Le journal d’une femme de chambre
- Автор: Mirbeau Octave
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:
– Tu n’es même pas capable de l’être!… cria Madame, au comble de l’exaspération…
Ils s’injurièrent longtemps. Et Madame, après avoir rangé l’argenterie et les bouteilles entamées, dans le buffet, prit le parti de se retirer en sa chambre, où elle s’enferma.
Monsieur continua de rôder à travers l’hôtel dans un état d’agitation extrême… Tout d’un coup, m’ayant aperçue dans la salle à manger où je remettais un peu d’ordre, il vint à moi… et me prenant par la taille:
– Célestine, me dit-il… veux-tu être bien gentille avec moi?… Veux-tu me faire un grand, grand plaisir?
– Oui, Monsieur…
– Eh bien, mon enfant, crie-moi, en pleine figure, dix fois, vingt fois, cent fois: «Merde!»
– Ah! Monsieur!… quelle drôle d’idée!… Je n’oserai jamais…
– Ose, Célestine… ose, je t’en supplie!…
Et quand j’eus fait, au milieu de nos rires, ce qu’il me demandait:
– Ah! Célestine, tu ne sais pas le bien, tu ne sais pas la joie immense que tu me procures… Et puis, voir une femme qui ne soit pas une âme… toucher une femme qui ne soit pas un lys!… Embrasse-moi…
Si je m’attendais à celle-là, par exemple!…
Mais, le lendemain, lorsqu’ils lurent dans le Figaro un article où l’on célébrait pompeusement leur dîner, leur élégance, leur goût, leur esprit, leurs relations, ils oublièrent tout, et ne parlèrent plus que de leur grand succès. Et leur âme appareilla vers de plus illustres conquêtes et de plus somptueux snobismes.
– Quelle femme charmante que la comtesse Fergus!… dit Madame, au déjeuner, en finissant les restes.
– Et quelle âme!… appuya Monsieur…
– Et Kimberly… Crois-tu?… en voilà un causeur épatant… et si exquis de manières!…
– On a tort de le blaguer… Après tout, son vice ne regarde personne… nous n’avons rien à y voir…
– Bien sûr…
Indulgente, elle ajouta:
– Ah! s’il fallait éplucher tout le monde!
Et, toute la journée, dans la lingerie, je me suis amusée à évoquer les histoires drôles de cette maison… et la fureur de réclame qui, depuis ce jour-là, prit Madame jusqu’à se prostituer à tous les sales journalistes qui lui promettaient un article sur les livres de son mari, ou un mot sur ses toilettes et sur son salon… et la complaisance de Monsieur qui n’ignorait rien de ces turpitudes et laissait faire. Avec un cynisme admirable, il disait: «C’est toujours moins cher qu’au bureau.» Monsieur, de son côté, était tombé au plus bas degré de l’inconscience et de la vileté. Il appelait cela de la politique de salon, et de la diplomatie mondaine.
Je vais écrire à Paris pour qu’on m’envoie le nouveau volume de mon ancien maître. Mais ce qu’il doit être moche dans le fond!
XI
10 novembre.
Maintenant, il n’est plus question de la petite Claire. Ainsi qu’on l’avait prévu, l’affaire est abandonnée. La forêt de Raillon et Joseph garderont donc leur secret, éternellement. De celle qui fut une pauvre petite créature humaine, il ne sera pas plus parlé désormais que du cadavre d’un merle, mort, sous le fourré, dans le bois. Comme si rien ne s’était passé, le père continue de casser ses cailloux sur la route, et la ville, un instant remuée, émoustillée par ce crime, reprend son aspect coutumier… un aspect plus morne encore, à cause de l’hiver. Le froid très vif claquemure davantage les gens dans leurs maisons. C’est à peine si, derrière les vitres gelées, on entrevoit leurs faces pâles et sommeillantes, et dans les rues on ne rencontre guère que des vagabonds en loques et des chiens frileux.
Madame m’a envoyée en course, chez le boucher, et j’ai pris les chiens avec moi… Pendant que je suis là, une vieille entre timidement dans la boutique et demande de la viande, «un peu de viande, pour faire un peu de bouillon, au fils qui est malade». Le boucher choisit, parmi des débris entassés dans une large bassine de cuivre, un sale morceau, moitié os, moitié graisse, et l’ayant pesé vivement:
– Quinze sous… annonce-t-il.
