La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
– Où es-tu ?... À qui rêves-tu ?...
Elle le contemplait dans sa beauté parfaite, à demi appuyé sur un coude, l'autre bras étendu reposant sur un genou qui soulevait le drap de dentelles, et sa lisse poitrine nue brillant comme un marbre, dans les jeux d'ombre et de soleil de l'alcôve.
– Je pense à lui, disait-il. Il est si loin... Et si seul. C'est une petite créature des bois. On le dit féroce, habité par l'âme d'un démon... Mais ce n'est pas cela. Il est habité d'une intelligence humaine, plus intelligent parfois que les humains qui le pourchassent. Oui, certains de ses congénères sont féroces, malfaisants parce que trop savants à se défendre et à nuire, à détruire les pièges, à rendre la vie intenable à ceux qui les tourmentent... Mais le mien a été élevé trop près des hommes...
Elle finit par comprendre qu'il lui faisait la description d'un animal sauvage, espèce animale inconnue en France, de ces Amériques d'où il revenait.
– Ils effraient parce que la nature leur a mis un masque noir autour des yeux comme aux bandits de grands chemins, et ils ont deux dents aiguës et longues de chaque côté de la mâchoire comme les vampires, mais si vous saviez Madame, ils ont une force d'âme si touchante, fit-il devenant presque volubile pour lui parler de cette bête à fourrure qu'il prétendait avoir élevé tout petit et qui en grandissant le suivait partout comme un chien ou un chat familier.
« Il pense à moi... Un jour, nous nous oublierons, mais je sais qu'il pense à moi encore, malgré la force de la vie des bois qui l'a repris. Et s'il ne m'oublie pas, c'est que tout n'est pas fini entre nous. Parfois je le sens qui m'appelle. Ce n'est pas un appel à l'aide, il ne craint rien. C'est une relation, comprenez-vous... Il se relie à moi... Madame, qu'en pensez-vous ? Qu'avons-nous à faire encore ensemble, lui et moi ?
Mme de Chaulnes fit un effort pour trouver une réponse, un conseil adéquat et cet effort la ramena à son enfance, où souventes fois, dans la tour du château paternel, elle avait conversé avec une vieille chouette.
Mais, soudain, il souriait, saisi de remords devant ses traits soucieux.
– Belle amie, voilà un sujet qui manque de grâce pour retenir l'attention d'une belle dame de la Cour.
– Tout ce qui me vient de vous, mon chéri, m'est précieux. J'aime votre innocence et vous me rendez la mienne.
– Prouvons-nous la donc ! s'exclama-t-il en la saisissant, et il la couvrit de baisers gourmands.
Dans ses beaux bras musclés, à peine couverts d'un duvet blond, elle s'enchantait, s'éblouissait à en perdre la tête.
Elle aimait qu'il fût si plein d'esprit sous des apparences naïves, et si plein de sensualité sous des dehors, en effet, pleins de candeur. Au point qu'elle finissait par se demander si elle avait jamais connu auparavant la sensualité, le plaisir.
À côté de celui qu'il lui dispensait, ce que d'autres hommes lui avaient apporté n'était que marchandise frelatée.
Enfin elle sut par sa soubrette qu'il ne souriait que pour elle.
– Même en présence du roi, Madame, et malgré les amabilités que Sa Majesté a pour lui, ce jeune sire ne se déride pas. C'est votre cocher qui me l'a dit et qui le tient du valet de chambre du roi, M. Bontemps.
– Alors... dis-tu... Je serais seule à lui arracher un sourire ?...
– Ni le roi, vous dis-je ! Ni moi-même. Et pourtant j'ai essayé. Vous seule, Madame. C'est donc qu'il a du goût pour vous et que votre commerce lui plaît fort. Je n'en vois pas d'autres raisons.
– Vraiment ! Le crois-tu ? hésitait Mme de Chaulnes, attendant le verdict de la donzelle avec une anxiété si éplorée que celle-ci renonça aux malices et laissa parler son cœur.
Mme de Chaulnes, la jugeant fine et gracieuse, l'avait prise à son service pour lui éviter toute une vie à porter des seaux dans une cour de ferme.
