Le Lis et le Lion
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004653
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Lis et le Lion». Краткое содержание книги:
Le comte Robert d'Artois anime ces années décisives pour l'Occident européen. Nul ne s'est dépensé plus que lui pour faire attribuer la couronne à son cousin Philippe de Valois. En échange, il attend qu'on lui rende le comté de ses aïeux. Pour soutenir son bon droit, rien ne l'arrête : ni l'usage de faux, ni le parjure ou les crimes. Déchu de ses titres, banni de sa patrie, c'est lui qui prononcera, devant le roi Edouard III et le Parlement d'Angleterre, la harangue qui sera le premier acte de la guerre de Cent Ans.
Ou bien encore : Vous irez un vendredi matin, avant soleil levé, dans un verger fruitier et cueillerez sur un arbre la plus belle pomme que vous pourrez ; puis vous écrirez avec votre sang, sur un petit morceau de papier blanc, votre nom et surnom, et, en une autre ligne suivante, le nom et le surnom de la personne dont vous voulez être aimé ; et vous tâcherez d’avoir trois de ses cheveux, que vous joindrez, avec trois des vôtres, qui vous serviront à lier le petit billet que vous aurez écrit de votre sang ; puis vous fendrez la pomme en deux, vous en ôterez les pépins, et, en leur place, vous mettrez le billet lié des cheveux ; et avec deux petites brochettes pointues de branche de myrte verte, vous rejoindrez proprement les deux moitiés de pomme et la ferez ainsi sécher au four en sorte qu’elle devienne dure et sans humidité, comme des pommes sèches de carême ; vous l’envelopperez ensuite dans des feuilles de laurier et de myrte et tâcherez de la mettre sous le chevet du lit où couche la personne, aimée, sans qu’elle s’en aperçoive ; et en peu de temps elle vous donnera des marques de son amour.
Vaine entreprise. Les pommes du vendredi restaient inopérantes. La sorcellerie, où Béatrice se croyait infaillible, paraissait n’avoir pas de prise sur le comte d’Artois. Il n’était pas le Diable, tout de même ! En dépit de ce qu’elle lui avait affirmé pour le conquérir.
Elle avait espéré être enceinte. Robert semblait aimer ses fils, par orgueil peut-être, mais il les aimait. Ils étaient les seuls êtres dont il parlât avec un peu de tendresse. Alors, un bâtard qui lui serait venu à présent… Et puis, c’eût été un bon moyen pour Béatrice ; montrer son ventre et dire : « J’attends un enfant de Monseigneur Robert… » Mais soit qu’elle eût dans le passé dérangé la nature, soit que le Malin l’eût faite telle qu’elle ne pût engendrer, cet espoir-là aussi avait été déçu. Et il ne restait à Béatrice d’Hirson, ancienne demoiselle de parage de la comtesse Mahaut, que l’attente, la pluie, et des rêves de vengeance… À l’heure où les bourgeois se mettaient au lit, Robert d’Artois arriva enfin, la mine fort sombre et se grattant du pouce le piquant de la barbe. À peine regarda-t-il Béatrice qui avait pris soin de mettre une robe neuve ; il se versa une grande rasade d’hypocras.
— Il est éventé, dit-il avec une grimace en se laissant choir sur un siège qui rendit un grand gémissement de bois.
Comment le breuvage n’eût-il pas perdu son arôme ? L’aiguière était préparée depuis quatre heures !
— J’espérais plus tôt ta venue, Monseigneur.
— Eh oui ! mais j’ai de graves soucis qui m’ont tenu empêché.
— Comme le jour d’hier, et comme l’hier d’avant…
— Comprends aussi que je ne peux me montrer entrant de jour en ta maison, surtout en ce moment qu’il me faut recroître de prudence.
— La bonne excuse ! Alors ne me dis point que tu viendras de jour si tu ne me veux visiter que la nuit. Mais la nuit appartient à la comtesse ton épouse…
Il haussa les épaules d’un air excédé.
— Tu sais bien que je ne l’approche plus.
— Tous les époux disent cela à leur bonne amie, les plus grands du royaume comme le dernier savetier… et tous mentent de la même façon. Je voudrais bien voir que Madame de Beaumont te fît si bon visage et se montrât de si bon air avec toi si tu n’entrais jamais en son lit… Pour les journées, Monseigneur est au Conseil étroit, à croire que le roi tient conseil de la crevée de l’aube jusqu’au soir couchant. Ou bien Monseigneur est à la chasse… ou bien Monseigneur va jouter… ou bien Monseigneur est parti pour sa terre de Conches.
