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Angélique et le Nouveau Monde Part 1

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Angélique et le Nouveau Monde Part 1
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Florimond reconnut avec bonne humeur que ses voyages et en particulier sa vie de mousse à bord d'un navire marchand avaient rapidement effacé les bonnes manières de salons et de cour, inculquées par son précepteur l'abbé. Ce n'était pas sa faute : il avait toujours été de nature étourdie.

Et si, en Nouvelle-Angleterre, les façons qu'il avait trouvées étaient plus gourmées que sur des navires, elles manquaient de grâce.

Là, au moins, on ne se compliquait pas la vie avec des ronds de jambe ridicules. Enfin, il argua habilement que l'épaisseur des vantaux de bois dans un poste forestier interdisait qu'on y grattât de l'ongle du petit doigt comme une donzelle de bonne compagnie élevée selon les principes de civilité honnête, car on risquait de demeurer fort longtemps sur le seuil avant d'être entendu.

Angélique rit et en convint. Elle le regardait avec plaisir tandis qu'il allait et venait, et se disait que c'était vraiment un superbe garçon. Pourtant, il lui avait donné bien du tracas quand il était petit à cause de sa santé fragile.

Entre-temps, il s'était coiffé à la manière de Romain de L'Aubignière et du baron de Maudreuil, avec un bandeau de perles dans ses longs cheveux, surmonté de plumes et de queues de fourrures. Cela lui allait à merveille.

Lui aussi était beau, de la beauté qui aurait été celle de Joffrey de Peyrac s'il n'avait pas été défiguré par un coup de sabre, dans son enfance.

C'était presque un homme, désormais, par sa taille, mais encore un enfant par le sourire. Il dit qu'il venait pour s'expliquer au sujet de Cantor. Son frère était, reconnut-il, « une tête de lard », mais bon, courageux et, en ce moment, « il avait des difficultés »... Il ne s'expliqua pas là-dessus.

Angélique fut émue de la sollicitude à la fois fraternelle et filiale de Florimond. Elle affirma qu'elle n'en voulait nullement à Cantor, mais qu'il fallait trouver un terrain d'entente.

Ils devisèrent ensuite amicalement et Florimond parla des projets qui lui tenaient à cœur. Il dit qu'il voulait profiter de la progression de son père à l'intérieur des terres américaines pour pousser plus loin encore une expédition vers l'Ouest et découvrir sans doute le passage de la mer de Chine que l'on cherchait depuis si longtemps.

Il avait son idée là-dessus. Il n'en avait pas encore parlé à son père. Il fallait mieux attendre le printemps.

Le soir tombait. Tout en commençant de préparer les lampes et d'installer les chandelles dans les bougeoirs, Angélique s'entretenait avec son fils. Et puis, tout à coup, brutalement, le souvenir du rêve qu'elle avait fait de l'Iroquois brandissant au-dessus d'elle son tomahawk lui revint et de façon si poignante qu'elle crut qu'elle allait défaillir. La voyant pâlir, Florimond interrompit pile son discours et s'informa. Elle reconnut qu'elle ne se sentait pas bien. Elle avait l'impression d'étouffer. Elle allait sortir respirer un peu l'air frais du soir. Elle irait cueillir de la menthe, là-haut, près de la source, car, bientôt, le gel brûlerait ces feuilles fragiles qui noirciraient et ne seraient plus bonnes aux médecines. Angélique parlait comme dans un rêve. La nécessité de cette cueillette lui paraissait impérieuse et elle s'étonnait de l'avoir oubliée et de ne s'en souvenir qu'à cette heure tardive.

Elle jeta une mante de lainage sur ses épaules et prit un panier. Sur le seuil, il lui sembla qu'elle oubliait encore quelque chose et elle considéra longuement Florimond qui, sans se formaliser de ce départ brusqué, se versait de la bière.

– Florimond, veux-tu me prêter ton coutelas ?

– Volontiers, mère, dit-il, sans s'étonner.

