Justine Ou Les Malheurs De La Vertu
- Автор: de Sade Marquis Alphonse Francois
- Язык: французский
- Жанр: Романы для взрослых
Электронная книга - «Justine Ou Les Malheurs De La Vertu». Краткое содержание книги:
– Tu le vois, Thérèse, me dit-il alors, si tu manques ton coup, je ne manquerai pas le mien; je n'ai donc pas tort de te dire que tes jours dépendent de toi.
Il s'excite; c'est au moment de son ivresse qu'il doit tirer le tabouret dont la fuite me laisse pendue au plafond; il fait tout ce qu'il peut pour feindre cet instant; il serait aux nues si je manquais d'adresse; mais il a beau faire, je le devine, la violence de son extase le trahit, je lui vois faire le fatal mouvement, le tabouret s'échappe, je coupe la corde et tombe à terre, entièrement dégagée; là, quoique à plus de douze pieds de lui, le croiriez-vous, madame? je sens mon corps inondé des preuves de son délire et de sa frénésie.
Une autre que moi, profitant de l'arme qu'elle se trouvait entre les mains, se fût sans doute jetée sur ce monstre; mais à quoi m'eût servi ce trait de courage? N'ayant pas les clefs de ces souterrains, en ignorant les détours, je serais morte avant que d'en avoir pu sortir; d'ailleurs Roland était armé; je me relevai donc, laissant l'arme à terre, afin qu'il ne conçût même pas sur moi le plus léger soupçon; il n'en eut point; il avait savouré le plaisir dans toute son étendue, et content de ma douceur, de ma résignation, bien plus peut-être que de mon adresse, il me fit signe de sortir, et nous remontâmes.
Le lendemain, j'examinai mieux mes compagnes. Ces quatre filles étaient de vingt-cinq à trente ans; quoique abruties par la misère et déformées par l'excès des travaux, elles avaient encore des restes de beauté; leur taille était belle, et la plus jeune, appelée Suzanne, avec des yeux charmants, avait encore de très beaux cheveux; Roland l'avait prise à Lyon, il avait eu ses prémices, et après l'avoir enlevée à sa famille, sous les serments de l'épouser, il l'avait conduite dans cet affreux château; elle y était depuis trois ans, et, plus particulièrement encore que ses compagnes, l'objet des férocités de ce monstre: à force de coups de nerf de bœuf, ses fesses étaient devenues calleuses et dures comme le serait une peau de vache desséchée au soleil; elle avait un cancer au sein gauche et un abcès dans la matrice qui lui causait des douleurs inouïes. Tout cela était l'ouvrage du perfide Roland; chacune de ces horreurs était le fruit de ses lubricités.
Ce fut elle qui m'apprit que Roland était à la veille de se rendre à Venise, si les sommes considérables qu'il venait de faire dernièrement passer en Espagne lui rapportaient les lettres de change qu'il attendait pour l'Italie, parce qu'il ne voulait point porter son or au-delà des monts; il n'y en envoyait jamais: c'était dans un pays différent de celui où il se proposait d'habiter qu'il faisait passer ses fausses espèces; par ce moyen, ne se trouvant riche dans le lieu où il voulait se fixer que des papiers d'un autre royaume, ses friponneries ne pouvaient jamais se découvrir. Mais tout pouvait manquer dans un instant, et la retraite qu'il méditait dépendait absolument de cette dernière négociation, où la plus grande partie de ses trésors était compromise. Si Cadix acceptait ses piastres, ses sequins, ses louis faux, et lui envoyait sur cela des lettres sur Venise, Roland était heureux le reste de sa vie; si la fraude était découverte, un seul jour suffisait à culbuter le frêle édifice de sa fortune.
– Hélas! dis-je en apprenant ces particularités, la providence sera juste une fois, elle ne permettra pas les succès d'un tel monstre, et nous serons toutes vengées…
Grand Dieu! après l'expérience que j'avais acquise, était-ce à moi de raisonner ainsi!
Vers midi, on nous donnait deux heures de repos dont nous profitions pour aller toujours séparément respirer et dîner dans nos chambres; à deux heures, on nous rattachait et l'on nous faisait travailler jusqu'à la nuit, sans qu'il nous fût jamais permis d'entrer dans le château. Si nous étions nues, c'était non seulement à cause de la chaleur, mais plus encore afin d'être mieux à même de recevoir les coups de nerf de bœuf que venait de temps en temps nous appliquer notre farouche maître. L'hiver, on nous donnait un pantalon et un gilet tellement serrés sur la peau, que nos corps n'en étaient pas moins exposés aux coups d'un scélérat dont l'unique plaisir était de nous rouer.
Huit jours se passèrent sans que je visse Roland; le neuvième, il parut à notre travail, et prétendant que Suzanne et moi tournions la roue avec trop de mollesse, il nous distribua trente coups de nerf de bœuf à chacune, depuis le milieu des reins jusqu'au gras des jambes.
A minuit de ce même jour, le vilain homme vint me trouver dans mon cachot, et s'enflammant du spectacle de ses cruautés, il introduisit encore sa terrible massue dans l'antre ténébreux que je lui exposais par la posture où il me tenait en considérant les vestiges de sa rage. Quand ses passions furent assouvies, je voulus profiter de l'instant de calme pour le supplier d'adoucir mon sort. Hélas! j'ignorais que si dans de telles âmes le moment du délire rend plus actif le penchant qu'elles ont à la cruauté, le calme ne les en ramène pas davantage pour cela aux douces vertus de l'honnête homme; c'est un feu plus ou moins embrasé par les aliments dont on le nourrit, mais qui ne brûle pas moins quoique sous la cendre.
