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Le Seigneur des anneaux [tome III - Le Retour du Roi]

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Le Seigneur des anneaux [tome III - Le Retour du Roi]
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Car les serviteurs de Denethor étaient debout dans l’escalier, épées et torches à la main, mais Beregond se tenait seul sous le porche, vêtu du noir et argent de la Garde ; et il leur barrait l’entrée. Deux d’entre eux étaient déjà tombés sous son glaive, souillant les lieux saints de leur sang ; et les autres le maudissaient, le qualifiant de hors-la-loi et de traître à son maître.

Au moment où Gandalf et Pippin accouraient, ils entendirent la voix de Denethor, criant de l’intérieur de la maison des morts : « Vite, vite ! Faites ce que je vous ordonne ! Tuez-moi ce renégat ! Ou devrai-je le faire moi-même ? » Sur ce, la porte que Beregond retenait de sa main gauche s’ouvrit brusquement, et voici que se tenait derrière lui le Seigneur de la Cité, grand et terrible ; une flamme brûlait dans son regard, et il tenait une épée nue.

Mais Gandalf s’élança dans les marches, et les hommes s’écartèrent et se couvrirent les yeux ; car sa venue était comme une lumière blanche surgie dans un endroit sombre, et il était en grand courroux. Il leva une main et, dans l’instant même, l’épée de Denethor s’arracha de sa poigne, jaillit en l’air et retomba derrière lui parmi les ombres de la salle ; et Denethor recula devant Gandalf à la façon d’un homme ébahi.

« Qu’est-ce que ceci, monseigneur ? dit le magicien. Les vivants n’ont rien à faire dans les demeures des morts. Et pourquoi des hommes se battent-ils ici au Sanctuaire, quand la guerre sévit déjà devant la Porte ? Notre Ennemi se serait-il insinué jusqu’à Rath Dínen ? »

« Depuis quand le Seigneur du Gondor doit-il te rendre des comptes ? répondit Denethor. Ou ne puis-je même plus commander mes propres serviteurs ? »

« Vous pouvez, dit Gandalf. Mais d’autres peuvent contester votre volonté, lorsqu’elle succombe à la folie et au mal. Où est votre fils, Faramir ? »

« Il gît céans, dit Denethor ; il brûle, il brûle déjà. Ils ont logé un feu dans sa chair. Mais tout brûlera bientôt. L’Ouest a échoué. Un grand brasier conquerra tout, et ce sera la fin de tout. Des cendres ! s’écria-t-il. Des cendres et de la fumée, emportées au vent ! »

Alors Gandalf, voyant la folie qui le prenait, craignant qu’il n’eût déjà commis un terrible forfait, se pressa en avant, suivi de Beregond et de Pippin, et Denethor recula jusqu’à la table à l’intérieur. Mais Faramir s’y trouvait encore, toujours dans un rêve fiévreux, étendu sur la pierre. De hautes piles de bois se trouvaient sous la table et partout autour, le tout arrosé d’huile, même les vêtements de Faramir et les couvertures ; mais aucune flamme n’avait encore été portée au combustible. Gandalf révéla alors toute la force cachée en lui, même si l’éclat de sa puissance restait voilé sous son manteau gris. Il sauta sur les fagots, souleva le malade avec légèreté ; puis il redescendit d’un bond et se dirigea vers la porte. Mais alors, Faramir gémit, et il appela son père dans son rêve.

Denethor tressaillit comme un homme sortant d’une transe, et la flamme mourut dans son regard ; il se mit à pleurer et dit : « Ne m’enlevez pas mon fils ! Il m’appelle. »

« Il appelle, mais vous ne pouvez venir à lui pour l’instant. Car il doit chercher la guérison au seuil de la mort, et peut-être ne point la trouver. Tandis que votre rôle est d’aller au combat pour votre Cité, où la mort vous attend peut-être. Cela, vous le savez dans votre cœur. »

« Il ne se réveillera plus, dit Denethor. Le combat est vain. Pourquoi souhaiterions-nous vivre encore ? Pourquoi n’irions-nous pas à la mort, côte à côte ? »

« Vous n’avez pas autorité, Intendant du Gondor, pour décider de l’heure de votre mort, répondit Gandalf. Et seuls les rois païens, sous la domination du Pouvoir Noir, agissaient de la sorte, mettant fin à leurs jours par orgueil et désespoir, assassinant leurs proches afin de adoucir leur propre mort. » Il passa alors la porte et, enlevant Faramir de cette maison de mort, il le déposa sur le brancard qui avait servi à l’amener, et que l’on avait laissé sous le porche. Denethor le suivit, et il se tint là tremblant, posant un regard attendri sur le visage de son fils. Alors, tandis que tous assistaient, silencieux et immobile, aux affres du Seigneur, sa volonté parut soudain fléchir.

