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Je, François Villon

Электронная книга - «Je, François Villon». Краткое содержание книги:

Il est peut-être né le jour de la mort de Jeanne d’Arc. On a pendu son père et supplicié sa mère. Il a étudié à l’université de Paris. Il a joui, menti, volé dès son plus jeune âge. Il a fréquenté les miséreux et les nantis, les curés, les assassins, les poètes et les rois. Aucun sentiment humain ne lui était étranger. Il a commis tous les actes qu’un homme peut commettre. Il a traversé comme un météore trente années de l’histoire de son temps. Il a ouvert cette voie somptueuse qu’emprunteront à sa suite tous les autres poètes : l’absolue liberté.
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— N’a-n’approchez pas car-car il vous en cuirait ! Ma femme est la sœur du pro-procureur Jean Rabustel !

— Sans blague ?

Mais qu’est-ce qu’il a dit là ! Un peu gauche, rond, il est terrorisé (mais qui ne le serait pas devant nous ?) Coiffé « à la fenêtre », ses cheveux raides et blonds sont disposés en étoile, sans raie et coupés haut dans la nuque et droit au front. Je bondis sur lui, le poing fermé ; je lui assène un coup si fort qu’il fait couler son sang clair qui ruisselle de sa bouche et de son nez jusqu’au sol. L’excité qui a poignardé les trois enfants d’à côté veut se jeter sur la femme. Simon de Rivière l’en empêche :

— On va plutôt faire le coup du coffre…

Ah oui, le coup du coffre — tradition coquillarde ! Il y en a justement un grand là, en châtaignier noir sculpté de motifs gothiques, que Simon Le Double décolle du mur. Il en soulève le couvercle et le vide du linge qui y était rangé en appelant le bourgeois :

— Viens là, toi le beau-frère, et entre là-dedans.

— Que…

— Allez !

À coups de pied humiliants aux fesses, il vient le chercher et le bouscule dans le coffre qu’il referme sur sa tête puis il tape d’une paume sur le couvercle :

— Écoute bien la suite. Tu la raconteras au procureur de Dijon…

Nous nous tournons tous vers sa femme châtain, grande, massive et digne. D’un geste, Pochon de Rivière l’attrape par l’encolure de sa robe qu’il déchire entièrement jusqu’en bas.

Le vêtement ouvert révèle des seins alourdis et blancs aux larges pointes brunes. Le ventre est gras, le nombril profond, la toison pubienne très abondante et noire boucle à l’intérieur de cuisses trop larges qui se touchent. Les genoux épais dominent des mollets bien faits.

On entend derrière nous grincer doucement le couvercle du coffre que son mari entrouvre. Ses yeux luisent devant le spectacle de sa femme déshabillée au milieu de Coquillards. Sur le rebord, il sort et glisse ses doigts que Simon Le Double écrase d’un grand coup de pelle.

— Aouh !…

Le couvercle se rabat. Simon s’assoit dessus et, l’œil droit tourné à gauche vers la porte et le gauche tourné à droite vers la cheminée, il dit à la dame en face de lui :

— Viens là, toi.

Difficile d’être plus digne qu’elle dans une telle situation. Cette femme ni belle ni vilaine, cette femme, n’est plus maintenant pour eux (eux !) qu’un trou.

Ils (ils !) s’acharnent dedans. À genoux devant le coffre, ses seins écrasés dessus, ses bras et sa tête pendant de l’autre côté, elle est leur fosse d’aisance (leur !) À tour de rôle, ils la baisent ou l’enculent, sifflent sur le pas de la porte pour appeler les autres : « Quand vous aurez tué tout le monde, venez ! »

Les premiers qui arrivent s’étonnent devant le contour irrégulier des cuisses, les grandes fesses larges et plates de la femme, sa taille étalée, le gras de son dos :

— Mais ? D’habitude, on choisit la plus belle…

— C’est la sœur de Rabustel.

— Non ? Et son mari est dans le coffre ?

— Oui !

Ah, l’affaire devient autrement plus plaisante. Des Coquillards, il en arrive de partout qui veulent tous se taper la sœur du procureur. Ça me paraît durer des heures. Et à elle alors ? Et au mari dans le coffre qui entend ce qui se passe sur le couvercle ?