– Et de quel droit, me répondit Roland, prétends-tu que j'allège tes chaînes? Est-ce en raison des fantaisies que je veux bien me passer avec toi? Mais vais-je à tes pieds demander des faveurs de l'accord desquelles tu puisses implorer quelques dédommagements? Je ne te demande rien, je prends, et je ne vois pas que, de ce que j'use d'un droit sur toi, il doive en résulter qu'il me faille abstenir d'en exiger un second. Il n'y a point d'amour dans mon fait: l'amour est un sentiment chevaleresque souverainement méprisé par moi, et dont mon cœur ne sentit jamais les atteintes; je me sers d'une femme par nécessité, comme on se sert d'un vase rond et creux dans un besoin différent, mais n'accordant jamais à cet individu, que mon argent et mon autorité soumettent à mes désirs, ni estime ni tendresse; ne devant ce que j'enlève qu'à moi-même, et n'exigeant jamais de lui que de la soumission, je ne puis être tenu d'après cela à lui accorder aucune gratitude. Je demande à ceux qui voudraient m'y contraindre si un voleur qui arrache la bourse d'un homme dans un bois, parce qu'il se trouve plus fort que lui, doit quelque reconnaissance à cet homme du tort qu'il vient de lui causer? Il en est de même de l'outrage fait à une femme: ce peut être un titre pour lui en faire un second, mais jamais une raison suffisante pour lui accorder des dédommagements.
– Oh! monsieur, lui dis-je, à quel point vous portez la scélératesse!
– Au dernier période, me répondit Roland: il n'est pas un seul écart dans le monde où je ne me sois livré, pas un crime que je n'aie commis, et pas un que mes principes n'excusent ou ne légitiment. J'ai ressenti sans cesse au mal une sorte d'attrait qui tournait toujours au profit de ma volupté; le crime allume ma luxure; plus il est affreux, plus il m'irrite; je jouis en le commettant de la même sorte de plaisir que les gens ordinaires ne goûtent que dans la lubricité, et je me suis trouvé cent fois, pensant au crime, m'y livrant, ou venant de le commettre, absolument dans le même état qu'on est auprès d'une belle femme nue; il irritait mes sens dans le même genre, et je le commettais pour m'enflammer, comme on s'approche d'un bel objet dans les intentions de l'impudicité.
– Oh! monsieur, ce que vous dites est affreux, mais j'en ai vu des exemples.
– Il en est mille, Thérèse. Il ne faut pas s'imaginer que ce soit la beauté d'une femme qui irrite le mieux l'esprit d'un libertin: c'est bien plutôt l'espèce de crime qu'ont attaché les lois à sa possession. La preuve en est que, plus cette possession est criminelle, et plus on en est enflammé; l'homme qui jouit d'une femme qu'il dérobe à son mari, d'une fille qu'il enlève à ses parents, est bien plus délecté sans doute que le mari qui ne jouit que de sa femme; et plus les liens qu'on brise paraissent respectables, plus la volupté s'agrandit. Si c'est sa mère, si c'est sa sœur, si c'est sa fille, nouveaux attraits aux plaisirs éprouvés; a-t-on goûté tout cela, on voudrait que les digues s'accrussent encore pour donner plus de peines et plus de charmes à les franchir. Or, si le crime assaisonne une jouissance, détaché de cette jouissance, il peut donc en être une lui-même; il y aura donc alors une jouissance certaine dans le crime seul. Car il est impossible que ce qui prête du sel n'en soit pas très pourvu soi-même. Ainsi, je le suppose, le rapt d'une fille pour son propre compte donnera un plaisir très vif, mais le rapt pour le compte d'un autre donnera tout le plaisir dont la jouissance de cette fille se trouvait améliorée par le rapt; le rapt d'une montre, d'une bourse en donneront également, et si j'ai accoutumé mes sens à se trouver émus de quelque volupté au rapt d'une fille, en tant que rapt, ce même plaisir, cette même volupté se retrouvera au rapt de la montre, à celui de la bourse, etc. Et voilà ce qui explique la fantaisie de tant d'honnêtes gens qui volaient sans en avoir besoin. Rien de plus simple, de ce moment-là, et que l'on goûte les plus grands plaisirs à tout ce qui sera criminel, et que l'on rende, par tout ce que l'on pourra imaginer, les jouissances simples aussi criminelles qu'il sera possible de les rendre; on ne fait, en se conduisant ainsi, que prêter à cette jouissance la dose de sel qui lui manquait et qui devenait indispensable à la perfection du bonheur. Ces systèmes mènent loin, je le sais, peut-être même te le prouverai-je avant peu, Thérèse, mais qu'importe pourvu qu'on jouisse? Y avait-il, par exemple, chère fille, quelque chose de plus simple et de plus naturel que de me voir jouir de toi? Mais tu t'y opposes, tu me demandes que cela ne soit pas; il semblerait par les obligations que je t'ai, que je dusse t'accorder ce que tu exiges. Cependant je ne me rends à rien, je n'écoute rien, je brise tous les nœuds qui captivent les sots, je te soumets à mes désirs, et de la plus simple, de la plus monotone jouissance, j'en fais une vraiment délicieuse. Soumets-toi donc, Thérèse, soumets-toi; et si jamais tu reviens au monde sous le caractère du plus fort, abuse même de tes droits, et tu connaîtras de tous les plaisirs le plus vif et le plus piquant.