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L'Invincible forteresse [A Clash of Kings (part 3) - fr]

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Bien que faits et signes ne cessent de confirmer la devise de Winterfell, « l’hiver vient », le royaume des Sept Couronnes affecte toujours d’ignorer la fin de l’été pour se consacrer plus commodément à ses querelles, vindictes, ambitions. Pendant que Rob Stark poursuit ses campagnes sanglantes dans l’ouest, que Port-Réal vit dans la hantise du siège imminent, que la guerre se répand jusqu’à Winterfell grâce aux menées des Greyjoy, eux-mêmes divisés, s’amoncellent au-delà du Mur des forces obscures et malfaisantes.
Mais contrairement aux apparences, Bran, le jeune fils du défunt maître de Winterfell, n’est pas mort, pas plus que n’est anéantie l’indomptable forteresse, prête à renaître de ses cendres…
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Du fond de cette accalmie monta l’appel des chants. Y cédant, Sansa se dirigea vers le septuaire. Deux garçons d’écurie suivirent, puis l’un des gardes, dont s’achevait la faction. D’autres leur emboîtèrent le pas.

Jamais Sansa n’avait vu le sanctuaire bondé à ce point ni si brillamment éclairé ; du haut des verrières se déversaient des échappées d’irisations, de tous côtés scintillaient des constellations de cierges. Si l’autel de la Mère et celui du Guerrier nageaient dans des flots de lumière, le Ferrant, le Père, l’Aïeule et la Jouvencelle étaient également fort sollicités, et quelques flammes vacillaient même sous la figure à moitié humaine de l’Etranger…, car qu’était Stannis Baratheon, sinon l’Etranger venu juger les gens de Port-Réal ? Sansa visita les Sept à tour de rôle, allumant un cierge devant chacun, puis se dénicha une place assise entre une antique lavandière toute rabougrie et un garçonnet pas plus vieux que Rickon et que sa tunique de toile fine attestait fils de chevalier. La main de la vieille était un paquet d’os calleux, celle de l’enfant menue, potelée, mais quel bien cela faisait, que de se cramponner à quelqu’un. A respirer cette atmosphère lourde et surchauffée, saturée de sueur et d’encens, de caresses arc-en-ciel et d’éblouissements, la tête vous tournait pas mal aussi.

Sansa connaissait l’hymne. Mère le lui avait enseigné, voilà bien bien longtemps, à Winterfell. Sa voix se joignit à celles de l’assistance.

Gente Mère, ô fontaine de miséricorde, Préserve nos fils de la guerre, nous t’en conjurons, Suspends les épées et suspends les flèches, Permets qu’ils connaissent un jour meilleur. Gente Mère, ô force des femmes, Soutiens nos filles dans ce combat, Daigne apaiser la rage et calmer la furie, Enseigne-nous les voies de la bonté.

Des quatre coins de Port-Réal avaient afflué dans le Grand Septuaire de Baelor, sur la colline de Visenya, des milliers de gens, et ils chantaient de même, et, de là, leurs voix s’épanchaient par toute la ville et vers l’autre berge de la rivière et fusaient vers le ciel. Les dieux ne peuvent pas ne pas nous entendre, songea-t-elle.

La plupart des hymnes lui étaient familiers, elle suivait de son mieux ceux qui le lui étaient moins, mêlant sa voix aux voix de serviteurs chenus, de jeunes femmes angoissées pour leurs maris, de filles de service et de soldats, de cuisiniers et de fauconniers, de fripons et de chevaliers, d’écuyers, de tournebroches et de mères allaitant. Elle chantait avec les gens renfermés dans l’enceinte du château comme avec ceux qui se trouvaient à l’extérieur, elle chantait avec la ville entière. Elle chantait pour obtenir miséricorde en faveur des vivants comme des défunts, de Bran, de Rickon et de Robb, de sa sœur Arya comme de son frère bâtard Jon Snow, là-bas, sur le Mur. Elle chantait pour Mère et pour Père, pour son grand-père, lord Hoster, et pour Oncle Edmure, pour son amie Jeyne Poole et pour ce vieil ivrogne de roi Robert, pour septa Mordane et ser Dontos et Jory Cassel et mestre Luwin, pour tous les braves chevaliers et soldats qui allaient mourir en ce jour, pour ceux, enfants, épouses, qui les pleureraient, se décida même à chanter, finalement, pour Tyrion le Lutin et pour le Limier. Il a beau ne pas être chevalier, dit-elle à la Mère, il ne m’en a pas moins préservée. Épargnez-le, s’il vous est possible, et amendez la rage qui le possède.

