Mille vies valent mieux qu'une
- Автор: Belmondo Jean-Paul
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213700977
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
Sur le plateau, je ne change pas pour autant mes habitudes de déconnade, ce qui déconcentre ma camarade Françoise Fabian : elle a beau me connaître depuis le Conservatoire, moi et mon petit pull vert dont elle s’amusait à tirer des mailles, elle demeure troublée par ma profonde décontraction dans le travail.
Bien sûr, je la taquine, la divertis autant que je peux. Elle ne comprend pas comment je peux passer en une minute du comique au sérieux de mon rôle, ténébreux et cynique.
Ce que la critique, elle, ne comprend pas à la sortie du Voleur, c’est que je ne fasse pas le zouave comme elle en a l’habitude. Elle m’aurait voulu plus léger, sautillant, primesautier, voire drôle. Si je ne fais pas un truc fou dans un film, une cascade quelconque, si je ne sors pas d’idioties, si je n’exécute pas de pirouettes, si je ne vais pas de liane en liane, si je me mets à être un acteur parlant avec un texte pensé et profond, on m’en veut, on m’étrille.
Je me dois de garder mon emploi : acteur bouffon, gymnaste comédien, interprète dingo. En sortir est un crime de lèse-opinion. C’est dommage parce que, si j’ai choisi ce boulot, c’est justement pour changer sans cesse de costume. Alors, il faudra qu’ils s’habituent. Le Voleur sera finalement réhabilité avec les années, mais moi, ça m’est égal. Avec les années, c’est trop tard. Sur le moment, ça m’a agacé.
L’accueil du Voleur était pourtant contrebalancé par celui de Tendre Voyou, une comédie délicieuse que Jean Becker s’était plu à me proposer, prolongeant ainsi une fructueuse association. Avec, une fois de plus, Michel Audiard aux dialogues et mon copain Jean-Pierre Marielle.
J’y joue un homme qui séduit les femmes en chaîne, ce qui m’a valu d’être entouré d’une ribambelle de copines actrices sur le tournage. Sur mes conseils, Ursula est sollicitée pour ce film, mais elle n’est pas disponible. Elle ne m’a pas envoyé d’assiettes à la figure quand elle a su que j’irais à Tahiti quelques semaines, puis à Megève, avec un avion entier de superbes filles. Nos rapports, je dois l’avouer, n’étaient plus très pacifiques quand la jalousie s’en mêlait.
Un soir où j’avais un peu abusé de la nuit avec mon pote Charles Gérard, j’ai eu à le regretter. J’étais sorti pour un match de boxe, Ursula espérait mon retour à une heure décente. Sauf que je me suis laissé entraîner dans la joie de la soirée et n’ai regagné l’Île-aux-Corbeaux qu’à quatre heures du matin.
Un peu lâche, je l’avoue, j’avais emmené Charlot avec moi pour ne pas affronter seul la furie de mon amoureuse. Je supputais que la présence d’un tiers atténuerait sa colère.
Titubant et pouffant, nous avons voulu entrer dans la maison. Mais elle avait fermé tous les volets de l’intérieur : elle s’était enfermée pour me laisser dehors. Agacé de ne pouvoir pénétrer dans ma propre maison, je suis allé chercher une échelle qui traînait dans le jardin.
Nous nous trouvions, Charles et moi, à la moitié de notre ascension, fiers de notre stratagème, quand la fenêtre du dernier étage, celle sur laquelle s’appuyait l’échelle, s’est ouverte et qu’Ursula y a fait son apparition. Sans prononcer un mot, elle a décollé l’échelle du mur. Nous avons fait une chute sévère, alourdie par l’alcool que nous avions emmagasiné. Nous nous sommes fait mal, mais ça n’a pas empêché Ursula de continuer pendant longtemps à se moquer de nous et de notre plongeon.
