Entretien avec un vampire [Interview with the Vampire - fr]
- Автор: Райс Энн
- Серия: Les chroniques des vampires #1
- Год: 1978
- Язык: французский
- Год: JC Latt
- ISBN: 9782266034838
- Переводчик: Tristan Murail
- Жанр: Ужасы
Электронная книга - «Entretien avec un vampire [Interview with the Vampire - fr]». Краткое содержание книги:
Véritable livre culte, premier volet des désormais incontournables «Chroniques des vampires», Entretien avec un vampire renouvelle totalement l’un des mythes les plus riches et les plus ambigus du fantastique.
« Ses sanglots se firent plus violents, plus amers, tant que je finis par me pencher pour embrasser la peau douce de son cou et de ses joues. Des pêches. Des pêches d’un bosquet enchanté où les fruits ne tombent jamais des branches. Où les fleurs ne se flétrissent ni ne meurent.
« — C’est bien, ma chérie…, lui dis-je. C’est bien, mon amour…
« Je la berçai lentement, tendrement dans mes bras, jusqu’à ce qu’elle s’assoupisse en murmurant que nous allions être heureux, éternellement, libres à tout jamais de Lestat, et que la grande aventure de nos vies commençait.
— La grande aventure de nos vies. Qu’est-ce que cela signifie de mourir quand vous pouvez vivre jusqu’à la fin du monde? Et qu’est-ce que la « fin du monde » sinon une simple expression, car qui sait ce qu’est le monde lui-même? J’avais maintenant vécu en deux siècles différents et vu les illusions de l’un complètement ruinées par l’autre. J’avais vécu, éternellement jeune, éternellement ancien, désabusé. Une horloge d’argent qui tictaquait dans le vide : cadran décoré, aiguilles délicatement sculptées que personne ne regardait, illuminés par une lumière qui n’était pas lumière, lumière semblable à celle par laquelle Dieu fit le monde avant d’avoir créé la lumière. Tictac, tictac, tictac précis de l’horloge, dans une pièce aussi vaste que l’univers…
« Je marchais de nouveau à travers rues; Claudia était allée son chemin pour tuer, et le parfum de sa chevelure et de sa robe s’attardait sur le bout de mes doigts, sur mon habit. Mes yeux me précédaient, loin devant moi, comme le pâle rayon d’une lanterne. J’étais devant la cathédrale. Qu’est-ce que cela signifie de mourir quand vous pouvez vivre jusqu’à la fin du monde ? Je pensais à la mort de mon frère, à l’encens et au chapelet. J’eus le désir soudain de me retrouver dans cette chapelle ardente, en train d’écouter les voix des femmes s’élever et retomber au rythme des Ave, d’écouter le cliquetis des grains des rosaires, de respirer l’odeur de la cire. Je me rappelais les pleurs. C’était tangible, comme si ce fût hier. Il n’y avait qu’une porte à pousser… Je me vis descendre à grands pas un couloir et l’entrouvrir doucement…
« La grande façade de la cathédrale s’élevait comme une masse obscure en face du square, mais le portail était ouvert et permettait d’apercevoir une lumière douce et tremblotante à l’intérieur. C’était samedi soir, tôt, et les gens allaient se confesser pour communier à la messe du dimanche. Les cierges brûlaient d’une flamme sourde dans les chandeliers. A l’extrémité de la nef, l’autel émergeait vaguement de l’ombre, chargé de fleurs blanches. C’était à la vieille église qui s’élevait autrefois à cet endroit que l’on avait amené mon frère pour la dernière cérémonie avant le cimetière. Je me rendis soudain compte que je n’étais jamais revenu ici depuis, que pas une seule fois je n’avais gravi ces degrés de pierre, traversé ce porche et franchi ces portes ouvertes.
« Je n’avais pas peur. Tout au plus, peut-être, désirais-je que quelque chose se produise, que les pierres tremblent au moment où je m’engloutirais dans l’ombre de la nef et où j’apercevrais, au loin sur l’autel, le tabernacle. Je me rappelais maintenant être passé ici un soir où les vitraux brillaient de lumière et où l’écho des cantiques se déversait dans Jackson Square. J’avais hésité cette fois-là, me demandant s’il y avait pas quelque secret que Lestat m’aurait caché, s’il n’était point dangereux pour mon existence d’y entrer. J’en avais eu envie, mais avais chassé l’idée de mon esprit et m’étais arraché la fascination du portail grand ouvert et de la foule qui s’unissait en une seule voix. J’avais quelque chose pour Claudia, une poupée de mariée que j’avais prise à la devanture sombre d’une boutique de jouets et placée dans une grande boîte, avec du papier cristal et des rubans. Une poupée pour Claudia. Je me rappelais m’être enfui à grands pas, poursuivi par les vibrations lourdes de l’orgue, mes pupilles rétrécies par la clarté des cierges.
