Les sentinelles de la nuit
- Автор: Лукьяненко Сергей Васильевич
- Серия: Les sentinelles #1
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Переводчик: Christine Zeytounian-Beloüs
- Жанр: Городское фэнтези
Электронная книга - «Les sentinelles de la nuit». Краткое содержание книги:
La neige tombait sur mon visage, collait à mes paupières, fondait en traînées sur mes joues. J’avais presque réussi à geler, mais je n’en avais pas le droit.
— Te souviens-tu de ce que je t’ai dit ? Être du côté de la Lumière est beaucoup plus difficile que d’être du côté de l’Obscurité…
— Je me souviens.
— Ce sera encore plus difficile pour toi, Anton. Tu vas l’aimer. Vous vivrez ensemble pendant… quelque temps. Puis Svetlana poursuivra sa route. Tu la verras s’éloigner, tu verras son cercle d’intérêts s’étendre bien au-delà de ce qui t’est accessible. Tu vas souffrir. Mais on n’y peut rien. Ton rôle se place au début. C’est la destinée de chaque Grand mage, de chaque Grande magicienne. Ils marchent sur les corps de ceux qui les aiment, d’amour ou d’amitié. Impossible de faire autrement.
— Oui, je comprends, je comprends tout…
— On y va, Anton ?
Silence.
— On y va ?
— Nous ne sommes pas en retard ?
— Pas pour l’instant. La Lumière a ses voies. Je te ferai prendre un raccourci, et pour le reste, c’est un chemin que tu dois suivre seul.
— Alors, je vais rester encore un peu.
J’ai fermé les yeux pour sentir les flocons se poser sur mes paupières, doucement, tendrement.
— Si tu savais combien de fois moi aussi je suis resté ainsi, à regarder le ciel et à lui demander je ne sais quoi, a remarqué le chef. Une bénédiction ou peut-être une malédiction.
Je n’ai rien dit. Je savais parfaitement que le ciel ne me répondrait pas.
— Anton, j’ai froid. Sur le plan humain, j’ai froid. Je voudrais boire une vodka et me réfugier sous une couverture. Et y rester pendant que tu aideras Svetlana… et pendant qu’Olga réglera son compte à la tornade. Et ensuite prendre un congé. Laisser Ilya me remplacer, puisqu’il l’a déjà fait et partir à Samarkand. Tu es déjà allé à Samarkand ?
— Non.
— Rien d’extraordinaire, pour parler franchement. Surtout maintenant. Rien d’intéressant à part des souvenirs… Qui ne concernent que moi. Eh bien ?
— Allons-y, Boris Ignatievitch.
J’ai essuyé la neige sur mon visage.
On m’attendait.
C’est la seule chose qui nous empêche de geler pour de bon.
HISTOIRE NUMERO DEUX
Seul parmi les autres
Il s’appelait Maxime.
Un prénom moins répandu que Sergueï, Andreï ou Dimitri. Qui sonne assez bien. Un beau prénom russe, même si ses racines remontent aux Grecs, aux Varègues et autres Scythes.
Il était plutôt satisfait de son physique. Nullement banal, mais sans la joliesse d’un acteur de série télévisée. C’était un bel homme qui se remarquait dans la foule. Au corps entraîné sans excès, sans veines gonflées ni fanatisme quotidien des salles de sport.
Sur le plan professionnel aussi, la chance lui souriait : expert financier dans une grosse entreprise étrangère, il gagnait suffisamment pour ne rien se refuser, en restant à l’abri du racket.
À croire que son ange gardien l’avait destiné dès l’origine à être un peu mieux que les autres. Ces avantages n’avaient rien d’excessif, mais ils étaient appréciables. Et surtout, Maxime s’en arrangeait très bien. Grimper plus haut, déployer une multitude d’efforts pour se procurer une voiture plus chic, avoir ses entrées dans la haute société ou un appartement plus vaste… à quoi bon ? La vie était agréable par elle-même, non par les biens qu’on pouvait en obtenir. Sur ce point, la vie était à l’opposé de l’argent qui par lui-même n’était rien.