Toutefois, lorsque le septon gravit la chaire et supplia les dieux de défendre et protéger Sa noble et légitime Majesté le roi, Sansa se leva. La foule obstruant les allées, elle s’y fraya malaisément passage tandis qu’il demandait au Ferrant d’insuffler sa force à l’épée et au bouclier de Joffrey, au Guerrier de l’animer de sa bravoure, au Père de l’assister en toute circonstance. Faites que se brise sa lame et que vole en éclats son écu, souhaita-t-elle froidement tout en se propulsant vers la sortie, faites que tout courage l’abandonne et que chacun déserte son parti.

Exception faite des quelques gardes qui arpentaient le créneau de la conciergerie, le château paraissait évacué. Elle s’immobilisa pour tendre l’oreille. Au loin se percevait le tapage des combats. Les chants le noyaient presque entièrement, mais la rumeur en était bel et bien sensible, si vous aviez l’ouïe un peu fine : vous parvenaient la plainte lugubre des cors de guerre, le grincement des catapultes et le bruit mat du départ de leurs projectiles, suivis d’éclaboussures ou d’impacts ravageurs, le pétillement de la poix bouillante, la détente des scorpions, vvvrrr ! larguant leurs deux coudées acérées de fer et…, là-dessous, des râles d’agonie.

Un chant d’une autre espèce, en somme, un terrible chant. Sansa s’enfouit jusqu’aux oreilles dans la capuche de son manteau et pressa le pas vers la citadelle de Maegor, château-dans-le-château où la reine affirmait que chacun serait en sécurité. Aux abords du pont-levis, elle tomba sur lady Tanda et ses deux filles. Arrivée la veille de Castelfoyer avec un petit contingent de soldats, Falyse s’efforçait d’entraîner sa sœur, mais Lollys s’agrippait à sa camériste en sanglotant : « Je ne veux pas je ne veux pas je ne veux pas.

— La bataille a débuté, dit la mère d’un ton cassant.

— Je ne veux pas je ne veux pas. »

Faute de pouvoir les éviter, Sansa les salua gracieusement. « Puis-je vous être utile en rien ? »

La vergogne empourpra lady Tanda. « Non, madame, mais mille grâces de votre amabilité. Veuillez pardonner à ma fille, elle est souffrante.

— Je ne veux pas. » Lollys se cramponnait plus que jamais à sa camériste, une jolie fille mince et brune coiffée court qui brûlait manifestement de s’en décharger dans la douve au profit des affreuses piques de fer. « Pitié pitié je ne veux pas. »

Sansa prit sa plus douce voix : « Nous serons trois fois mieux abritées, dedans, et nous y aurons à boire comme à manger, ainsi que de la musique. »

Lollys la regarda d’un air hébété, bouche bée. Ses yeux marron sombre semblaient en permanence humectés de pleurs. « Je ne veux pas.

— Il le faut ! trancha vertement sa sœur, assez de ces comédies ! Aide-moi, Shae. » Elles la saisirent chacune par un coude et, d’un même élan, lui firent, mi-traînée mi-portée, franchir enfin le pont. « Elle n’est toujours pas remise de son mal », dit lady Tanda. Si l’on peut qualifier de mal sa grossesse, songea Sansa. L’état de Lollys défrayait les cancans.

Devant le guichet, les deux factionnaires avaient beau porter le manteau écarlate et le heaume à mufle léonin, ils n’étaient, sous la défroque Lannister, au su de Sansa, que de vulgaires reîtres. Hallebarde en travers des genoux s’en trouvait un troisième qui, vautré au bas de l’escalier – un garde authentique eût été debout –, daigna quand même se lever en les apercevant pour leur ouvrir la porte et les introduire dans la tour.

Quoique dix fois moins vaste que la grande salle du Donjon Rouge et deux fois plus modeste que la petite galerie de la tour de la Main, le Bal de la Reine pouvait encore accueillir une centaine de sièges et gagnait en charme ce que ses dimensions lui faisaient perdre de majesté. Y tenaient lieu d’appliques des miroirs d’argent martelé qui redoublaient l’éclat des torches ; des lambris richement ciselés tapissaient les murs, des jonchées au parfum suave le sol. De la tribune en surplomb se déversaient les accords joyeux des cordes et des vents. Des baies en plein cintre s’évasaient tout du long de la paroi sud, mais de lourds rideaux de velours les masquaient pour l’heure, ne laissant filtrer le moindre rai de jour ni la moindre oraison du monde extérieur ni le moindre son belliqueux. N’empêche, songea Sansa, la guerre est néanmoins sur nous.

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