La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Laissant M. Tissot et sa troupe mettre de l'ordre dans la maison sur laquelle venait de s'élever la bannière bleue à l'écu d'argent, elle sortit, reconnut du haut du terre-plein, à mi-côte où était édifiée l'habitation, le vaste amphithéâtre de la baie sous ses brumes matinales, plissa les paupières sous la lumière diffuse, écouta les bruits confus qui montaient vers elle avec une sorte de paresse comme si les activités menées en contrebas : travaux des pêcheurs sur les échafauds pour préparer les morues, allées et venues des barques, ou de groupes de marins se déplaçant pour venir chercher de l'eau à la source, ou bien livrer leurs pêches aux coutelas des trancheurs, etc., l'eussent été par des fantômes.
Et, c'était irrésistible, elle ne pouvait s'empêcher d'évoquer celle qui, dans ses robes excentriques, avec sa finesse de statuette de Tanagra, son sourire innocent, ses grands yeux émouvants, s'était plu à régner un temps sur ce royaume déshérité, peuplé d'hommes isolés, solitaires, naïfs ou brutaux, candides comme des enfants ou vicieux comme des démons, que les hasards et les obligations de la pêche à la morue jetaient là sur les grèves, le temps d'un été, au pied des côtes et des falaises, hors l'espace et le temps, comme sur l'île maudite d'une étoile perdue.
L'an dernier, au retour de son voyage en Nouvelle-France, sous le coup du trouble qu'avait jeté en son esprit les élucubrations de Delphine du Rosoy et l'interrogatoire du lieutenant de police Garreau d'Entremont, elle avait essayé de chasser de sa pensée des soucis nébuleux, et d'éviter, pour laisser au temps le loisir de décanter ces informations, certaine démarche. Aujourd'hui, en ce voyage d'allée qu'elle effectuait en compagnie de Joffrey et qu'elle comptait bien accomplir avec lui jusqu'au bout, elle se sentait en meilleure disposition.
Un courrier qui l'attendait ici de Mme de Mercouville, toujours prolixe épistolière, lui annonçait que Delphine du Rosoy attendait un enfant pour la fin août, ce qui, calcula Angélique, leur permettrait d'être là pour l'heureux événement, au moins pour le baptême. Une autre lettre affectueuse de Marguerite Bourgeoys, datée du mois de juin, car confiée aux premières barques qui pouvaient gagner l'embouchure du Saint-Laurent dégagée de ses glaces, lui donnait des nouvelles détaillées et satisfaisantes sur la petite fille, et le message était accompagné d'une feuille couverte de grosses lettres appliquées :
Ma chère mère, Mon cher père...
Cela n'allait pas plus loin, car suffisant à remplir la feuille, mais cette première preuve tangible de la bonne santé et gentillesse d'Honorine et de ses progrès en écriture les avait remplis de joie.
La crissante fanfare des insectes célébrait la belle saison.
Angélique s'engagea sur le sentier et monta à travers les hautes herbes déjà presque réduites à paille par la chaleur. C'était la première fois qu'elle se risquait par là et jusqu'alors, quand elle avait fait halte à Tidmagouche, elle évitait de tourner la tête dans la direction des bois.
Elle trouva la tombe.
Autant qu'elle s'en souvenait, ayant dû par convenance assister à l'enterrement, c'était bien là.
Malgré la végétation envahissante, la croix de bois se dressait, à peine rejetée un peu de guingois par un travail actif, à ses pieds, d'une colonie de fourmis.
Apparemment, personne ne s'était préoccupé d'aller nettoyer autour de cette tombe au cours des années. Après l'ensevelissement, sur la terre fraîchement refermée, Joffrey de Peyrac avait fait poser une dalle pesante, et il avait donné une confortable obole à l'un des pêcheurs bretons, sculpteur de pierre en son pays, afin qu'il y gravât les nom et prénom, sans épitaphe, de la riche, noble et pieuse duchesse française, venue mourir tragiquement au Nouveau Monde, sur un rivage déshérité.
