Mille vies valent mieux qu'une
- Автор: Belmondo Jean-Paul
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213700977
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
Jean-Luc prenait des notes pendant la nuit sur ses fameux cahiers d’écriture et ouvrait les hostilités le matin avec quelques pistes d’action. Nous grimpions dessus et lâchions notre imagination. Godard me tendait un pinceau et de la peinture bleue, et, comme si c’était un geste quotidien, accompli mille fois, je me barbouillais le visage. Il parlait à peine, mais nous savions quoi faire, parce qu’il y avait entre nous cette sorte de communication silencieuse qui lie les amants, même à distance — une précieuse osmose.
Il avait des propos à tenir dans ses films, nous en devenions spontanément la forme. Il ne restait pas grand-chose de l’histoire de Loutrel : il n’était plus qu’une vague référence parmi d’autres, nombreuses, dont Céline ou Rimbaud.
Pierrot le fou brouillait les pistes pour ceux qui recherchent la simplicité, la certitude, les idées toutes faites, les conventions rassurantes. Il choquait, comme il fallait, au point d’être interdit aux mineurs pour « anarchisme intellectuel et moral ».
L’art de Godard, encore une fois, sapait les autorités, qu’elles soient morales, esthétiques ou culturelles, et explosait dans les yeux de ses spectateurs.
Hélas, le film a fait un bide. Ça ne m’a pas influencé, moi, qui ai longtemps chéri ce film comme un de mes préférés — avant que je mûrisse et admette la bêtise de n’en élire qu’un.
D’ailleurs, un autre de mes favoris est sorti en même temps, réalisé par un homme que j’admire avec constance. Les Tribulations d’un Chinois en Chine, inspiré de Jules Verne, c’était d’abord la trouvaille d’Alexandre Mnouchkine, emballé par le succès de L’Homme de Rio, désireux de répéter la joie d’un tournage dans des pays étrangers où l’improbable est le plus sûr.
Cette fois, il avait décidé de faire encore mieux, encore plus loin. Et Philippe de Broca, lui, n’attendait que ça : une occasion d’épater vraiment la galerie. Ils allaient voir ce que c’était, des scènes périlleuses, des rebondissements, un héros attachant, survivant et romantique. Broca tournerait tous les boutons à fond sur ce film, il ne s’empêcherait rien et me ferait tout faire.
Le trio infernal que nous formions, Mnouchkine, Broca et moi, après avoir voltigé au Brésil, avait prévu de troubler l’impassibilité asiatique. Et, pour nous aider dans notre entreprise, bon nombre de mes copains acteurs ont été engagés : Jean Rochefort, Mario David, Maria Pacôme, Darry Cowl, Paul Préboist et, bien sûr, mon ami et superviseur de cascades, Gil Delamare.
Toutes les chances étaient de notre côté pour se marrer comme jamais.
À Hong-Kong, nous nous sommes surpassés dans la malice jusqu’à ce que la place du directeur de l’hôtel soit mise en jeu et que, par charité, nous nous calmions.
Un soir, tard, avec Gil, nous décidons d’emmerder Broca, qui dîne avec Mnouchkine. Nous le faisons appeler par l’un de ses assistants, au prétexte que nous sommes complètement à poil et que nous semons la zizanie dans la discothèque du sous-sol. Le connaissant, nous savons pertinemment ce qu’il va faire.
Et, en effet, il débarque, nu, dans la boîte. Sauf que nous sommes évidemment habillés, et même très bien, sapés en pingouins, costard-cravate-cigare. Comme la totalité des clients qui dansent tranquillement, jusqu’à l’interruption de cet exhibitionniste. Nous nous esclaffons tandis que lui se décompose, avant de nous féliciter pour ce tour.
L’épisode me donne une autre idée : prendre l’ascenseur comme ça, en tenue d’Ève, avec le pantalon bien plié sur le bras, et saluer les gens quand les portes s’ouvrent.
J’avoue avoir pris goût, à cet instant, aux effets produits par mon exhibitionnisme amateur, et avoir volontairement multiplié les arrêts aux étages.