J’étais quand même moins nerveux qu’elle, et moins jaloux. Un petit peu moins. Car je supportais mal qu’elle ait à embrasser ses partenaires masculins et qu’elle passe du temps avec eux. J’étais conscient de sa beauté et de l’effet qu’elle produisait, puisque j’en étais la victime, alors j’imaginais sans cesse le pire. Ursula, elle, me trouvait hilarant et craignait que je ne n’abuse de ce charme avec d’autres.
Pourtant, sur le tournage de Tendre Voyou, je me contentais de faire marrer les camarades féminines comme Maria Pacôme ou Mylène Demongeot, avec laquelle j’ai tourné une séquence extrême de conversation à l’arrière d’une voiture tirée par une dépanneuse.
Nous nous trouvions à Megève, où la température glaciale transformait l’attente sur le plateau en calvaire à la Frison-Roche. Nous étions, ma partenaire et moi, suspendus dans la bagnole comme des pièces de chambre froide, au bord de l’endormissement. Alors j’ai avisé un bistrot à quelques mètres de là, qui pourrait nous consoler et désengourdir nos bouches d’un café chaud.
Mylène et moi, après avoir retrouvé quelques couleurs et nous être remis à parler normalement, avons rejoint les autres. Mais, en approchant, nous avons entendu : « Moteur ! », et compris qu’ils ne nous avaient pas vus nous éclipser, et nous imaginaient dans la voiture, sages blocs de glace, prêts à l’action. Un grand silence a naturellement suivi le signal du réalisateur, bientôt craquelé par notre fou rire. Pour une fois, la blague n’était pas volontaire.
Ce qui nous réjouissait beaucoup, avec Jean Becker, c’était que mon personnage savait très mal skier. Ça tombait bien, parce que j’étais dans le même cas. C’est un sport dans lequel je n’ai jamais su m’y prendre.
J’ai d’ailleurs vite échangé contre du vélo-ski, plus proche de mes compétences de cycliste. J’ai pu ainsi emmener mes enfants et Charlot aux sports d’hiver à Crans-sur-Sierre et dévaler avec eux les pentes.
Je suis plutôt gentil. Et parfois crédule. Ce qui me vaut quelques légers désagréments. J’aurais dû notamment me méfier de l’offre amicale de Charles K. Feldman, avec lequel il m’arrivait de passer d’agréables vacances à Palm Springs. C’est comme ça qu’il a fini par me coincer, parce que j’ai perdu un pari avec lui.
Il était en train de préparer un film à gros budget, Casino Royale, une parodie de James Bond avec David Niven, Peter Sellars, Orson Welles et Woody Allen, et nous en parlait, à Ursula et moi. Finalement, il a trouvé cocasse de me donner un tout petit rôle de légionnaire affublé d’une moustache, qui participe à une bagarre générale après avoir sorti deux phrases ridicules en anglais. Comme il s’agissait d’un genre de gage, je ne me suis pas opposé à cette participation bouffonne à l’été 1966. Mais, quand le film est sorti quelque temps plus tard, j’ai eu la mauvaise surprise de voir mon nom figurer en énorme sur l’affiche alors que nous étions convenus que j’étais une surprise, un bonus invisible dans la distribution officielle. C’était parfaitement grotesque.
De toute façon, la lassitude pointait ; tout m’irritait. Je travaillais comme un forcené depuis presque dix ans. Depuis qu’À bout de souffle m’avait lancé, j’avais été littéralement kidnappé par le cinéma. J’enchaînais les tournages, les aventures, les collaborations, les rôles, les cascades, les pays, les hôtels, les voitures. J’avais déployé une énergie plus qu’intense ; j’avais tout donné, à chaque fois, complètement, sans réserve. J’avais fait mes preuves et donné tort aux barbons du Conservatoire ; j’avais acquis une notoriété qui m’apportait de formidables projets et, aussi, des emmerdes considérables.
J’aspirais à me cacher un peu, à ce qu’on me foute la paix, à n’être plus un sujet pour personne, à n’être plus l’objet des calomnies ou des paparazzis.