Je crois que je garderai de tout cela un souvenir olfactif. Dans cette grande pièce qui, quand nous y sommes entrés, sentait le propre, l’odeur des meubles cirés et un parfum de fleurs séchées, d’oranges piquées de clous de girofle, maintenant règnent les effluves de crasse et de transpiration âcre des brigands accumulés. Ça sent aussi tous les foutres projetés et la merde, les coulures intimes de la femme qui émanent des fumets nauséabonds, le remugle de sa peur secouée par les Coquillards, la chiasse du mari qui a dû se laisser aller dans le coffre, les acides bouffées bileuses de la dame qui vomit sur le carrelage. Les fragrances de ses longues flatulences les font rire (les !)

— Eh bien alors ! Et toi, Villon, ça ne te tente pas ? me demande Pochon. Non ?…

— C’est parce que c’est un poète et les poètes sont délicats ! comprend Le Double. Colin lui avait dit qu’il ne supporterait pas… Allez, les archers, en place ! ordonne-t-il ensuite.

Ils sont une trentaine à bander leur arc :

— Pour Colin de Cayeux !!!

Trente flèches à ailerons sifflent et traversent la femme qui tressaute lorsque les fers aigus des tiges de bois attaquent le châtaignier noir du coffre. Main au carquois, ils décochent sur elle une autre salve puis une troisième et s’en vont :

— Dépêchons-nous sinon les nourrissons qu’on emportera seront trop grillés.

Je reste. Percée de presque cent flèches dans les cuisses, les fesses, le dos, la nuque, les épaules, la femme ressemble à un hérisson. La porte laissée ouverte fait entendre le silence du bourg si ce n’est un grésillement de poutres de maisons qui se consument. Je ne peux plus bouger. Au bout d’un temps, le couvercle du coffre se soulève un petit peu mais le corps de la sœur de Rabustel, percée de flèches plantées dans le bois, en bloque l’ouverture. La main du mari et son avant-bras réussissent à sortir jusqu’au coude. Ses doigts à tâtons cherchent sous la peau des cuisses de son épouse les fines tiges de bois qu’il casse entre ses phalanges. De la tête et des épaules, il ne parvient pas à soulever le couvercle sur lequel gît le corps mort. Après plusieurs tentatives, je l’entends s’agenouiller dans le meuble pour avoir plus de force. Il réussit enfin à faire basculer le couvercle. La femme clouée glisse et tombe à côté sur le dos alors toutes les flèches s’allongent à son ventre, sa poitrine, comme des tiges de fleurs qui pousseraient très vite.

Le bourgeois hagard sort du coffre en nage et titube. Il constate autour de lui le silence assourdissant du bourg. La bouche et le nez tuméfiés, il ressent une présence, lève lentement les yeux et regarde vers moi comme si je n’étais pas là. Je m’en vais.

73

Le lendemain, je suis si perdu que les gens que je croise ne me voient peut-être pas. Je n’ai plus le goût du jeu et du rire. De corps et de visage, je me trouve si bouleversé que j’ai l’air d’un fou. Je me tords les poings de douleur pour avoir tué et pris le bien d’habitants peut-être, aujourd’hui, ensevelis morts et froids. Las de cette écorcherie et plus noir que mûre, je vais seul à travers les labours. Poils brûlés à ma barbe et pelisse en peau de cerf portée sur le dos, je n’attaque plus que la chair des fruits cueillis aux haies, aux arbres. Mon destin — la désespérance d’un poète en haillons qui laissera à toutes les broussailles d’ici à Roussillon les lambeaux de son méchant vêtement. Je vais chercher ailleurs meilleure fortune. Celle que je connais mène au gibet ou en prison. Sur la route de mon malheur, il me faut planter en d’autres terres. J’achète dans une ferme du lard et du pain noir, m’assois sur le bord d’un talus, une araignée court sur mon bras. Comme accablé sous l’emprise de l’oubli, je m’engage tout seul dans une forêt sombre ne voulant plus qu’on me voie. La nuit, une chouette ulule. Et là-haut, la voûte céleste où la vue s’abîme. À la clarté de la lune, j’écris à la mine d’étain, je m’avoue tout entier. Sous un fourré, là-bas, des sources vives font un bruit d’assassins postés se concertant.

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