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Angélique et le roi Part 1

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Angélique et le roi Part 1
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Angélique se rembrunit.

– J'ai de l'argent, c'est entendu, fit-elle, mais certes pas de quoi sauver le royaume.

– Qui vous parle d'argent ? C'est de travail qu'il s'agit. C'est le travail qui reformera le pays et reconstituera sa richesse disparue. Voyez, j'étais simple marchand de drap, me voilà ministre, mais cela ne me flatte pas. Tandis que je suis fier d'être directeur des manufactures royales. Nous pouvons et nous devons faire mieux en France qu'à l'étranger. Mais nous sommes trop divisés. Je ne sais ce qui me prend de vous raconter cela. Vous avez un certain don d'écouter et de vous intéresser aux pensées d'autrui. Ce don, vous allez l'utiliser pour nous auprès de tous. Vous flatterez les barbons par votre attention. Pour les jeunes gens la séduction de votre personne suffira. Pour les femmes votre élégance les persuadera facilement de suivre vos opinions. En somme, vous disposez d'armes non négligeables.

– Et dans quel but devrais-je déployer tout cet arsenal ?

Le ministre s'accorda encore quelques instants de réflexion.

– Tout d'abord vous ne devrez pas quitter la Cour. Vous y serez attachée, vous la suivrez dans ses déplacements et vous devrez vous évertuer à y connaître le plus de monde possible et le plus précisément.

La jeune femme eut de la peine à dissimuler l'intense satisfaction que lui donnaient ces prescriptions.

– Ce... travail ne me semble pas très redoutable.

– Alors nous vous utiliserons pour différentes missions qui auront trait surtout au commerce maritime, au commerce tout court et à ses dérivés, entre autres : la mode.

– La mode ?

– J'ai ajouté la mode pour convaincre Sa Majesté de vous confier à vous, femme, des attributions plus graves. Je m'explique. Par exemple je veux surprendre le secret du « point de Venise », cette dentelle qui fait fureur et qui jusqu'ici est restée inimitée. J'ai essayé d'en interdire la vente, mais ces messieurs et dames se repassent cols et manchettes sous le manteau et voici plus de 3 millions de livres par an qui filent en Italie. Que ce soit ouvertement ou en fraude, c'est déplorable pour le commerce français. Alors qu'il n'y aurait aucune raison de ne pas surprendre le secret de cette dentelle dont nos élégants raffolent, afin d'en établir une manufacture ici.

– Il me faudrait aller à Venise.

– Je ne crois pas. À Venise, vous seriez soupçonnée, tandis que j'ai de bonnes raisons de croire que c'est à la Cour même que les agents fraudeurs résident. Par eux, on pourrait remonter la filière, savoir au moins où ils se ravitaillent. Je soupçonne deux députés au commerce marseillais. Ce trafic doit leur rapporter des fortunes immenses...

Angélique était songeuse.

– Ce genre d'activité que vous me demandez ressemble fort à l'espionnage...

M. Colbert en convint. Le mot ne le choquait point. Des espions ?... Tout le monde en employait et partout.

– Le commerce marchera de pair. Ainsi des nouvelles actions de la Compagnie des Indes orientales vont être émises prochainement. Votre champ de placement sera la Cour. À vous de lancer la mode des Indes, de persuader les avares, que sais-je ? Il y a de l'argent à la Cour. Il ne faut pas qu'il tourne en fumée, en gaspillage... Enfin, vous voyez que vous aurez maintes occasions d'exercer vos talents. L'embarrassant pour nous était de donner à votre charge une allure officielle. Laquelle ? S'il fallait la créer, sous quel titre ? Votre consulat de Crète va servir de façade et d'alibi.

– Les bénéfices en sont maigres.

– Ne faites pas la sotte ! Il est bien entendu que pour votre travail officieux vous toucherez de grosses prébendes. On les fixera pour chaque affaire. Vous pourrez prendre des intérêts dans celles qui réussiront.

