Le journal d’une femme de chambre
- Автор: Mirbeau Octave
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:
– Comment… vous ne pouvez pas?… Rien n’est plus simple, pourtant… Déposez votre plainte et faites-nous citer, Rose et moi… Nous viendrons affirmer… certifier en justice que nous avons vu tout… tout… tout… La parole d’un soldat, en ce moment surtout, c’est quelque chose, tonnerre de Dieu!… Ce n’est pas de la… chose de chien… Et notez qu’après cela il nous sera facile de faire revivre l’affaire du viol et d’englober Lanlaire dedans… Ça c’est une idée… Pensez-y, mademoiselle Célestine… pensez-y…
Ah! j’ai beaucoup de choses, beaucoup trop de choses à quoi penser en ce moment… Joseph me presse de me décider… on ne peut pas attendre plus longtemps… Il a reçu de Cherbourg la nouvelle que la semaine prochaine doit avoir lieu la vente du petit café… Mais je suis inquiète, troublée… Je voudrais et je ne voudrais pas… Un jour cela me plaît, et, le lendemain, cela ne me plaît plus… Je crois surtout que j’ai peur… que Joseph ne veuille m’entraîner à des choses trop terribles… Je ne puis me résoudre à prendre un parti… Il ne me brutalise pas, me donne des arguments, me tente par des promesses de liberté, de belles toilettes, de vie assurée, heureuse, triomphante.
– Faut pourtant que je l’achète, le petit café… me dit-il… Je ne peux pas laisser échapper une occasion pareille… Et si la révolution vient?… Pensez donc, Célestine… c’est la fortune, tout de suite… et qui sait?… La révolution… ah! mettez-vous ça dans la tête… il n’y a pas mieux pour les cafés…
– Achetez-le toujours. Si ce n’est pas moi… ce sera une autre…
– Non… non, faut que ce soit vous… Il n’y en a pas d’autre que vous… J’ai les sangs tournés de vous… Mais vous vous méfiez de moi…
– Non, Joseph… je vous assure…
– Si… si… vous avez de mauvaises idées sur moi…
À ce moment, je ne sais, non en vérité je ne sais où j’ai pu trouver le courage de lui demander:
– Eh bien, Joseph… dites-moi que c’est vous qui avez violé la petite Claire, dans le bois…
Joseph a reçu le choc, avec une extraordinaire tranquillité. Il a seulement haussé les épaules, s’est dandiné quelques secondes et, remontant son pantalon qui avait un peu glissé, il a répondu simplement:
– Vous voyez bien… quand je vous le disais!… Je connais vos pensées, allez… je connais tout ce qui se passe dans vos pensées…
Il a adouci sa voix, mais son regard est devenu si effrayant qu’il m’a été impossible d’articuler une parole…
– S’agit pas de la petite Claire… s’agit de vous…
Comme l’autre soir, il m’a prise dans ses bras…
– Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?
Toute frissonnante, toute balbutiante, j’ai trouvé la force de répondre:
– J’ai peur… j’ai peur de vous… Joseph… Pourquoi ai-je peur de vous?
Il m’a tenue bercée, dans ses bras. Et, dédaigneux de se justifier, heureux peut-être d’augmenter mes terreurs, il m’a dit d’un ton paterneclass="underline"
– Eh ben… eh ben… puisque c’est ça… j’en recauserons… demain…
Il circule en ville un journal de Rouen où il y a un article qui fait scandale, parmi les dévotes. C’est une histoire vraie, très drôle et pas mal raide qui s’est passée tout dernièrement à Port-Lançon, un joli endroit, situé à trois lieues d’ici. Le piquant, c’est que tout le monde en connaît les personnages. Voilà encore de quoi occuper les gens, pendant quelques jours… On a apporté le journal à Marianne, hier, et le soir, après le dîner, j’ai fait la lecture du fameux article à haute voix… Dès les premières phrases, Joseph s’est levé très digne, sévère, et même un peu fâché. Il déclare qu’il n’aime pas les cochonneries, et qu’il ne peut supporter qu’on attaque la religion, devant lui…
– C’est pas bien, ce que vous faites là, Célestine… c’est pas bien…
Et il est parti se coucher…
Je transcris ici, cette histoire. Elle m’a paru propre à être conservée… et puis j’ai pensé que je pouvais bien égayer d’un franc éclat de rire ces pages si tristes…
La voici.
M. le doyen de la paroisse de Port-Lançon était un prêtre sanguin, actif, sectaire, et son éloquence avait grande réputation dans les pays avoisinants. Mécréants et libres-penseurs se rendaient à l’église, le dimanche, rien que pour l’entendre prêcher… Ils s’excusaient de cette pratique en invoquant des raisons oratoires:
– On n’est pas de son avis, bien sûr, mais c’est tout de même flatteur d’entendre un homme comme ça…
Et ils enviaient, pour leur député qui ne soufflait jamais un mot, la «sacrée platine» qu’avait M. le Doyen. Son intervention dans les affaires communales, brouillonne et bruyante, gênait parfois le maire, irritait souvent les autres autorités, mais M. le Doyen avait toujours le dernier mot, à cause de cette «sacrée platine», qui rivait son clou à tout le monde. Une de ses manies était qu’on n’instruisît pas assez les enfants.