Le Breton avait fait son travail avec conscience, et s'il avait dû éprouver des difficultés pour faire tenir le prénom d'Ambroisine et le nom de Maudribourg sur toute la pierre tombale, il y était parvenu en allant à la ligne et en serrant un peu les lettres vers la fin. Il avait réussi à fignoler encore une petite croix et en dessous la date du décès. La date de naissance étant inconnue.
« S'il fallait en croire sa duègne Pétronille Damourt, elle aurait été plus âgée que moi, se souvint Angélique. Mais elle donnait à penser par ses façons timorées qu'elle l'était beaucoup moins. Encore une qui avait trouvé le secret de l'éternelle jeunesse. Mais par l'intervention de Méphisto ! »
À y réfléchir, avait-elle été si belle et si jeune ? Ou était-ce l'effet d'un charme qui émanait de sa personne et jetait des écailles sur les yeux des gens ?
Angélique se pencha afin de déchiffrer l'inscription que rongeait une dentelle arachnéenne de lichens dorés. Elle gratta, écarta un peu plantes et dépôts de poussière incrustés et son doigt suivit le tracé de chaque lettre :
Ici repose
dame
Ambr-
-oisine de
Maudri-
-bourg
Elle se redressa, et s'écarta de quelques pas afin de regarder de loin la tombe. Elle n'éprouvait en cet instant nul sursaut de crainte ou de ressentiment comme chaque fois que le nom de cette femme était prononcé devant elle.
Qui reposait là ? Elle, le corps, la dépouille mortelle de la Démone, l'esprit succube dénoncé par le père jésuite Jean-Paul Maraîcher de Vernon, ou une pauvre fille dévouée à sa maîtresse, Henriette Maillotin, exaltée, prête à tout pour celle qu'elle idolâtrait, et qui, par elle et ses complices cachés, avait été odieusement trompée, sacrifiée, assassinée ?
Angélique, au moment où l'on rapportait de la forêt, sur un brancard, la dépouille mortelle de la duchesse de Maudribourg, n'avait pas voulu, à bout de force nerveuse, s'approcher du cadavre dont elle avait seulement reconnu de loin des lambeaux de jupe maculés, jaune et bleu canard de ses étranges atours.
Mais Marcelline au grand cœur voulant donner quelques soins pieux à ce corps mutilé, l'envelopper au moins dans un linceul avant qu'il fût porté en terre, lui avait parlé de ce visage méconnaissable...
« Une bouillie de chair et d'os... comme si on l'avait frappée, écrasée à coups de maillets... »
Personne n'avait relevé son observation qu'elle n'avait d'ailleurs pas communiquée à tous. On en restait de préférence à l'intervention des loups et des lynx.
« Et les cheveux, Marcelline ?... Comment étaient ses cheveux ?... Longs ?... Noirs ?... »
Sans doute poissés de sang, arrachés par touffes... Néanmoins, il faudrait qu'un jour elle pose la question à Marcelline.
Elle revint s'asseoir près de la tombe.
Dans ce bourdonnement des insectes, l'endroit demeurait doux, serein. Et elle s'étonna, car ici elle ne ressentait pas le malaise de Tidmagouche. Des épilobes mauves, des verges d'or étincelantes, hautes comme des cierges poussant follement à leur manière, l'entouraient, l'abritant du vent qui faisait onduler leurs cimes dans un mouvement continu de berceuse. Des ancolies blanches, des petits asters mauves au cœur jaune, le rose lupin des prés, se mêlaient aux herbes envahissantes et un liseron commençait d'investir la croix, d'une liane innocente.
« Elle n'est pas là ! Si elle était là... les fleurs ne pousseraient pas », se dit Angélique.
Puis elle se releva et s'éloigna, après avoir eu quand même le courage de faire un signe de croix, et en se redisant que sa réflexion à propos des fleurs était puérile car la nature se moque bien de ces nuances.