Entretien avec un vampire [Interview with the Vampire - fr]
- Автор: Райс Энн
- Серия: Les chroniques des vampires #1
- Год: 1978
- Язык: французский
- Год: JC Latt
- ISBN: 9782266034838
- Переводчик: Tristan Murail
- Жанр: Ужасы
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Véritable livre culte, premier volet des désormais incontournables «Chroniques des vampires», Entretien avec un vampire renouvelle totalement l’un des mythes les plus riches et les plus ambigus du fantastique.
« Enfin, écartant des deux mains l’enfant, il dégagea ses dents. Il resta un moment à genoux, rejetant la tête en arrière, de telle sorte que les boucles blondes de sa chevelure désordonnée se défirent. Puis, tout à coup, il tomba en un lent plongeon jusqu’à terre, roulant sur lui-même jusqu’à ce que son dos soit arrêté par l’un des pieds du divan.
« — Ah!… Mon Dieu! murmura-t-il, tête renversée, paupières mi-closes.
« A vue d’œil, le rouge lui montait aux joues, aux mains… L’une de ses mains reposait sur son genou plié; elle s’agita un instant, puis retomba, immobile.
« Claudia n’avait pas fait un mouvement. Tel un ange de Botticelli, elle reposait près de l’autre enfant ; ce dernier était indemne, tandis que le corps de son compagnon se flétrissait déjà, cou tordu comme une tige brisée, tête retombant lourdement dans un angle anormal, l’angle de la mort, sur l’oreiller.
« Mais quelque chose allait de travers. Lestat regardait le plafond. Sa langue dépassait entre ses dents, semblait chercher à s’échapper de sa bouche, à franchir la barrière des dents pour entrer au contact des lèvres. Il avait l’air pétrifié. Il sembla qu’il frissonnait, que ses épaules se convulsaient… puis se détendaient pesamment; cependant il n’avait pas fait un geste. Un voile était tombé sur ses yeux gris clair, toujours tournés vers le ciel. Puis un son sortit de sa gorge. Émergeant de l’ombre du couloir, je fis un pas en avant, mais Claudia siffla sur un mode aigu :
« — Recule!
« — Louis…, faisait le son qui sortait de la gorge de Lestat. Louis…, Louis…
« — Tu n’as pas aimé, Lestat? demanda-t-elle.
« — Il y a quelque chose qui ne va pas, jeta-t-il, suffoquant.
« Ses yeux s’élargirent comme si le seul fait de parler était pour lui un effort colossal. Il était incapable de bouger, je le voyais bien, totalement incapable.
« — Claudia! fit-il dans un nouveau halètement, tandis que ses yeux roulaient vers elle.
« — Tu n’aimes pas le goût du sang des enfants?… s’enquit-elle d’une voix douce.
« — Louis…, murmura-t-il, parvenant enfin, pour une seconde, à redresser sa tête, qui retomba aussitôt sur le divan. Louis, c’est… c’est de l’absinthe! Trop d’absinthe!… Elle les a empoisonnés à l’absinthe. Elle m’a empoisonné, Louis…
« Il tenta de lever la main. Je m’approchai, séparé de lui par la table.
« — Retourne! m’ordonna de nouveau Claudia.
« Elle se laissa glisser du divan et s’approcha de lui, scruta son visage du même regard aigu qu’il avait quelques instants plus tôt porté sur les enfants.
« — De l’absinthe, père, dit-elle, et du laudanum!
« — Démon! souilla-t-il. Louis…, portez-moi dans mon cercueil. (Il lutta pour se lever.) Portez-moi dans mon cercueil!
« Sa voix était rauque, presque inaudible. Sa main s’agita, s’éleva, retomba.
« — Je vais vous mettre moi-même dans votre cercueil, père, fit Claudia sur un ton consolateur. Je vais vous y mettre pour toujours.
« Sur ces mots, elle tira de derrière les coussins du divan un couteau de cuisine.