– Qu’est-ce qu’on leur apprend à l’école?… On ne leur apprend rien… Quand on les interroge sur des questions capitales… c’est une vraie pitié… ils ne savent jamais quoi répondre…
De ce fâcheux état d’ignorance, il s’en prenait à Voltaire, à la Révolution française… au gouvernement, aux dreyfusards, non point au prône ni en public, mais seulement devant des amis sûrs, car, tout sectaire et intransigeant qu’il fût, M. le Doyen tenait à son traitement. Aussi, le mardi et le jeudi, avait-il accoutumé de réunir dans la cour de son presbytère le plus d’enfants qu’il pouvait, et là, durant deux heures, il les initiait à des connaissances extraordinaires et comblait de surprenantes pédagogies les lacunes de l’éducation laïque.
– Voyons… mes enfants… quelqu’un de vous sait-il, seulement où se trouvait jadis, le Paradis terrestre?… Que celui qui le sait lève la main!… Allons…
Aucune main ne se levait… Il y avait, dans tous les yeux, d’ardents points d’interrogation, et M. le Doyen, haussant les épaules, s’écriait:
– C’est scandaleux… Que vous enseigne-t-il donc, votre instituteur?… Ah! elle est jolie, l’éducation laïque, gratuite et obligatoire… elle est jolie!… Eh bien, je vais vous le dire, moi, où se trouvait le Paradis terrestre… Attention!
Et, catégorique non moins que grimaçant, il débitait:
– Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se trouvait pas à Port-Lançon, quoi qu’on dise, ni dans le département de la Seine-Inférieure… ni en Normandie… ni à Paris… ni en France… Il ne se trouvait pas non plus en Europe, pas même en Afrique ou en Amérique… en Océanie pas davantage… Est-ce clair?… Il y a des gens qui prétendent que le Paradis terrestre était en Italie, d’autres en Espagne, parce que dans ces pays-là il pousse des oranges, petits gourmands!… C’est faux, archi-faux. D’abord, dans le Paradis terrestre, il n’y avait pas d’oranges… il n’y avait que des pommes… pour notre malheur… Voyons, que l’un de vous réponde… Répondez…
Et comme aucun ne répondait:
– Il était en Asie… clamait M. le Doyen d’une voix retentissante et colère… en Asie où, jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni neige… ni foudre… en Asie où tout était verdoyant et parfumé… où les fleurs étaient hautes comme des arbres, et les arbres comme des montagnes… Maintenant, il n’y a rien de tout cela en Asie… À cause des péchés que nous avons commis, il n’y a plus, en Asie, que des Chinois, des Cochinchinois, des Turcs, des hérétiques noirs, des païens jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui vont en enfer… C’est moi qui vous le dis… Autre chose!… Savez-vous ce que c’est que la Foi?… la Foi?…
Un des enfants, balbutiait, très sérieux, sur le ton d’une leçon récitée:
– La Foi… l’Espérance… et la Charité… C’est une des trois vertus théologales…
– Ce n’est pas ce que je vous demande, récriminait M. le Doyen. Je vous demande en quoi consiste la Foi?… Ah!… vous ne le savez pas non plus?… Eh bien, la Foi consiste à croire ce que vous dit votre bon curé… et à ne pas croire un mot de tout ce que vous dit votre instituteur… Car il ne sait rien, votre instituteur… et ce qu’il vous raconte, ce n’est jamais arrivé…
L’Église de Port-Lançon est connue des archéologues et des touristes. C’est un des édifices religieux les plus intéressants de cette partie de la Normandie, où il en existe tant d’admirables… Sur la façade occidentale, au-dessus d’une porte centrale, en ogive, une rose s’épanouit, délicatement portée sur une arcature trilobée, à jour, d’une grâce et d’une légèreté infinies. L’extrémité du bas-côté septentrional, que longe une obscure venelle, est décorée d’ornementations plus touffues et moins sévères. On y remarque beaucoup de personnages singuliers, à face de démon, des animaux symboliques et des saints pareils à des truands, qui, dans les dentelles ajourées des frises, se livrent à d’étranges mimiques… Malheureusement, la plupart sont décapités et mutilés. Le temps et la pudeur vandalique des desservants ont successivement endommagé ces sculptures satiriques, joyeuses et paillardes comme un chapitre de Rabelais… La mousse pousse, morne et décente, sur ces corps de pierre effritée où, bientôt, l’œil ne saura plus distinguer que d’irrémédiables ruines. L’édifice est partagé en deux parties par de hardies et minces arcades, et ses fenêtres, rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes dans le collatéral nord. La maîtresse vitre du chevet, en rosace immense et rouge, flamboie et fulgure, elle aussi comme un soleil couchant d’automne.