Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
Elle pencha la tête comme pour écouter en effet. L’assemblée de sac et de corde haletait. Les ribaudes tremblaient et les truands frémissaient.
– C’est le soir, dit lentement la bohémienne. Tout est paisible dans le somptueux hôtel et par la grande fenêtre large ouverte apparaît la cathédrale que contemple la jeune fille… L’insensée! C’est là, dans cette église, que le malheur devait se consommer. Pourquoi la jeune fille regardait-elle la face muette et menaçante de la cathédrale?… La voici qui sourit doucement… Comme elle est heureuse!… Près d’elle, celui qu’elle aime est assis, et il lui tient les deux mains, et elle écoute, dans le ravissement de son âme, ce que lui dit le noble seigneur… Et cependant, au fond du somptueux hôtel, le vieux père aveugle se repose…
Saïzuma s’arrêta court. Ses yeux, à travers les trous du masque rouge, regardaient au loin, on ne savait quoi…
– Le vieux père aveugle se repose, reprit-elle en hochant la tête: confiant dans sa fille, il dort… Du moins, elle le croit. Et son amant le croit aussi. Et ils sont l’un près de l’autre, et leurs lèvres se rapprochent, et elles vont s’unir dans un baiser lorsque la porte s’ouvre…
– Malheur!… gronda une ribaude toute pâle.
– Qui a ouvert la porte?… C’est le père… le vieux père aveugle qui s’avance, les mains étendues et appelle sa fille… L’amant s’est redressé… la fille tremble de terreur… «Ma fille, mon enfant… avec qui parlais-tu?… – Avec personne, père!… Non, bien certainement, il n’y a personne dans la chambre de votre enfant…» Et l’amant?… Ah! comme il est adroit, silencieux et furtif!… Il s’est reculé jusqu’au fond de la chambre, et il ne semble même plus respirer… La jeune fille n’a même pas la force de se lever pour aller au-devant de l’aveugle… C’est lui qui vient à elle à pas tremblants, et enfin, il saisit ses mains… «Comme tes mains sont glacées, mon enfant! – Père, c’est le soir… c’est le vent… c’est l’ombre qui tombe de cette cathédrale… – Comme ta voix tremble! – Père, c’est la surprise, l’émotion de vous voir tout à coup…» Et les yeux de la jeune fille mourante d’effroi se portent sur l’amant immobile. Elle cherche un autre mensonge, toujours des mensonges.
– Pauvre demoiselle! dit la ribaude qui s’appelait Loïson.
Saïzuma n’entendit pas. Et elle continua sa triste cantilène, car vraiment elle racontait comme elle eût chanté…
– Le front du père se voile: l’aveugle tourne autour de lui son regard mort, comme s’il espérait voir… Voir! oh! s’il avait vu!… «Ma fille, mon enfant, es-tu bien sûre qu’il n’y a personne ici?… – Sûre, mon père! oh! tout à fait sûre!… – Jure-le, mon enfant!… Jure-le, sur mes cheveux blancs… jure-le sur la sainte Bible, et alors, je croirai seulement que tu étais seule… Car je sais que tu as l’âme haute et pure, et tu ne voudrais pas te charger d’un tel parjure!…» La jeune fille se débat… Il lui semble qu’elle va mourir… Jurer! Jurer cela! sur les cheveux blancs de l’aveugle!… Son regard va chercher le regard de l’amant, et le regard de l’amant répond: Jure, mais jure donc!… «Eh bien, ma fille?» La voix du père, la voix de l’aveugle contient une affreuse angoisse. Et alors, sous le regard de l’amant, la jeune fille dit: «Mon père, sur vos cheveux blancs, sur la sainte Bible, je jure qu’il n’y a personne ici que nous deux…» Et le pauvre père sourit. Et il demande pardon à sa fille. Et elle, oh! elle, la parjure, sent que le malheur, désormais, va la saisir et l’emporter aux abîmes…
– Pauvre fille! répéta Loïson.
Saïzuma se tut.
