Je, François Villon
- Автор: Тёле Жан
- Год: 2007
- Язык: французский
- Год: Éditions Pocket
- ISBN: 978-2266166539
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Je, François Villon». Краткое содержание книги:
— Je me demandais…, dit-il en rejoignant sa monture.
Reprenant sa chevauchée en tête du défilé, il râle auprès de son trésorier :
— C’est incroyable, ça. C’est la deuxième fois que je me fais voler ma bourse ! La première fois…
Le duc fait volte-face. Debout sur ses étriers, il me cherche à nouveau partout parmi la foule d’estropiés où, courbé, je me mêle aux mendiants culs-de-jatte et manchots. Demain, je rentre à Paris.
68
Le jour suivant à l’aube, quand je sors en maraude de cette auberge à la croisée de deux voies royales, l’aubergiste me regarde déduire, d’après la position du soleil, la direction du nord.
— Ce grand chemin mène à Nevers, m’indiquet-il.
— Je vais plutôt passer par les champs, dis-je en m’en allant.
— Ceux qui préfèrent se tordre les pieds dans les sillons craignent de croiser les soldats du duc sur les routes…, marmonne l’aubergiste à sa femme qui l’a rejoint sur le pas de la porte.
— Ou les brigands, Guillebert.
— Les brigands vont partout, Hélène.
Baluchon de toile noué au bout d’un bâton sur une épaule, je marche une bonne partie du jour et me distrais du spectacle de la campagne. Là-bas, des loups obliques font ripaille et c’est plaisir que de les voir agiles, les yeux verts, aux pattes souples sur des cadavres mous de jeunes paysans.
À l’entrée d’une forêt, j’aperçois, dans la fange d’un fossé profond, une carcasse humaine dont la faim torve d’un autre loup fugace vient de disloquer l’ossature à demi.
Je m’assois à côté pour la collation et je déguste jambon, fromageon, noisettes et pommes sauvages lorsque, derrière moi, une voix me demande quelque chose comme la bourse ou la vie. D’où rixe !
Je saisis mon bâton et me retourne pour lui en frapper un grand coup dans sa gueule mais il est autrement plus fort que je l’espérais. Très laid, il louche penché sur moi. La braise de ses yeux luit. Ses trois compères sortent d’un fourré, dague au poing, et l’enchantement de la campagne cesse et disparaît.
L’affreux bigleux lève haut un gros couteau à large lame pour égorger les pourceaux. Il me vise un œil donc il va frapper l’autre puisque ses yeux à lui se croisent les bras. De son poing gauche, il m’attrape par l’encolure et me soulève du sol. La chaînette autour de mon cou s’échappe de ma tunique et rebondit sur son poignet. Son strabisme s’arrête sur la coquille Saint-Jacques en argent qui pend au bout. De la pointe de son couteau, il la retourne, découvre dedans un petit rubis :
— Tu es un Coquillard ? Il me relâche par terre où je tombe.
— Mais pourquoi tu ne l’as pas dit ? Tu sais que t’as failli être occis !
Je me relève tandis qu’il se présente :
— On m’appelle Simon Le Double. Les autres sont également Compagnons de la Coquille.
Je les salue : « François Villon… »
— Ah, c’est toi, le poète de Colin ? Tu vas aussi à Montpipeau assister à sa pendaison ?
J’en écarquille des yeux tout ronds.
— Tu ne savais pas ?… me demande celui qui maintenant me claque sa main dans le dos tandis que les trois autres se partagent mon fromageon et mes noisettes. Dans votre affaire du collège de Navarre, vous avez tous été dénoncés par un dénommé Guy Tabarie.
Je suis suffoqué mais cherche à donner le change : « Comme quoi, il ne faut pas trop exiger de ses amis… »
— C’est à ce prix-là qu’il a été gracié. Tu sais que t’es devenu une idole, toi, à Paris ?
— Ah bon ?
— Les jeunes n’y parlent que du fameux Villon mais tu es aussi très attendu par les sergents du prévôt. J’espère que ce n’est pas là que tu voulais aller parce que sinon, le cou frotté d’huiles, tu balanceras vite à Montfaucon.
