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Angélique et le complot des ombres

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Angélique et le complot des ombres
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Angélique avait regagné le Gouldsboro afin d'y changer de toilette et s'y reposer un peu. Il y avait un va-et-vient incessant d'esquifs de toutes sortes : barques, canots, kayaks, amenant les gens des navires à la rive et vice versa.

Au moment où elle s'apprêtait à retourner à terre, elle avait perçu une agitation sur le pont, et Villedavray lui avait crié :

– Honorine est à bord...

*****

– Honorine à bord du Saint-Jean-Baptiste ! Enlevée par cet équipage de forbans !

Le comte de Peyrac reprit sa longue-vue et se livra à un examen attentif.

– J'aperçois aussi Yolande, fit-il, elle vient d'apparaître.

Elle, la grande Acadienne, on pouvait la distinguer à l'œil nu et non loin, la tache bleue délavée de l'uniforme d'Adhémar. Chérubin était probablement dans les parages, mais invisible à cause de sa trop petite taille qui ne permettait pas à son bonnet rouge de dépasser le bord de la balustre.

– Mon fils est tombé aux mains des bandits, s'écria Villedavray dramatique. Ah ! Nous sommes perdus. Pourquoi, comte, les avez-vous pillés, hier soir, en leur prenant ce vin de Bourgogne ? Maintenant ils vont se venger atrocement.

L'intendant Carlon qui s'était joint à eux, intervint :

– Mon cher, je vous rappelle que c'est vous d'après ce que j'ai entendu dire, qui vous êtes chargé de ce larcin. Malgré mes recommandations...

– Sans doute ! Mais il ne fallait pas leur permettre d'aller à terre.

– Hé ! Marquis ! Je vous ai entendu de mes oreilles dire qu'il serait politique de relâcher le licou, si jamais un envoyé du roi était à bord.

– M. de Peyrac n'avait qu'à ne pas m'écouter.

– Trêve de discussions, interrompit ce dernier. Le mal est fait. Maintenant il faut aviser. Monsieur Carlon, comme intendant de la Nouvelle-France, vous pouvez m'être utile.

– Je suis à votre disposition, affirma le fonctionnaire royal. Il avait l'air sincèrement affecté, et, cette fois, moins pour l'ennui des complications à venir que de crainte pour les enfants, ce qui émut Angélique. Toute sympathie lui était secourable en ce moment.

– On n'aurait jamais dû les laisser débarquer, gémissait Villedavray. Ils en ont profité pour se saisir d'otages. Et quels otages ! Nos malheureux petits... Ils vont nous en demander une rançon ruineuse. Je connais ce Dugast. Il est capable de tout. Pourvu que... Où sont-ils mon Dieu ! On ne les voit plus !

Angélique ressaisit la lorgnette dont s'était emparé de marquis, tandis que quelqu'un courait apporter une autres longues-vues réclamées par Peyrac. Avec nervosité, Angélique réajusta la vision de l'instrument à la sienne.

Elle put constater que le groupe entrevu tout à l'heure avait disparu. Le pont du Saint-Jean-Baptiste était maintenant désert.

– Ils les ont jeté à l'eau ! cria Villedavray.

Il commença à retirer sa redingote, prêt à sauter à la mer en haut-de-chausses et gilet. On le retint.

– Calmez-vous, dit le comte. Nous allons faire descendre une chaloupe et nous rendre là-bas. Nous irons plus vite qu'à la nage. Je vous en prie, marquis, ne perdez pas votre sang-froid.

Il replia vivement sa lorgnette et, suivi de tous, gagna le pont principal et se dirigea vers la grande chaloupe dont les matelots commençaient à dénouer les amarres. Heureusement, il restait une embarcation à bord, toutes les autres étant requises et se trouvant à terre pour la fête.

Angélique bénit le ciel que Joffrey veillât à ce que jamais on ne se trouvât dépourvu de liaison avec la terre. Il était intransigeant là-dessus. En effet, par cette journée particulièrement euphorique, la méfiance générale s'était si bien relâchée que même à bord du Gouldsboro, on avait détendu l'habituelle et sévère discipline.

