Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour». Краткое содержание книги:
– Fi, mon frère! dit Thibaut qui se passait la langue sur les lèvres.
– Que voulez-vous! Je sens que j’appartiens corps et âme au démon de la gourmandise, car c’est ainsi que le révérend prieur appelle le divin bonheur de s’humecter le gosier d’un peu de bon vin après que de dignes épices ont, au préalable, enflammé ce gosier…
Frère Thibaut ne put y résister davantage et s’écria:
– Vous m’en faites venir l’eau à la bouche!
– Ah! mon frère, je ne sais quelles joies nous seront réservées au paradis; mais ce que je sais, c’est que sur cette terre, le paradis s’appelle l’auberge de la Devinière!
– Vous rappelez-vous les succulents dîners que nous y fîmes!
– Si je m’en souviens, juste ciel!… Et ceux du temps jadis, du temps de messire Grégoire, le père de maître Landry!…
– C’était, reprit frère Thibaut, vers quarante-six ou quarante-sept, l’année où mourut notre sire François Ier et où nous connûmes l’illustre et révérendissime Ignace de Loyola… C’était le bon temps, frère Lubin! Alors, quand nous avions bien dîné, maître Grégoire se contentait de notre bénédiction pour tout paiement.
– Tandis qu’aujourd’hui, il nous faut lutter et risquer la hart [13] pour bien manger!
– À qui le dites-vous, mon cher frère! Tel que vous me voyez, j’ai risqué plus que la pendaison pour accompagner à la Devinière, le duc de… mais chut! vous n’êtes point initié à ces grands secrets…
– En attendant, il me faut jeûner comme un novice! que dis-je? comme un condamné aux galères!
Thibaut cligna de l’œil et eut un sourire d’une mystérieuse éloquence.
Lubin, qui connaissait au tréfonds l’âme de Thibaut, frémit d’espoir.
– Oh! oh! murmura-t-il du bout des lèvres, les yeux arrondis.
– Qu’est-ce à dire? fit Thibaut.
– Rien, mon frère» rien… il m’avait semblé… à votre air… à votre sourire…
– Chut! reprit Thibaut. Fermez la porte, mon frère.
Lubin se hâta d’obéir avec un empressement étrange et, le cœur battant, revint à Thibaut.
– Ainsi donc, dit celui-ci, vous êtes pour quinze jours au pain et à l’eau?
– Hélas! gémit Lubin dont la folle espérance s’évanouissait déjà, devant la physionomie sévère de Thibaut.
– Je crois que vous n’y résisterez pas, continua celui-ci.
– Il me semble déjà que je meurs…
D’une petite armoire, Thibaut tira un pain noir et dur avec une bouteille, d’eau trouble, et dit sévèrement:
– Voilà votre nourriture pour deux jours, mon frère.
Lubin croisa ses bras sur sa poitrine et, se frappant le thorax à coups de poing, il pleura:
– Qu’on me dise donc tout de suite que je suis condamné! Quoi, frère Thibaut! Est-ce bien vous, vous avec qui j’ai fait de si bons dîners et si souvent vidé bouteille, est-ce bien vous qui me présentez cette nourriture affreuse et ce liquide déshonorant? Ah! mon frère, je n’eusse jamais cru à une pareille dureté de cœur chez vous! Et quand je songe à ces divins pâtés…
– Paix, mon frère! s’écria Thibaut dont l’œil redevint luisant.
– À ces poulets qui tournaient devant la flamme claire et dont l’admirable jus retombait en gouttes délectables…
– Mon frère, vous m’induisez en tentation!
– À ces flacons, dont le liquide vermeil tombait dans nos gobelets avec un bruit si harmonieux…
Thibaut parut prendre une héroïque résolution, loucha un instant vers la porte et saisit la main de Lubin.
– Eh bien, mon frère, supposez que je lève la serge qui recouvre cette chaudière, et que dans la chaudière, je trouve d’abord…
En parlant ainsi, Thibaut avait en effet découvert la chaudière aux miracles, et y plongeait les deux mains.
– Que vous y trouviez quoi? interrogea Lubin hors de lui.
– D’abord ce pâté à la croûte dorée, qui vient en droite ligne de la Devinière.
Lubin poussa une exclamation d’extase.
– Ensuite, continua Thibaut en plaçant au fur et à mesure sur l’autel les victuailles qu’il désignait, ensuite, ce pain tout frais, de ce matin, tendre et croustillant à souhait… ensuite, ce poulet froid, ensuite ces deux bouteilles de vin blanc… ensuite ce jambon à la chair rose… ensuite ces quatre flacons de bourgogne…
Lubin avait joint les mains. Ses joues tremblaient.
Thibaut, comme s’il eût officié, allait et venait devant l’autel, grave et pesant; et quand les six bouteilles eurent été rangées en bon ordre à droite de la chaudière, quand poulet, jambon, pâté, pain tendre eurent été alignés à gauche, il se retourna, les bras ouverts dans les gestes de la bénédiction, les yeux à demi clos, la bouche en cul de poule, la face rayonnante…
Lubin était tombé à genoux.
Majestueusement, Thibaut descendit les deux marches de l’autel et continua:
– Eh bien, mon frère, supposez que je vous dise que ces appétissantes victuailles ne sont en réalité que du pain noir et que ces six flacons ne contiennent que de l’eau, me croirez-vous?
– Certes! s’écria Lubin enthousiasmé.
– Eh bien, relevez-vous. Mangez et buvez. Ou plutôt, mangeons de ce pain noir, buvons de cette eau vermeille… Je sais que je mens, mais c’est dans l’intérêt de l’Église… ne cherchez pas à comprendre, mon frère.
Lubin qui s’était relevé ne se demandait nullement comment il pouvait être de l’intérêt de l’Église qu’il se nourrit de poulet, alors qu’il devait être au pain sec, et qu’il s’abreuvât de bourgogne, alors qu’il devait boire de l’eau.
Joyeusement, il déversa dans la chaudière la bouteille d’eau trouble qui lui était primitivement destinée, et il fit les apprêts du dîner. C’est-à-dire qu’il disposa deux chaises, siège à siège et y plaça les victuailles, tandis que les flacons prenaient place modestement sur le plancher.
Les deux moines s’assirent de chaque côté de cette table sommaire et attaquèrent avec la vigueur de vieux combattants qui en ont vu bien «autres.
– Voilà d’excellent pain noir, disait Thibaut en dévorant une tranche de pâté.
– Voilà de l’eau qui vous a un fumet merveilleux, répondait Lubin en buvant au goulot d’une bouteille de bourgogne.
Si frère Thibaut mangea beaucoup, il faut convenir qu’il se contenta d’une bouteille de vin blanc, ce qui, certainement, dut lui paraître héroïque. Lubin absorba le reste.
Après la première bouteille, Lubin devint mélancolique.
Après la deuxième, il éclata de rire hors de propos.
Après la troisième, il tonitrua l’Alléluia.
Après la quatrième, il pleura ses péchés.
Et pour se consoler, il chercha la cinquième et dernière. Mais il ne la trouva pas: Thibaut venait d’en verser le rouge contenu dans la chaudière aux miracles!
[13] Corde employée pour la pendaison des condamnés à mort. [Note du correcteur.]