appuyait le régime. Les hommes en chemise brune et leur chef, le capitaine Roehm, n’avaient-ils pas aidé Hitler à conquérir le pouvoir en contrôlant les rues des villes allemandes ? Maintenant, en ce 1er juillet, Aloisi note dans son journal : « La répression a été très dure, car sur treize généraux de corps d’armée des Sections d’Assaut sept ont été fusillés. » Au fur et à mesure que, au poste privilégié qu’il occupe, Aloisi reçoit des renseignements nouveaux, il s’étonne davantage des circonstances de la tuerie. « Une Saint-Barthélemy allemande », dira Otto Strasser, le frère de Gregor. Mussolini ne cache pas son mépris. « Pendant les arrestations, lui a précisé Aloisi, il s’est passé des scènes répugnantes. » Le Duce avec sa virilité orgueilleuse de Latin a déjà insisté sur cet aspect. « Une des caractéristiques de la révolte, a-t-il conclu, est que la majeure partie des dirigeants étaient tous des pédérastes, à commencer par Roehm. »
Roehm « avait quelque chose de repoussant » dit André François-Poncet qui, à Berlin était le plus élégant et le plus spirituel des ambassadeurs. « Un banquier très versé dans la société berlinoise, raconte-t-il, et qui se plaisait à réunir autour de sa table les personnalités les plus diverses de l’ancien et du nouveau régime, m’avait instamment prié d’aller dîner chez lui pour faire plus ample connaissance avec Roehm, j’avais accepté... »
L’ambassadeur de France, digne, hautain même, souverain dans ses manières et par son intelligence se rend donc à l’invitation. Le dîner n’est en rien clandestin. « II était servi par Horcher, le restaurateur le plus couru de Berlin. » François-Poncet attend donc le capitaine Roehm. « Il était venu, se souvient-il, accompagné de six ou huit jeunes gens frappants par leur élégance et leur beauté. Le chef des S.A. me les présenta comme ses aides de camp. » Mais la surprise passée, François-Poncet s’ennuie, « Le repas avait été morne. La conversation insignifiante. J’avais trouvé Roehm lourd et endormi. Il ne s’était animé que pour se plaindre de son état de santé et de ses rhumatismes qu’il se proposait d’aller soigner à Wiessee si bien qu’en rentrant chez moi, je pestais contre notre amphitryon ; je le rendais responsable de l’ennui de cette soirée. » Mais plus tard, repensant à ce dîner et à son hôte berlinois, François-Poncet ajoute : « Lui et moi, après le 30 juin, en étions les seuls survivants ; et lui-même ne dut son salut qu’au fait qu’il réussit à s’enfuir en Angleterre{2}. »
ERNST ROEHM
Roehm exécuté, Roehm, chef d’État-major des S.A. depuis le 5 janvier 1931, nommé à ce poste clé par le Führer en personne.
Le 2 décembre 1933, Hitler l’a même fait entrer dans son cabinet comme ministre sans portefeuille. Roehm, on le voit partout en uniforme de S.A., passant en revue les unités de cette immense troupe de 2 500 000 hommes qu’il a constituée. Il parade, il parle, orgueilleusement provocant. Les mots les plus neutres deviennent chez lui, violents, durs, choquants presque. Peut-être est-ce à cause de sa laideur qui est au-delà même de la laideur. Le crâne est toujours rasé, le visage est gros, joufflu, vulgaire, parcouru d’une large cicatrice qui enserre le menton et le nez. Le bout de celui-ci, résultat d’une de ces opérations de chirurgie faciale qu’on pratiquait sur les « gueules cassées », pointe, rond, rouge, caricatural. Roehm est là, pourtant, avec quelque chose de poupin dans cette physionomie violente et rude. Il est là, entouré de beaux jeunes gens aux joues lisses, aux yeux doux, aux profils de médailles, aux mains soignées, serrés dans leurs uniformes bien coupés. Roehm est là, avec son visage difficile à supporter, un visage animal, là debout, avec son ventre proéminent que semble mal contenir le baudrier des S.A.
Lui, il fixe ses interlocuteurs avec audace et insolence, avec l’autorité du Chef, du maître qu’il est, avec tranquillité et orgueil. « Je suis soldat dit-il, je considère le monde de mon point de vue de soldat, c’est-à-dire d’un point de vue volontairement militaire. Ce qu’il y a d’important pour moi dans un mouvement c’est l’élément militaire. »
Son visage, ses balafres ce sont ses preuves, ses décorations, la signature de sa vie. 1908, sous-lieutenant. 1914, le voici en Lorraine, officier sur le front, officier de troupe entraînant les soldats dans la boue, le froid et le fer. Le 2 juin 1916, capitaine, il part à l’assaut de l’ouvrage de Thiaumont, l’une des fortifications de la ceinture de Verdun. Blessé gravement, le voici enlaidi, confirmé dans sa peau pour cette vocation militaire. Front roumain, front français, l’armistice et la honte. Il est avec le colonel von Epp de ces hommes des Freikorps, les corps francs, qui luttent pour ne pas avoir combattu en vain pendant quatre ans. Officier de la petite armée de l’armistice, il organise les Gardes Civiques bavaroises pour écraser les « rouges », ces spartakistes persuadés qu’ils peuvent rééditer dans l’Allemagne vaincue et humiliée la révolution russe. Roehm des années 20, dans le brouillard des hivers bavarois, armant ces milices de l’ordre. Il entre pour le compte de l’armée au Parti Ouvrier Allemand, le futur parti nazi. Là, dans ce milieu de déclassés fanatiques, il rencontre un ancien combattant des premières lignes, pâle, malingre, mais le regard exalté, la passion nationaliste et l’ambition visionnaire brûlant sa vie, un orateur magnétique au débit saccadé : Adolf Hitler, qu’il choisit comme propagandiste du parti. Roehm abattu le 2 juillet 1934 par deux officiers des S.S. sur l’ordre de Hitler. Chancelier du Reich. Pourtant, six mois avant ce sinistre samedi de juin, quand commence la Nuit des longs couteaux, Roehm a reçu le 31 décembre 1933, de son Führer une lettre que la presse a rendue publique. Goering, Goebbels, Hess, Himmler, en tout douze personnes reçurent aussi une lettre de Hitler, ce jour-là, qui marquait, après un an passé à la chancellerie, la reconnaissance de Hitler à ses fidèles camarades. La lettre du Chancelier à Roehm était nette, elle sonnait franc :