Il était évident que les occupants du Saint-Jean-Baptiste en avaient profité pour perpétrer ce lâche attentat. C'était Joffrey – Angélique l'apprendrait plus tard – qui avait le premier discerné quelque chose de suspect sur le Saint-Jean-Baptiste.

Villedavray soliloquait tout en commençant de descendre par l'échelle de corde dans l'embarcation.

– Je les ferai envoyer aux galères, je les ferai arquebuser... S'attaquer à mon fils ! Ils vont me demander toute ma fortune... Tant pis, je paierai... mais qu'ils prennent garde ! Ils ne l'emporteront pas en paradis...

Angélique essayait de ne pas s'affoler. Le Saint-Jean-Baptiste était cerné d'une flotte importante et bien armée. On en viendrait facilement à bout. Mais ils n'en avaient pas moins barre sur eux puisqu'ils détenaient entre leurs mains, à bord de ce navire mal famé, des existences innocentes et précieuses.

– Comment la chose avait-elle pu se produire ? De quel subterfuge s'était-on servi pour attirer ainsi les deux enfants, pourtant dressés à la méfiance et surveillés farouchement par Yolande et Adhémar ? Avait-on usé de violence ? Avec Yolande, cela semblait invraisemblable. Il aurait fallu plus que cet équipage de crève-la-faim pour l'embarquer de force. Alors ?...

– Qu'importe. Il serait temps de comprendre lorsqu'on aurait retrouvé tout le monde sain et sauf.

Angélique vit que Peyrac faisait descendre sa garde espagnole armée de mousquets à fourche. Tous les matelots qui l'accompagnaient étaient aussi équipés comme pour l'abordage.

Il se tourna vers elle :

– Je pars le premier...

– Je veux vous accompagner.

– Prenez patience ! Il est inutile que, si les choses se présentent mal, nous tombions tous ensemble au pouvoir des bandits. Vous allez me suivre incessamment. J'ai fait envoyer des signaux à terre avec ordre a deux embarcations de rallier le Gouldsboro immédiatement. Vous arriverez dans l'une avec d'Urville et ses hommes. Armez-vous de pistolets. Villedavray prendra l'autre. D'autre part l'état d'alerte est décrété à terre. Tout homme du Saint-Jean-Baptiste qui s'y trouve encore est cerné, et mis dans l'impossibilité de nuire et de regagner son bord...

– Peut-être ont-ils prévu cela ? Peut-être sont-ils tous sur le bâtiment et s'apprêtent à appareiller ? dit Villedavray qui derechef arracha la lorgnette au comte d'Urville pour examiner les mouvements du Saint-Jean-Baptiste. On dirait qu'il se trame quelque chose... sur le gaillard d'avant... Regardez :

– Ce vieux sabot ne peut pas nous filer au nez comme cela... Marquis, je vous en prie, ne désespérez pas avant l'heure, et concertons nos mouvements.

Joffrey de Peyrac parlait avec calme.

« Mais il est toujours calme quand c'est le pire », se dit Angélique, se remémorant la sérénité de Joffrey dressé devant le fort de Katarunk, alors que le cernaient les Iroquois hurlants.

Elle devait être blême.

Il posa sur son poignet sa main rassurante, et cela lui fit du bien, cette pression qui voulait lui communiquer la confiance.

– ... Patience, chérie ! répéta-t-il. Vous me suivez de près et nous allons tout mettre en œuvre pour donner à ces brigands l'impression que leur coup de force ne peut pas les mener bien loin. Mais il ne faut pas non plus qu'ils nous sentent trop vulnérables.

Elle sourit faiblement.

– Je vous comprends. Je suis prête.

– Courage ! réitéra-t-il, j'ai besoin de vous et de votre sang-froid. En montreriez-vous moins lorsqu'il s'agit de la vie de votre fille que celle de votre époux ? Comme l'autre soir ?

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