Ensuite, parce que je suis insatiable quand il s’agit de surprendre, je propose aux copains de vider la piscine du Hilton afin d’aller s’y baigner nus et sans eau.
Averti qu’un attentat à la pudeur est en train de se commettre dans son établissement, le directeur débarque et nous voit, nageant la brasse dans un trou de ciment. Par acquit de conscience, il nous demande ce que nous sommes en train de faire. Tout naturellement, nous répondons : « Ça se voit, non ? On nage ! »
Nous avons failli nous faire embarquer par la police hongkongaise, qui n’était certainement pas plus tendre que la française, surtout vis-à-vis de trublions étrangers et provocateurs comme nous.
Le directeur, un Italien avec lequel nous sympathisons à force de nous expliquer de nos bêtises, fait un jour l’erreur de nous mettre au défi, Gil et moi, de déambuler sur la corniche du dernier étage de l’hôtel, le soixante-cinquième ! Tout ce que nous attendons : un truc risqué. Nous nous exécutons, Gil devant, moi derrière, et nous lançons dans un numéro d’équilibristes en duo.
Après seulement quelques mètres, sous le regard des anges, nous entendons de là-haut la voix du patron du Hilton qui nous supplie de cesser notre jeu dangereux. Il regrette ce pari, du plus profond de lui-même.
Un rapide coup d’œil au bonhomme pourrait me faire tomber, tant il est cocasse à voir : à genoux, les mains jointes et l’œil implorant, il crie : « Pitié ! Pitié ! » Nous finissons par éprouver de la commisération, âmes généreuses que nous sommes. Le pauvre gars risque son boulot quand nous nous amusons à risquer notre vie.
Gil Delamare m’a appris précisément à réaliser des cascades sans me mettre trop en danger, en minimisant les possibilités d’accident.
Pendant toute la suite de ma carrière, je profiterai de ce qu’il m’a enseigné pour m’en sortir indemne. Et puis j’aurai, comme pour tout le reste, de la chance. Contrairement à Gil qui, un an après nos tribulations asiatiques, se tuera au Bourget en doublant Jean Marais dans un tête-à-queue sur une route glissante.
C’est un grand chagrin que de le perdre, lui, le demi-dieu rigolard, franc et solide, bienveillant et tellement gentil.
La mort brutale de mon copain ne me dégoûte pas des cascades, ni ne me détourne de la culture du risque. Comme si vivre à fond, sans peur, sans regard derrière son épaule puisque la route défile trop vite pour ça, était devenu la ligne directrice de mon existence.
La paternité aurait pu m’inoculer l’inquiétude, l’esprit de conservation, la crainte de l’avenir. J’aurais dû, si j’avais été un père « ordinaire », garder mes enfants sous cloche pour les mettre à l’abri. De quoi ? De la guerre ? De la mort ? Je n’avais pas ce pouvoir-là. De l’imprévu ? Certainement pas. Ne pas les priver de ce qui a si bon goût, de ce qui ravive sans cesse, de ce qui anime. Je voulais qu’ils aient une enfance aussi souriante que la mienne ; je voulais être un père aussi indulgent et tendre que mon père l’avait été.
En revanche, je n’avais pas son calme, mais une frénésie à faire le pitre, à être le clown personnel de mes trois petits chéris, Patricia, Florence et Paul.
Pour amuser les copains et satisfaire les réalisateurs, je me dépasse ; pour entendre le rire de mes gamins, je me surpasse. En donnant, bien souvent, le mauvais exemple. Ou le bon ? Parfois, ça se termine mal. Surtout pour moi.
L’une des acrobaties que je peux réaliser à domicile et qui les enchante est celle de Tarzan. Je prends mon élan du bout du couloir en me tapant sur le torse et en émettant le cri approprié, avant d’aller me suspendre à la barre fixe accrochée dans l’encadrement de la porte de la salle de bains. Je me balance vivement avant de faire une sortie bondissante.
Sauf que, un jour, le matériel me trahit. Et, au moment de me jeter sur la barre de tout mon poids, je sens qu’elle va céder. Je retombe d’un coup, la barre dans la bouche, comme dans un dessin animé.