Par habitude, elle marchanda.

– 40 000 livres c'est beaucoup.

– C'est une pincée de sel pour vous. Songez qu'une charge de procureur se paie 175 000 livres et celle de mon prédécesseur, le ministre des Finances, 1 400 000 livres. Le roi l'a prise à son compte car il me voulait en cette place. Mais je me sens redevable envers le roi. C'est pourquoi je ne me reposerai tranquille que lorsque je lui aurai fait gagner plusieurs fois cette somme par la prospérité de son royaume.

*****

Voici la Cour, se disait Angélique. Elle est, ce soir où nous dansons au Palais-Royal, telle que le peuple naïf se l'imagine « ruisselante de lumière et le théâtre d'une fête éternelle. »

Sous le masque de velours qui dissimulait son visage elle suivait des yeux les couples qui dansaient.

Le Roi venait d'ouvrir le bal avec Madame. Il représentait Jupiter dans le ballet de « L'Olympe en fête ». À lui seul il éblouissait les regards. Le port du masque ne pouvait lui conserver l'incognito. Le sien était d'or. Un casque d'or à feuillage enrichi de cabochons et de rosés de diamant dressait sur sa tête une crête de plumes couleur feu. Tout son costume était de brocart d'or et rayonnait des mille feux des diamants enchâssés dans des broderies. Pour vanter demain ce costume, le poète Loret lui-même ne saurait que dire.

L'habillement de ce prince,

Valait au moins une province...

« Tant de richesse », pensait Angélique. « Voici la Cour. »

Monsieur, qui recevait son frère, se devait de présenter une tenue plus modeste. On reconnaissait pourtant sa silhouette rondelette et sautillante, boursouflée de satin, d'hermine. Son masque était de dentelle.

Monsieur le prince se trahissait à ses turquoises. Monsieur le duc par ses perles. Un « fleuve » à barbe blanche, couvert d'écailles d'argent, de guirlandes de roseaux, et d'herbes marines en satin bleu et vert, frôla Angélique. Un Éole, en costume de plumes blanches et aurore, un moulin à vent sur la tête l'entraîna dans une « corrante ». Elle suivit la danse rapide, où la danseuse passait d'un cavalier à l'autre. Ses mains se posaient sur des mains baguées étincelantes et qui miroitaient au passage. Masque d'or, masque d'argent, masques de velours, masques de dentelles, masques de satin. Des rires aigus, des parfums. L'odeur des vins et l'odeur des rosés. Les parquets étaient jonchés de pétales. Des rosés en décembre...

Voici la Cour. Folie. Profusion. Mais si l'on s'approche, quel étonnement ! L'on voit un jeune roi secret et qui tire les ficelles de ses marionnettes. Et si l'on s'approche encore, les marionnettes elles-mêmes laissent tomber le masque. Elles sont vivantes, dévorées de passions brûlantes, d'ambitions coriaces, de dévouements étranges... Sa récente conversation avec M. Colbert avait ouvert à Angélique des horizons insoupçonnés. En songeant au rôle qu'il voulait lui attribuer elle se demandait si tous ces masques ne cachaient pas, eux aussi, leurs missions clandestines. « Il n'est pas dans les projets du roi de laisser inutilisées les compétences... »

Jadis en ce même Palais-Royal, qui s'appelait alors le Palais-Cardinal, Richelieu avait promené sa simarre violette et ses projets d'ordre de domination. Pas un être qui pénétrât ici et qui ne fût à son service. Son réseau d'espionnage était comme une immense toile d'araignée. Il employait beaucoup les femmes. « Ces créatures, disait-il, ont le don naturel de comédie et de dissimulation »... Le jeune roi reprenait-il à son compte les mêmes principes ? Comme Angélique quittait la danse, un petit page lui remit un pli. Elle s'écarta pour le lire. C'était un mot de M. Colbert.

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