« — Claudia! Ne fais pas ça! criai-je.
« Mais elle me décocha un regard d’une violence insoupçonnée qui me paralysa et, devant mes yeux, elle lui ouvrit la gorge.
« Il poussa un cri aigu, glaçant.
« — Mon Dieu! hurla-t-il. Mon Dieu!
« Le sang coula sur le devant de sa chemise, sur son habit. Le flot qui ruisselait n’aurait jamais pu couler de la gorge d’un être humain. C’était tout le sang dont il s’était empli cette nuit-là qui s’épanchait, le sang de l’enfant et le sang qu’il avait bu avant de boire l’enfant. Il tourna la tête, se tordit, faisant béer la blessure bouillonnante. Claudia enfonçait maintenant la lame dans sa poitrine. Il piqua de l’avant, sa bouche largement ouverte découvrant ses canines, tandis que ses mains recherchaient convulsivement le couteau, tentaient de l’arracher en des gestes désordonnés sans réussir à affermir leur prise. A travers les mèches de cheveux qui retombaient sur ses yeux, son regard vint sur moi.
« — Louis! Louis!
« Il eut un nouveau hoquet et tomba, de flanc, sur le tapis. Claudia l’observait toujours. Le sang se répandait partout, comme de l’eau. Gémissant, il essayait de se lever, s’appuyant d’un bras sur le sol, l’autre étant coincé sous son buste. Brusquement, Claudia se jeta sur lui et, nouant ses deux bras autour de son cou, le mordit profondément, tandis qu’il se débattait.
« — Louis, Louis! hoquetait-il encore et encore, luttant désespérément pour se libérer d’elle.
« Mais elle le chevauchait comme un cheval rétif, tressautant sous les saccades et les ruades de ses épaules. Enfin, elle se dégagea et, se remettant sur ses pieds, s’éloigna de lui en portant la main à ses lèvres, le regard voilé. Puis ses yeux s’éclaircirent et je me détournai, pris de nausée et incapable de regarder davantage.
« — Louis! appela-t-elle.
« Mais pour toute réponse je secouai la tête. Pendant un moment, la maison tout entière me parut vaciller. Cependant, elle reprenait :
« — Louis, regarde ce qui lui arrive!
« Il avait cessé de bouger et se trouvait maintenant couché sur le dos. Son corps, tout entier, était en train de se racornir, de se dessécher; sa peau, épaisse, se ridait, si blanche que l’on voyait par transparence les veines les plus minuscules. Malgré mes hoquets de terreur, je ne pouvais détacher mes yeux du spectacle, tandis même que la forme des os commençait de se deviner sous la peau, que les lèvres se rétractaient et laissaient paraître les dents, que la chair de son nez se réduisait à deux trous béants. Ses yeux pourtant, inaltérés, portaient encore sur le plafond leur regard féroce, roulaient encore dans leurs orbites des iris sauvages, tandis que la chair se fendait sur les os, se réduisait à une enveloppe de parchemin, tandis que les vêtements s’affaissaient autour du squelette dépouillé qu’ils contenaient maintenant. Enfin, ses iris chavirèrent et le blanc de ses yeux s’obscurcit. La chose qui gisait à terre était maintenant immobile : une masse de boucles blondes, un habit, une paire de bottes luisantes — et cette horreur qui avait été Lestat, et que je fixais d’un regard impuissant.
— Un long moment, Claudia resta là, debout, immobile. Le sang imbibait le tapis, revêtait les motifs floraux d’une teinte sombre, engluait de noir les lattes du plancher, maculait sa robe, ses chaussures blanches, son menton. Elle s’essuya avec une serviette bouchonnée, frotta les taches indélébiles de sa robe, puis me dit :
« — Louis, il faut que tu m’aides à l’emmener d’ici!
« — Non! répondis-je, tournant le dos au cadavre qui gisait à ses pieds.