– Quinze sous! s’exclame la vieille. Ça n’est pas Dieu possible!… Et comment voulez-vous que je fasse du bouillon avec ça?…
– À votre aise… dit le boucher, en rejetant le morceau dans la bassine… Seulement, vous savez, je vais vous envoyer votre note aujourd’hui… Si demain, elle n’est pas payée… l’huissier!…
– Donnez… se résigne alors la vieille.
Quand elle est partie:
– C’est vrai, aussi… m’explique le boucher… Si on n’avait pas les pauvres pour les bas morceaux… on ne gagnerait vraiment pas assez sur une bête… Mais ils sont exigeants maintenant, ces bougres-là!…
Et, taillant deux longues tranches de bonne viande bien rouge, il les lance aux chiens:
Les chiens de riches, parbleu!… c’est pas des pauvres…
Au Prieuré, les événements se succèdent. Du tragique ils passent au comique, car on ne peut pas toujours frissonner… Fatigué des tracasseries du capitaine et sur les conseils de Madame, Monsieur a fini par «l’appeler au juge de paix». Il lui réclame des dommages et intérêts pour le bris de ses cloches, de ses châssis, et pour la dévastation du jardin. Il paraît que la rencontre des deux ennemis dans le cabinet du juge a été quelque chose d’épique. Ils se sont engueulés comme des chiffonniers. Naturellement, le capitaine nie, avec force serments, avoir jamais lancé des pierres ou quoi que ce soit dans le jardin de Lanlaire; c’est Lanlaire qui lance des pierres dans le sien…
– Avez-vous des témoins?… Où sont vos témoins? Osez produire des témoins… hurle le capitaine.
– Les témoins? riposte Monsieur… c’est les pierres… c’est toutes les cochonneries dont vous ne cessez de couvrir ma propriété… c’est les vieux chapeaux… les vieilles pantoufles que j’y ramasse chaque jour, et que tout le monde reconnaît pour vous avoir appartenus…
– Vous mentez…
– C’est vous qui êtes une canaille… une crapule…
Mais, dans l’impossibilité où est Monsieur d’apporter des témoignages recevables et probants, le juge de paix, qui est d’ailleurs l’ami du capitaine, engage Monsieur à retirer sa plainte.
– Et du reste… permettez-moi de vous le dire… conclut le magistrat… il est bien improbable… il est tout à fait inadmissible qu’un vaillant soldat… un officier intrépide qui a gagné tous ses grades sur les champs de bataille, s’amuse à lancer des pierres et de vieux chapeaux dans votre propriété, comme un gamin…
– Parbleu!… vocifère le capitaine… Cet homme est un infâme dreyfusard… Il insulte l’armée…
– Moi?
– Oui, vous!… Ce que vous cherchez, sale juif, c’est de déshonorer l’armée… Vive l’armée!…
Ils ont failli se prendre aux cheveux et le juge a eu beaucoup de peine à les séparer… Depuis, Monsieur a installé en permanence, dans le jardin, deux témoins invisibles derrière une sorte d’abri en planches où sont percés, à hauteur d’homme, quatre trous ronds, pour les yeux. Mais le capitaine averti s’est tenu tranquille et Monsieur en est pour ses frais…
J’ai vu le capitaine deux ou trois fois, par-dessus la haie… Malgré la gelée, il ne quitte pas de la journée son jardin où il travaille à toute sorte de choses, avec acharnement. Pour l’instant, il encapuchonne ses rosiers de gros bonnets de papier huilé… Il me conte ses malheurs… Rose souffre d’une attaque d’influenza, et dame… avec son asthme!… Bourbaki est mort… Il est mort d’une congestion pulmonaire, pour avoir bu trop de cognac… Vraiment, il n’a pas de chance… Et c’est sûrement ce bandit de Lanlaire qui lui jette un sort… Il veut en avoir raison, en débarrasser le pays, et il me soumet un plan de combat épatant…
– Voilà ce que vous devriez faire, mademoiselle Célestine… Vous devriez déposer contre Lanlaire… au parquet de Louviers… une plainte tapée pour outrages aux mœurs et attentat à la pudeur… Ça, c’est une idée…
– Mais, capitaine, jamais Monsieur n’a outragé à mes mœurs, ni attenté à ma pudeur…
– Eh bien?… qu’est-ce que ça fait?…
– Je ne peux pas…