Bien sûr, Maxime ne formulait jamais ces pensées de manière aussi claire. Ceux qui se sentent à leur place dans l’existence ont tendance à considérer cet état de fait comme un dû. Les choses sont ce qu’elles doivent être. Et ceux qui n’obtiennent pas ce qu’ils espèrent ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Pour s’être montrés trop bêtes ou trop paresseux. Ou avoir nourri des prétentions excessives.
Maxime aimait beaucoup cette expression « des prétentions excessives ». Elle remettait les pendules à l’heure. Elle expliquait, par exemple, pourquoi sa sœur, si intelligente et si belle, végétait à Tambov avec un mari alcoolique. A force de chercher l’homme idéal… Elle avait fini par le trouver. Ou pourquoi son vieux copain de classe était à l’hôpital depuis plus d’un mois. Il avait voulu agrandir sa petite entreprise ? Eh bien, il pouvait se féliciter du résultat. Encore heureux que ses concurrents sur le marché des métaux aient eu l’insigne générosité de le laisser en vie.
La seule personne que Maxime n’accusait jamais d’avoir des prétentions excessives, c’était lui-même. Mais il représentait un cas si particulier qu’il ne voulait même pas y réfléchir. Il était plus facile d’accepter aveuglément l’étrange phénomène qu’il expérimentait parfois au printemps, plus rarement en automne et assez exceptionnellement en plein été, quand sous la pression de la canicule s’évaporaient toute raison et toute prudence, en même temps qu’un ultime soupçon de doute concernant sa santé mentale. Au demeurant, Maxime savait qu’il n’était pas schizophrène. Il avait lu de nombreux livres sur le sujet et consulté plusieurs spécialistes, en se gardant bien entendu de leur confier les détails de son histoire.
Non, il était normal. Devant certaines manifestations, la raison se révèle impuissante et les normes de la morale humaine cessent d’avoir cours…
Maxime était assis dans sa voiture, moteur éteint. Une Toyota, pas du dernier modèle, mais bien entretenue, plus belle que la plupart des voitures qui circulent dans Moscou. Dans le crépuscule matinal, sa présence était indécelable, même à quelques pas. Il avait passé la nuit à écouter le léger bruissement du moteur en train de refroidir, il était transi, mais ne s’était pas permis d’allumer le chauffage. Il n’avait pas envie de dormir,
comme toujours dans ces cas-là. Ni de fumer. Il n’avait envie de rien, il se contentait d’être assis sans rien faire, sans bouger, comme une ombre dans sa voiture garée au bord du trottoir, à attendre. Sa femme s’imaginait qu’il était chez sa maîtresse, et cette pensée le chagrinait. Comment lui démontrer qu’il n’avait pas de maîtresse ? Ses péchés se limitaient à quelques aventures passagères en vacances ou au bureau et aux services de professionnelles lors de ses déplacements d’affaires. Il ne les payait pas avec l’argent du ménage, elles lui étaient offertes par ses clients. Impossible de refuser, à moins de vexer ces derniers. Ou de passer pour un homosexuel : la prochaine fois, ils feraient venir des garçons.
Les chiffres vert luminescent de la montre indiquaient cinq heures du matin. Les balayeurs allaient bientôt se mettre à l’œuvre : c’était un beau quartier ancien où l’on veillait à la propreté des rues. Heureusement, il n’y avait ni pluie ni neige, l’hiver honni avait pris fin, cédant place au printemps avec tous ses problèmes et ses prétentions excessives…
La porte du hall claqua. Une jeune femme sortit, s’arrêta à une dizaine de mètres pour rectifier la courroie de son sac à main. Pas pratique, ces immeubles dépourvus de cour, difficile d’y travailler et difficile sans doute aussi d’y vivre, à quoi bon tout ce standing, la tuyauterie était pourrie, les murs épais se couvraient de moisissures, sans parler des fantômes…
Maxime sourit légèrement en sortant de sa voiture. Son corps lui obéissait parfaitement, ses muscles n’étaient nullement ankylosés, il se sentait même plus fort. Un signe qui ne trompait pas.
Il se demandait si les fantômes existaient.
— Galina !
La jeune femme se tourna vers lui. Encore un signe. Elle aurait pu s’enfuir : un homme qui te guette si tôt le matin devant ton immeuble, c’est suspect et potentiellement dangereux…