« Je songeais donc à cet instant passé, à cette peur en moi à la seule vue de l’autel, au son du Pange Lingua. Et j’étais toujours obsédé par la pensée persistante de mon frère. Je voyais le cercueil remonter la nef, suivi du cortège funéraire. Je n’avais pas peur, cette fois. Comme je le disais, je crois que tout au plus je ressentais l’envie d’avoir peur, de trouver une raison d’avoir peur tandis que je m’avançais lentement au long des sombres parois de pierre. Bien que ce fût l’été, l’air était frais et humide. La poupée de Claudia me revint à l’esprit. Où était-elle? Pendant des années, Claudia avait joué avec cette poupée. Je me vis tout à coup en train de la chercher, comme en un cauchemar, un de ces cauchemars où l’on cherche désespérément un objet insaisissable qui s’enfuit à mesure, où l’on se heurte à des portes qui ne veulent pas s’ouvrir ou à des tiroirs qui ne veulent pas se fermer, où l’on se débat sans cesse contre des choses sans signification, sans savoir le but d’efforts aussi vains. Pourquoi l’évocation soudaine d’un châle jeté sur une chaise distillait-elle l’horreur dans mon esprit ?
« J’étais dans la cathédrale. Une femme sortit du confessionnal et dépassa la longue file de ceux qui attendaient. L’homme qui aurait dû y entrer à son tour ne bougeait pas; mes yeux, alertes même dans l’état de faiblesse où je me trouvais, notèrent le fait. Je me tournai pour le regarder. Il m’observait. Je fis vivement demi-tour, l’entendis entrer dans le confessionnal et en fermer la porte. Je remontai le bas-côté jusqu’en haut de l’église et, plus par épuisement que par conviction, allai m’asseoir sur un banc vide. Par l’effet d’une vieille habitude, j’avais failli faire une génuflexion. Mon âme me semblait aussi confuse et torturée que celle d’un humain. Je fermai les yeux un moment et tentai de bannir toute pensée. « Écoute et regarde », me dis-je. Grâce à cet effort de volonté mes sens purent émerger de la tourmente. Tout autour de moi dans l’ombre, il y avait le murmure des prières, les menus cliquètements des grains de chapelet; le doux soupir de la femme qui venait de s’agenouiller devant la Douzième Station; l’odeur des rats s’élevait au-dessus de la mer des bancs de bois. Il y en avait un qui bougeait, quelque-part près de l’autel principal, un autre dans le grand autel latéral en bois sculpté consacré à la Vierge Marie. Les chandeliers d’or brillaient sur l’autel; une riche fleur blanche de chrysanthème s’inclina soudain sur sa tige; sur les pétales serrés luisaient de petites gouttes d’eau ; une odeur sure émanait des vases, des autels et des autels latéraux, des statues de la Vierge, du Christ et des saints. Leurs profils sans vie, leurs yeux fixes, leurs mains vides, leurs plis pétrifiés m’hypnotisèrent tout à coup. Puis mon corps fut pris d’une convulsion si violente que je plongeai en avant, me retenant d’une main au banc de devant. C’était un cimetière de formes mortes, d’effigies funéraires et d’anges de pierre. Relevant la tête, je me vis, de la façon la plus tangible, en train de gravir les marches de l’autel, d’ouvrir le petit tabernacle sacro-saint, d’atteindre de mes mains monstrueuses le ciboire consacré, de prendre le Corps du Christ et de semer sur le tapis ses blanches hosties. Puis de marcher sur l’aliment sacré, de long en large devant l’autel, afin de donner la sainte communion à la poussière. Je me levai et restai debout, entre les bancs, à contempler cette vision. J’en savais parfaitement le sens.
« Dieu n’habitait pas cette église ; ces statues ne donnaient qu’une image du néant. Il n’y avait, en cette cathédrale, d’autre présence surnaturelle que la mienne. J’étais la seule chose immortelle et consciente sous ce toit! Solitude! Solitude à sombrer dans la folie. Dans ma vision, la cathédrale s’écroula; les saints tanguèrent et s’effondrèrent. Les rats, nichés sur les rebords de pierre, mangeaient la sainte eucharistie. L’un d’eux, rat solitaire à l’énorme queue, pour mieux ronger la nappe pourrie de l’autel, la tira à lui, si bien que les chandeliers tombèrent et roulèrent sur les pierres gluantes. J’étais toujours debout. Indemne. Vivant… Tout à coup j’attrapai la main de plâtre de la Vierge et, la voyant se détacher du bras, l’écrasai dans ma paume, la réduisant en poudre par la seule pression de mon pouce.