— La paix ! cria Robert abattant le plat de la main sur la table. J’ai d’autres soins en tête que d’écouter sornettes de femelle. C’est aujourd’hui que j’ai présenté ma requête devant la Chambre du roi.
En effet, on était le 14 décembre, jour fixé par Philippe VI pour l’ouverture du procès d’Artois. Béatrice le savait. Robert l’en avait prévenue ; mais agacée de jalousie, elle l’avait oublié.
— Et tout s’est passé à ton souhait ?
— Pas absolument, répondit Robert. J’ai présenté les lettres de mon grand-père, et l’on a contesté qu’elles fussent vraies.
— Les croyais-tu bonnes ? dit Béatrice avec un sourire méchant. Et qui donc les a contestées ?
— La duchesse de Bourgogne qui s’est fait remettre les pièces à l’examen.
— Ah ! la duchesse de Bourgogne est à Paris…
Les longs cils noirs se relevèrent un instant et le regard de Béatrice brilla d’un soudain éclat, vite dissimulé. Robert, tout à ses soucis, ne s’en aperçut pas.
Frappant les poings l’un contre l’autre, et les muscles des mâchoires contractés, il disait :
— Elle est venue tout exprès avec le duc Eudes. Mahaut me nuira donc jusque dans sa descendance ! Pourquoi si mauvais sang coule-t-il en cette race-là ? Tout ce qui est fille de Bourgogne est putain, vol et mensonge ! Celle-ci, qui pousse contre moi son benêt de mari, est gueuse déjà comme toute sa parenté. Ils ont la Bourgogne ; que veulent-ils encore la comté qu’ils m’ont volée ? Mais je gagnerai. Je soulèverai l’Artois s’il le faut comme je l’ai fait déjà contre Philippe le Long, le père de cette mauvaise guenon. Et cette fois ce ne sera pas sur Arras que je marcherai, mais sur Dijon…
Il parlait, mais le cœur n’y était pas. C’était une colère assise, sans grands cris, sans ce pas à faire crouler les murs, sans toute cette comédie de la fureur qu’il savait si bien jouer. Pour quel auditoire se fût-il donné cette peine ?
L’habitude en amour érode les caractères. On ne s’oblige à l’effort que dans la nouveauté, et l’on ne redoute que ce que l’on ne connaît pas. Nul n’est fait que de puissance, et les craintes disparaissent en même temps que le mystère s’efface. Chaque fois que l’on se montre nu, on abandonne un peu d’autorité. Béatrice ne craignait plus Robert.
Elle oubliait de le redouter parce qu’elle l’avait vu trop souvent dormir, et se permettait, envers ce géant, ce que personne n’eût osé.
Et de même pour Robert envers Béatrice, devenue une maîtresse jalouse, exigeante, pleine de reproches, comme toute femme quand une liaison cachée dure trop longtemps. Ses talents de sorcière n’amusaient plus Robert. Ses pratiques de magie et de satanisme lui paraissaient routine. Il se défiait de Béatrice, mais par simple habitude atavique, puisqu’il est entendu une fois pour toutes que les femmes sont menteuses et trompeuses. Comme elle lui mendiait le plaisir, il ne pensait plus à la craindre, et oubliait qu’elle ne s’était jetée dans ses bras que par goût de la trahison. Même le souvenir de leurs deux crimes perdait de l’importance et se dissolvait dans la poussière des jours, tandis que les deux cadavres s’effritaient sous terre.
Ils vivaient cette période d’autant plus dangereuse qu’on ne croit plus au danger. Les amants devraient savoir, au moment où ils cessent de s’aimer, qu’ils vont se retrouver tels qu’avant de commencer. Les armes ne sont jamais détruites, mais seulement déposées.
Béatrice observait Robert en silence, tandis qu’il rêvait, bien loin d’elle, à de nouvelles machinations pour gagner son procès. Mais quand on a usé de tout pendant vingt ans, fait fouiller les lois et les coutumes, utilisé le faux témoignage, la falsification d’écritures, le meurtre, même, et qu’on a le roi pour beau-frère, et qu’encore on ne tient pas la victoire, n’y a-t-il pas, certains jours, motif à désespérer ? Changeant d’attitude, Béatrice vint s’agenouiller devant lui, soudain câline, soumise et tendre, comme si elle voulait à la fois consoler et se blottir.