– Encore! demanda une autre ribaude. Qu’arriva-t-il ensuite?…
Mais peut-être y avait-il eu une brusque saute de direction dans l’esprit de Saïzuma. D’une voix changée, emphatique et théâtrale, elle s’écria:
– À force de regarder en moi-même au fond du cachot j’ai appris à regarder dans l’âme des autres. Seigneurs et hautes dames, la bohémienne sait tout, voit tout, et l’avenir pour elle n’a pas de voiles. Qui veut connaître son avenir? Qui veut la bonne aventure dite par l’illustre bohémienne Saïzuma?…
Ces dernières paroles lui avaient sans doute été apprises par Belgodère, car elle les débitait comme une leçon.
– Approchez, dames et seigneurs, continua-t-elle sur le même ton.
– Moi, moi! cria une ribaude qui tendit sa main dans un geste de résolution et de crainte.
– Tu vivras longtemps, dit Saïzuma, mais tu ne seras jamais ni riche, ni heureuse.
– Malédiction! gronda la ribaude. Madame la bohémienne, ne pourriez-vous me donner quelque richesse en échange de quelques ans de vie?
Mais déjà Loïson tendait sa main sur laquelle Saïzuma jetait un coup d’œil.
– Prends garde à celui que tu aimes, dit-elle, il te fera du mal.
– Bon! grogna le Rougeaud, ce sera pain bénit.
Successivement, plusieurs ribaudes et quelques truands connurent en frémissant l’avenir révélé par la bohémienne. Elle disait à chacun son fait en une phrase brève… peut-être selon l’inspiration du moment, au hasard.
– Bientôt, dit-elle à un truand, tu porteras autour du cou une cravate de chanvre.
Et le truand devint livide en murmurant:
– Mon père et mes frères sont morts ainsi. Je sais bien que ce sera bientôt mon tour.
Le Rougeaud, lui aussi, tendit sa main.
– Ton sang va couler, dit Saïzuma. Prends garde à une épée plus subtile que ta dague.
– Bah! tu mens, sorcière! Ou tu te trompes. Lis donc mieux.
– J’ai dit! fit Saïzuma.
– Et tu prétends qu’il y a dans Paris une épée plus subtile que ma dague? gronda le truand en abattant son poing sur la table qui trembla.
– Ton sang va couler, te dis-je!…
Le Rougeaud avait peut-être bu plus que de raison. Ou peut-être, sous ses airs, était-il plus vivement frappé par la prophétie. Il pâlit soudain et poussa un juron. Puis son visage s’enflamma. Il se leva, saisit la bohémienne par le bras et gronda:
– Sorcière de malheur, si tu ne conjures à l’instant le mauvais sort, si tu ne déclares que tu as menti, c’est ton sang à toi qui va couler, et tu ne porteras plus malheur à personne!
Alors, il y eut un grand tumulte dans le cabaret. Ce Rougeaud était parmi ces gens une façon de terreur. On le redoutait pour sa sauvage violence, et nul n’eût osé lui tenir tête dans aucune truanderie. C’était une bestiale physionomie. En ce moment, il était convaincu que la bohémienne lui jetait un mauvais sort. Il l’avait violemment saisie au bras. Saïzuma, raide, immobile, ne fit pas un geste de défense.
– Déclare que tu as menti! rugit le truand, tandis que les ribaudes s’écartaient épouvantées.
– J’ai dit! répéta Saïzuma de sa voix morne.
Le Rougeaud leva le poing.
Au moment où ce poing, véritable massue, allait s’abattre sur la tête de la bohémienne, le truand sentit une main rude tomber sur son épaule. Il chancela et se retourna avec un furieux grognement.
– Ah! ah! fit-il en ricanant, l’amoureux de Loïse!…
Ce mot dont le truand ne pouvait soupçonner le sens profond, répercuté dans l’âme du chevalier, fit pâlir Pardaillan, qui demeura un instant suffoqué, et dont la main crispée à l’épaule du Rougeaud retomba alors.
– Eh! Loïson! cria le truand, voici ton amoureux qui t’abandonne pour la bohémienne!