Le styrène est produit en grande quantité
À partir de l’éthyl-benzène surchauffé […]
Le styrène autrefois s’extrayait du benjoin
Provenant du styrax, arbuste indonésien.
Il n’y avait que Raymond Queneau, immortel papa de Zazie et auteur d’admirables chansons (« Si tu t’imagines… »), pour célébrer ainsi le styrène.
Styrax, d’où vient styrène, est un mot grec, mais Hérodote, qui en connaissait un rayon, comme on dira plus tard, affirme que la substance venait de Phénicie. Qu’ils soient d’origine sémitique ou plus orientale encore, puisque le végétal producteur de benjoin est né en Indonésie, le styrax et sa progéniture moderne témoignent de la longue route des mots.
Les vers de Raymond Queneau commentent le film d’Alain Resnais célébrant les matières plastiques. Ils témoignent, eux, de l’émerveillement qui suit les découvertes techniques : ici, les plastiques. Et puis, les choses se gâtent. Ces plastiques en polystyrène, invention merveilleuse, envahissent notre univers. Ils sont omniprésents et éternels, et on se prend à regretter les bons vieux papiers gras biodégradables. Quant au styrène, matière première astucieusement créée par l’industrie chimique, on en parle ce matin pour dénoncer ses dangers : elle est en effet toxique, corrosive, inflammable… Le principe de précaution nous alerte contre les innovations qui nous enchantaient. Un passage de l’admiration à la méfiance : c’est le sort réservé aux nouveautés : souvenons-nous de l’amiante… Ô, Internet ! ô, téléphone portable ! gare à vos belles réputations.
31 octobre 2000
Tempête
Aux habituelles rafales d’informations que nous réserve l’actualité, aux petites et grandes tempêtes sous les crânes ou dans l’opinion, les hasards de la météo ajoutent une vraie tempête de vent et de pluie. Nous avons souvent l’impression que ces tempêtes, de plus en plus fréquentes, sont l’indice du dérangement de l’atmosphère par les excès de l’activité humaine. Le lien profond et naturel entre temps et tempête se manifeste dans ces deux mots. Tempestus, dérivé normal de tempus, « le temps », a voulu dire « morceau de temps, moment », et aussi « température ». Ces sens étaient neutres, le tempestus pouvant être agréable aussi bien que désastreux.
Mais on a besoin de désigner simplement les choses bonnes ou mauvaises. Quant aux effets du temps qu’il fait, il est vrai qu’on en parle encore plus quand il pleut, qu’il vente et qu’on a froid que lorsqu’on est à l’aise dans un air agréable.
Peut-être parce qu’il faisait nettement moins beau en France ou en Angleterre que dans les entours de Rome, l’anglais tempest et le français tempeste se sont spécialisés pour un très mauvais temps, perdant le sens général du latin. Même les expressions sale temps, mauvais temps ne rendent pas compte de cette tempête qui évoque un vent furieux, en rafales et bourrasques. Le même phénomène se produit dans l’actualité politique, souvent tempétueuse et mal tempérée.
Si on ne peut que prévoir les tempêtes concrètes et réparer leurs dégâts, en politique, une attitude bien tempérée pourrait seule calmer les violences et les agitations. L’opinion américaine, sans parler des candidats, est prise dans une tempête médiatique, d’ailleurs pas bien méchante et dont on est sûr qu’elle va se calmer dès qu’on connaîtra la couleur du temps à venir. D’autres avis de tempête dans le monde sont plus angoissants. L’ennui, c’est que la météo ne distribue ni imperméables ni parapluies de même que l’information sans précautions ne protège de rien.
6 novembre 2000
Coude à coude
Ils sont au coude à coude, les deux marathoniens des élections étatsuniennes. Autrement dit, plus ils courent vite, moins il y a d’écart entre eux. Côte à côte, flanc à flanc, jambe à jambe, mais pas tête à tête, ni pied à pied, voyez comme le français est une langue difficile, ce qui explique peut-être que les Américains du Nord, à l’exception des vaillants Québécois, préfèrent l’anglais.
Pour coude à coude, l’étymologie ne marche pas non plus : Al Gore et George Doublevé ne sont pas cubitus à cubitus : ce serait par trop chirurgical.
Au fond, le coude n’est pas mal choisi : d’abord cette partie du corps qui limite l’avant-bras fut une mesure de longueur, la coudée. Et puis le mot coude suggère d’autres expressions, parfois un peu agressives : employer l’huile de coude est le fait de gens énergiques, jouer des coudes est pour ceux qui ne se laissent pas faire. Le coude est partout. Ces deux politiciens qui courent après la Maison-Blanche ne se mouchent pas du coude, et l’un d’eux, a-t-on dit, avait autrefois levé le coude, mais ça, c’était un croc-en-jambe pour George II, pas un croc-en-coude.