« Allons ! dit Gandalf. Les gens ont besoin de nous. Vous pourriez faire encore beaucoup. »

Mais à ces mots, Denethor éclata de rire. Il se redressa, de nouveau grand et fier, et se précipita vers la table pour y prendre l’oreiller où sa tête avait reposé. Revenu à la porte, il retira la taie, et voici ! il avait entre ses mains un palantír. Et tandis qu’il le soulevait, les spectateurs crurent voir son globe s’illuminer comme d’un feu intérieur ; et le visage émacié du Seigneur parut éclairé d’un feu vermillon, taillé dans la pierre dure, découpé d’ombres noires, noble, fier et redoutable. Ses yeux étincelèrent.

« Orgueil et désespoir ! s’exclama-t-il. Crois-tu que les yeux de la Tour Blanche étaient aveugles ? Non, j’ai vu plus de choses que tu n’en peux savoir, Fou Gris. Car ton espoir n’est qu’ignorance. Va donc t’acharner à guérir ! Va combattre à la guerre ! Vanité que tout cela. Pour un temps, pour un jour, tu pourrais triompher sur le champ de bataille. Mais contre la Puissance qui se lève à présent, il n’est point de victoire. Vers cette Cité ne s’est encore tendu qu’un seul de ses doigts. Tout l’Est est en mouvement. Et à l’heure même où je te parle, le vent de ton espoir te trahit, portant sur l’Anduin une flotte aux voiles noires. L’Ouest a échoué. Il est temps de partir pour tous ceux qui ne veulent être esclaves. »

« Avec de tels conseils, la victoire de l’Ennemi est certes assurée », dit Gandalf.

« Eh bien, continue d’espérer ! fit Denethor avec un rire. N’en suis-je pas venu à te connaître, Mithrandir ? Tu espères gouverner à ma place, t’immiscer derrière tous les trônes, au nord, au sud et à l’ouest. J’ai percé à jour ta pensée et ses politiques. N’ai-je pu constater que ce demi-homme a reçu ordre de garder le silence ? Que tu l’as amené ici pour servir d’espion dans ma propre chambre ? Et pourtant, j’ai appris de nos discussions les noms et les desseins de tous tes compagnons. Ainsi donc ! De la main gauche, tu voudrais user de moi un temps comme bouclier contre le Mordor, et de la droite, introduire ce Coureur du Nord pour me supplanter !

« Mais je te le dis, Gandalf Mithrandir, je ne serai pas ton instrument ! Je suis Intendant de la Maison d’Anárion. Je ne céderai pas ma place pour devenir le vieux chambellan d’un parvenu. Même si sa revendication m’était démontrée, il n’est issu néanmoins que de la lignée d’Isildur. Je ne m’inclinerai pas devant tel personnage, dernier d’une maison délabrée, dépouillée depuis bien longtemps de toute grandeur ou dignité. »

« Que souhaiteriez-vous, dit Gandalf, si votre volonté pouvait prévaloir ? »

« Je voudrais que les choses fussent comme elles ont été tous les jours de ma vie, répondit Denethor, et du temps de mes ancêtres venus avant moi : régner sur cette Cité en paix, et laisser mon fauteuil à un fils qui me suivrait, et qui serait son propre maître, non l’élève d’un magicien. Mais si le sort me refuse cela, je préfère n’avoir rien : ni vie diminuée, ni amour divisé, ni honneur abaissé. »

« Je ne vois pas en quoi serait diminué l’amour ou l’honneur voué à un Intendant qui renoncerait fidèlement à sa charge, dit Gandalf. En tout cas, vous ne priverez pas votre fils de son choix tandis que sa mort reste incertaine. »

À ces mots, les yeux de Denethor s’enflammèrent de nouveau ; et prenant la Pierre sous son bras, il tira un couteau et s’avança vers le brancard. Mais Beregond bondit et se précipita devant Faramir.

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