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Le journal d’une femme de chambre

Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:

C?lestine entre dans sa nouvelle place de femme de chambre, en province, au service de M. et Mme Lanlaire et aux c?t?s de la cuisini?re Marianne et du palefrenier Joseph. Elle se souvient de ses anciens ma?tres, comme ce vieillard fascin? par les bottines, ou cette vieille femme qui va s'encanailler, ou encore cette ?pouse qui attend chaque nuit d'?tre honor?e par son mari. C?lestine est mise au courant de tous les ragots de la ville par les autres servantes: Madame est une femme acari?tre et Monsieur, coureur de jupons, se laisse dominer par elle. Leurs voisins – un vieux capitaine et sa servante, Rose, qui lui sert de ma?tresse – les d?testent. ? la nouvelle de la mort de sa m?re, C?lestine se rem?more son enfance et sa premi?re exp?rience amoureuse. Monsieur entreprend C?lestine, qui le repousse…
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– Quelle grue! se disait Charrigaud… quelle femme stupide et ridicule!… Et quelle toilette de chienlit! À cause d’elle, demain, nous serons la risée de tout Paris…

Et, de son côté, Mme Charrigaud, sous l’immobilité de son sourire, songeait:

– Quel idiot, ce Victor!… En a-t-il une mauvaise tenue!… Et on nous arrangera, demain, avec ses boulettes…

La discussion mondaine épuisée, on en vint, après une courte digression sur l’amour, à parler bibelots anciens. C’est là où triomphait toujours le jeune Lucien Sartorys, qui en possédait d’admirables. Il avait la réputation d’être un collectionneur très habile, très heureux. Ses vitrines étaient célèbres.

– Mais où trouvez-vous toutes ces merveilles?… demanda Mme de Rambure…

– À Versailles… répondit Sartorys, chez de poétiques douairières et de sentimentales chanoinesses. On n’imagine pas ce qu’il y a de trésors cachés chez ces vieilles dames.

Mme de Rambure insista:

– Pour les décider à vous les vendre, que leur faites-vous donc?

Cynique et joli, cambrant son buste mince, il répliqua, avec le visible désir d’étonner:

– Je leur fais la cour… et, ensuite, je me livre sur elles à des pratiques anti-naturelles.

On se récria sur l’audace du propos, mais comme on pardonnait tout à Sartorys, chacun prit le parti d’en rire.

– Qu’appelez-vous des pratiques anti-naturelles?… interrogea, sur un ton dont l’ironie s’aggravait d’une intention polissonne, un peu lourde, la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations scabreuses.

Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien Sartorys s’était tu… Ce fut Maurice Fernancourt qui, se penchant sur la baronne, dit gravement:

– Cela dépend de quel côté Sartorys place la nature…

Toutes les figures s’éclairèrent d’une gaieté nouvelle… Enhardie par ce succès, Mme Charrigaud, interpellant directement Sartorys qui protestait avec des gestes charmants, s’écria d’une voix forte:

– Alors, c’est vrai?… Vous en êtes donc?

Ces paroles firent l’effet d’une douche glacée. La comtesse Fergus agita vivement son éventail… Chacun se regarda avec des airs gênés, scandalisés, où perçaient, néanmoins, d’irrésistibles envies de rire. Les deux poings sur la table, les lèvres serrées, plus pâle avec une sueur au front, Charrigaud roulait avec fureur des boulettes de mie de pain et des yeux comiquement hagards… Je ne sais ce qui fût arrivé, si Kimberly, profitant de ce moment difficile et de ce dangereux silence, n’avait raconté son dernier voyage à Londres…

– Oui, dit-il, j’ai passé à Londres huit jours enivrants, et j’ai assisté, mesdames, à une chose unique… un dîner rituel que le grand poète John-Giotto Farfadetti offrait à quelques amis, pour célébrer ses fiançailles avec la femme de son cher Frédéric-Ossian Pinggleton.

– Que ce dut être exquis!… minauda la comtesse Fergus.

– Vous n’imaginez pas… répondit Kimberly, dont le regard, les gestes, et même l’orchidée qui fleurissait la boutonnière de son habit, exprimèrent la plus ardente extase.

Et il continua:

– Figurez-vous, ma chère amie, dans une grande salle que décorent sur les murs bleus, à peine bleus, des paons blancs et des paons d’or… figurez-vous une table de jade, d’un ovale inconcevable et délicieux… Sur la table, quelques coupes où s’harmonisent des bonbons jaunes et des bonbons mauves, et au milieu une vasque de cristal rose, remplie de confitures canaques… et rien de plus… À tour de rôle, drapés en de longues robes blanches, nous passions lentement devant la table, et nous prenions, à la pointe de nos couteaux d’or, un peu de ces confitures mystérieuses, que nous portions ensuite à nos lèvres… et rien de plus…

– Oh! je trouve cela émouvant, soupira la comtesse… tellement émouvant!