Il lui tendit l'objet, un couteau choyé comme il se doit par un garçon de dix-sept ans qui se prend déjà pour un chasseur confirmé et pour un coureur de bois chevronné. Cette arme était sur les deux faces aussi coupante qu'un rasoir. Le manche poli, sculpté à l'emplacement des doigts, tenait bien en main.

– Je te le rendrai tout à l'heure, dit Angélique.

Elle sortit précipitamment.

*****

Lorsqu'un peu plus tard on se mit à sa recherche, Florimond jouait du flageolet dans les cuisines, en surveillant l'élaboration par M. Malaprade d'un gâteau où entraient farine de blé, sucre et vanille, et tel qu'il n'en avait pas mangé depuis son enfance. Un peu de graisse d'élan remplaçait le beurre, denrée inconnue dans ces régions. Florimond questionné, raconta que sa mère était partie cueillir de la menthe là-bas, sur la colline, près de la source, et qu'elle lui avait emprunté son coutelas.

Il fut surpris de voir son père sursauter et lui lancer un regard terrible.

– Vite, dit-il à Nicolas Perrot. Allons là-bas. Je suis sûr qu'elle est en danger.

Chapitre 4

Angélique était montée le long de la côte entre les souches d'arbres abattus. Elle avait dépassé cette zone de débroussaillement et continué plus loin, le long de la pente herbeuse.

Enfin, elle aperçut la source. Et elle sut que l'endroit, comme hier, était habité d'une présence, invisible encore, mais certaine, quoique cette fois elle n'aperçût rien entre les troncs des arbres. Tout était calme.

Et pourtant l'Iroquois était là.

Elle sut aussi qu'il était trop tard pour reculer et qu'il fallait que le songe s'accomplisse. La nervosité un peu hagarde qui l'avait poussée jusque-là la quitta. Une force, qu'elle connaissait bien, monta en elle. C'était celle qui précède le combat. Elle avait connu déjà cela maintes fois, et notamment quand il lui avait fallu défendre ses enfants, le poignard à la main. Sa paix intérieure devenait alors si grande qu'elle se souvenait ensuite de ces instants comme des moments les plus exaltants de sa vie.

Elle prit dans son poing le poignard de Florimond et, le dissimulant dans les plis de sa jupe, continua d'avancer jusqu'au bord de la source où elle s'agenouilla. Et celui qui la guettait, la voyant le dos tourné et apparemment sans soupçon, ne s'attendait pas à la voir subitement lui faire face lorsqu'il bondit. Elle l'aperçut, ombre noire, dressée sur le soleil couchant, avec son tomahawk levé et la touffe de ses cheveux transformée en aigrette brillante et ressemblant à un grand oiseau de proie, silencieux et immense, qui s'abattait sur elle. Elle se déroba d'un coup de reins. Il trébucha, manqua son but et, comme elle le saisissait d'une main vive à la cheville, il tomba lourdement dans les feuillages au bord du ruisseau. Son casse-tête lui échappa et, presque aussitôt, la pointe aiguë du poignard s'appuya sur sa gorge.

Tout ceci s'était déroulé avec une rapidité extraordinaire, sans bruit et sans même que le halètement de leur souffle fût perceptible.

Cependant, au moment de trancher cette vie, Angélique hésita. Elle pesait de tout son poids sur l'Indien renversé. Entre les fentes obliques des paupières, des prunelles noires et brillantes traduisaient une indicible stupeur.

L'Iroquois ne pouvait comprendre comment un guerrier aussi fort, aussi habile, aussi invulnérable que lui, se trouvait à la merci d'une femme, et encore d'une femme blanche ! Il ne commença à revivre qu'au moment où l'idée qu'elle n'était pas une femme réelle, mais un être d'une essence supérieure et sans doute divine, pénétra en lui. Alors il respira. Il pouvait admettre sa défaite. Ce n'était plus un déshonneur.

Sa voix s'éleva, rauque et basse :

– Femme, donne-moi ma vie !

Dans l'instant d'hésitation qu'elle avait marqué à l'égorger, il eût pu essayer de lutter contre elle, mais il semblait y renoncer.

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