– Vous le méritez, Madame, fit-elle gentiment. Vous le méritez, croyez-moi. Par votre beauté et par votre bonté.
« Elle est dévorée de luxure », affirmait M. de Maray, ce courtisan de profession et presque de naissance – il était né à la sauvette dans les couloirs du Louvre d'une suivante de la reine Anne d'Autriche, un jour de grande cérémonie où la souveraine devait être assistée de toutes ses dames – connaissait tout de tous, à croire que chacun lui faisait de sa vie la plus intime des confidences détaillées. Or, il n'en était rien. Au contraire, sachant qu'il devinait le moindre secret d'un regard, on le fuyait dès que l'on avait quelque chose à cacher. Mais en vain. On eût dit qu'il dissimulait en chaque coin d'alcôve un diablotin espion à son service.
Plus élégamment, Mme de Scudéry parlant de l'état dans lequel se trouvait Mme de Chaulnes, affirma dans le langage des Précieuses qui commençait à passer de mode depuis que Jean-Baptiste Molière, le comédien du roi, le brocardait : « Qu'elle s'était égarée dans le bois de la Passion pour aboutir dans la grotte de l'Égarement qui mène au Palais des Sublimités secrètes », ce qui était un peu alambiqué, mais traduisait bien la réalité.
*****
Ce furent des jours, des mois de folies sans limites. Pour Mme de Chaulnes, la vie tournait autour d'heures exquises d'attente, dont l'anxiété était toujours comblée au-delà des espérances et des brûlants tourments qu'elles avaient attisés, d'heures exquises où il s'abandonnait à ses plus délirants enseignements, quitte à lui redire aussitôt la leçon avec une joyeuse et infatigable ardeur.
Elle lui trouvait toutes les beautés, tous les charmes, toutes les succulences. Elle l'appelait : son régal. Elle ne lui découvrait pas de défaut.
Elle le retenait de courir, après l'amour, s'asperger d'eau. Sa forte odeur d'adolescent la grisait, lui paraissait le plus excitant des aphrodisiaques.
Elle lui disait : Bois ! Mange !
Elle lui versait elle-même un vin de malvoisie, le regardait boire, dents étincelantes contre cristal, le regardait, un linge blanc glissant de son épaule nue, choisir une pêche qui avait sa blondeur et sa joue incarnate, y mordre avec une férocité qui n'était qu'appétit et plaisir d'exister.
Car pour mettre un comble à son adoration, elle découvrait que ce jeune prince trop parfait, trop beau, qui avait pris tout pouvoir sur elle et aurait pu si facilement, d'un mot piquant, d'une grimace, d'un bâillement, lui faire souffrir mille damnations, n'avait aucune méchanceté.
Elle était ivre, elle délirait.
Elle baignait dans le bonheur sans oser se dire que c'était le bonheur.
C'était plus que le bonheur.
L'idée de se confesser de sa passion nouvelle pour en recevoir l'absolution, comme elle avait fait jusqu'ici à chacune de ses incartades amoureuses, ne l'effleurait pas.
Au contraire. Telle était la folie qui s'était emparée d'elle que souventes fois, éveillée, dans la douceur des nuits apaisées, le contemplant endormi contre son flanc à la lueur d'or de la veilleuse, contemplant ce corps virginal et distant, cette lèvre boudeuse mais qui ne bouderait pas le baiser par lequel elle l'entrouvrirait pour l'éveiller, il lui arrivait de se demander avec humilité et surprise, et aussi une immense gratitude envers Dieu, quelle bonne action elle avait bien pu accomplir dans sa vie égoïste et frivole, qui lui avait mérité ce don du Ciel.
Chapitre 22
Honorine à Montréal...
Honorine aidait mère Bourgeoys à fabriquer les chandelles. La supérieure de la Congrégation de Notre-Dame se chargeait souvent de ce travail. Elle aimait à rappeler qu'elle était fille d'un maître-chandelier de Troyes.
Une petite élève l'assistait pour laquelle c'était un honneur, une récompense. Et pour l'habile pédagogue, l'occasion de parler amicalement et en confidence avec l'une des enfants qui lui étaient confiées.