– Vous n’imaginez pas… Mais le plus émouvant… ce qui, véritablement, transforma cette émotion en un déchirement douloureux de nos âmes, ce fut lorsque Frédéric-Ossian Pinggleton chanta le poème des fiançailles de sa femme et de son ami… Je ne sais rien de plus tragiquement, de plus surhumainement beau…

– Oh! je vous en prie… supplia la comtesse Fergus… redites-nous ce prodigieux poème, Kimberly.

– Le poème, hélas! je ne le puis… Je ne saurais que vous en donner l’essence…

– C’est cela… c’est cela… l’essence.

Malgré ses mœurs où elles n’avaient rien à voir et rien à faire, Kimberly enthousiasmait follement les femmes, car il avait la spécialité des subtils récits de péché et des sensations extraordinaires… Tout à coup, un frémissement courut autour de la table, et les fleurs elles-mêmes, et les bijoux sur les chairs, et les cristaux sur la nappe prirent des attitudes en harmonie avec l’état des âmes. Charrigaud sentait sa raison fuir. Il crut qu’il était tombé subitement dans une maison de fous. Pourtant, à force de volonté, il put encore sourire et dire:

– Mais certainement… certainement…

Les maîtres d’hôtel achevaient de passer quelque chose qui ressemblait à un jambon et d’où s’échappaient, dans un flot de crème jaune, des cerises, pareilles à des larves rouges… Quant à la comtesse Fergus, à demi pâmée, elle était déjà partie pour les régions extra-terrestres…

Kimberly commença:

– Frédéric-Ossian Pinggleton et son ami John-Giotto Farfadetti achevaient dans l’atelier commun la tâche quotidienne. L’un était le grand peintre, l’autre le grand poète; le premier court et replet; le second maigre et long; tous les deux également vêtus de robes de bure, également coiffés de bonnets florentins, tous les deux également neurasthéniques, car ils avaient, dans des corps différents, des âmes pareilles et des esprits lilialement jumeaux. John-Giotto Farfadetti chantait en ses vers les merveilleux symboles que son ami Frédéric-Ossian Pinggleton peignait sur ses toiles, si bien que la gloire du poète était inséparable de celle du peintre et qu’on avait fini par confondre leurs deux œuvres et leurs deux immortels génies dans une même adoration.

Kimberly prit un temps… Le silence était religieux… quelque chose de sacré planait au-dessus de la table. Il poursuivit:

– Le jour baissait. Un crépuscule très doux enveloppait l’atelier d’une pâleur d’ombre fluide et lunaire… À peine si l’on distinguait encore, sur les murs mauves, les longues, les souples, les ondulantes algues d’or qui semblaient remuer, sous la vibration d’on ne savait quelle eau magique et profonde… John-Giotto Farfadetti referma l’espèce d’antiphonaire sur le vélin duquel, avec un roseau de Perse, il écrivait, il burinait plutôt ses éternels poèmes; Frédéric-Ossian Pinggleton retourna contre une draperie son chevalet en forme de lyre, posa sur un meuble fragile sa palette en forme de harpe, et, tous les deux, en face l’un de l’autre, ils s’étendirent, avec des poses augustes et fatiguées, sur une triple rangée de coussins, couleur de fucus, au fond de la mer…

– Hum!… fit Mme Tiercelet dans une petite toux avertisseuse.

– Non, pas du tout… rassura Kimberly… ce n’est pas ce que vous pensez…

Et il continua:

– Au centre de l’atelier, d’un bassin de marbre où baignaient des pétales de rose, un parfum violent montait. Et sur une petite table, des narcisses à très longues tiges mouraient, comme des âmes, dans un vase étroit dont le col s’ouvrait en calice de lys étrangement verts et pervers…

– Inoubliable!… frissonna la comtesse d’une voix si basse qu’on l’entendit à peine.

Et Kimberly, sans s’arrêter, narrait toujours:

– Au dehors, la rue se faisait plus silencieuse, parce que déserte. De la Tamise venaient, assourdies par la distance, les voies éperdues des sirènes, les voix haletantes des chaudières marines. C’était l’heure où les deux amis, en proie au songe, se taisaient ineffablement…

– Oh! je les vois si bien!… admira Mme Tiercelet…

– Et cet «ineffablement», comme il est évocateur… applaudit la comtesse Fergus… et tellement pur!

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