Je crois que, gentil, ce Coquillard est encore plus laid. Finalement, la méchanceté lui va mieux au teint. Il continue :
— Petit-Jean, le bon fouteur, a été enfermé dans un sac et jeté à la rivière. Les soldats ont dû utiliser la bombarde pour abattre Dom Nicolas… Et dans trois jours, ils vont garnir du fil à plomb le gosier de notre roy.
— Eh bien dis donc…
— L’énergique procureur de Dijon, Jean Rabustel, a décidé de nettoyer le pays des Écorcheurs. En un mois, huit Compagnons ont été pendus et douze décapités. Colin nous a fait savoir qu’il voudrait qu’après sa mort nous allions tous faire un tour entre Bâle et Strasbourg, la région natale du procureur où vit sa famille. Tu viendras avec nous ?
— Oui.
— Ça promet de la liqueur… Je sais qu’en jargon coquillard, il parle de sang.
69
Au pied du grand gibet qui domine la colline de Montpipeau, Colin de Cayeux a le visage gai. Il paraît assuré et sans aucune appréhension… alors que d’habitude, en chemise sous la potence, même les costauds font la moue. Voyant sa figure, personne ne pourrait imaginer que ce gars sait que, dans un instant, il ne sera plus. Il sourit de sa belle bouche et dévoile ses dents taillées en pointes acérées.
Il est si calme qu’il impressionne la foule d’orfèvres, de pelletiers, de bouchers, venus assister à sa pendaison. Il ne pose aucun problème. Cinquante hommes vêtus de cuir avec croix blanche sur la poitrine, gantelets, épée, arbalète, trousse à flèches, entourent les bois de justice et surveillent l’assistance. Pour l’exécution du roy de la Coquille, des mesures exceptionnelles de sécurité ont été prises par Jean Rabustel.
Le procureur de Dijon porte un chapel de velours noir et, à son manteau « vert perdu », trois lambels d’or. Au milieu de prêtres, juges, assistants divers, il s’étonne que tout se passe si bien et qu’en bas de la colline, les bataillons de soldats alignés — en casque de guerre et dont les armures scintillent — ne signalent aucun détachement de Coquillards en vue sur la plaine :
— C’est comme s’ils avaient mieux à faire ailleurs…, grommelle le procureur, de son accent alsacien.
Colin se dirige de lui-même vers la longue échelle posée contre un pilier et destinée à monter le patient aux fourches patibulaires. Il n’est pas provocant. Quand deux pauvres clercs parlant latin, humbles, viennent près de lui et chantent bien, il ne crache pas le nom du Christ au sol. Rabustel en est satisfait.
— Colin de Cayeux, larron et murdrier ! Pour le vol du collège de Navarre et…
Un responsable de la justice crie l’acte d’accusation, le dictum, au peuple qui l’écoute. Colin l’interrompt paisiblement et, au procureur de Dijon, demande juste une grâce : qu’on lui épargne la honte de la liste de ses crimes et qu’on en fasse lecture qu’après son exécution.
« La demande est singulière… » mais Jean Rabustel accepte. D’autant plus que la liste des crimes de Colin de Cayeux, particulièrement longue, va nécessiter du temps et que l’essentiel est qu’on en finisse au plus tôt avec ce chef coquillard dont la bande de soldats sans solde est responsable d’incertitudes et de désordres qui mènent le pays au bord de l’épuisement. On dit qu’ils apportent avec eux la Peste. À l’écoute du récit de leurs expéditions, le pape fut frappé d’hémiplégie.
— Allez-y.
À mi-hauteur des hauts piliers, sur un plancher, le gros bourreau joufflu attend. Dos aux barreaux, le condamné va grimper jusqu’à son exécuteur qui lui passera la corde autour du cou et poussera l’échelle.
Colin dit adieu à tout le monde. Il gravit deux lattes de bois et, par-dessus les casques des gardes, m’aperçoit au premier rang. Près de moi, Simon Le Double lui annonce en jargon que j’irai avec lui rejoindre les autres. Colin me conseille en français :